Justin Vaïsse pour Politique internationale, n°94, hiver 2001 - 2002

WAR IN A TIME OF PEACE

Bush, Clinton and the Generals

 

David Halberstam

Scribner, New York, 2001, 543 p.

 

On se souvient de David Halberstam pour l'excellent livre qu'il avait consacré, en 1972, à la guerre du Vietnam : The Best and the Brightest (On les disait les meilleurs et les plus intelligents). Cet ouvrage, partant d'un portrait de McGeorge Bundy et d'autres hauts responsables des administrations Kennedy et Johnson, expliquait l'engrenage qui avait entraîné une Amérique trop confiante dans le bourbier vietnamien. De nombreux éditeurs ont suggéré au journaliste de donner une suite à ce best seller, mais son auteur s'intéressa à d'autres sujets, jusqu'à l'étrange guerre du Kosovo au printemps 1999 où le rôle discret d'Al Gore l'intrigua et le conduisit à se replonger dans la mystérieuse fabrique de la politique étrangère américaine.

L'objet du présent livre est donc d'éclairer la prise de décision en matière politico-militaire, aux États-Unis, après la chute du Mur. L'essentiel de l'ouvrage est consacré aux “ petites guerres ” des années 90 (Bosnie et Kosovo, Somalie et Haïti) ainsi qu'à la non-intervention au Rwanda. Autant de “ guerres en temps de paix ”, que résume si bien la phrase paradoxale prononcée par Bill Clinton le jour même où les bombardements sur la Serbie, donc la guerre, commencent : “ I do not intend to put our troops in Kosovo to fight a war ” (“ Je n'ai pas l'intention d'envoyer nos troupes se battre au sol au Kosovo ”). Elle exprime toute l'ambiguïté de la posture de l'Amérique à l'extérieur, face à des crises de basse intensité : les États-Unis ne peuvent plus ne rien faire, mais ils ne peuvent pas, non plus, s'impliquer pleinement, tant les contraintes intérieures – opinion publique et Congrès notamment – et extérieures sont fortes. Et cette situation n'est pas seulement due à la faiblesse de caractère de Bill Clinton, comme l'estiment les Républicains : elle est inscrite dans la structure du système international qui prévaut du 9 novembre 1989 au 11 septembre 2001. Un dilemme similaire — ne pas intervenir au risque de perdre son leadership, ou bien intervenir à un prix politique élevé — aurait hanté pareillement une administration républicaine.

La force du livre, qui se présente sous forme chronologique, repose sur les mêmes piliers que ceux qui avaient fait le succès de The Best and the Brightest. Des portraits d'une grande finesse psychologique fournissent de nombreuses clefs de compréhension. Le portrait croisé de Tony Lake et de Richard Holbrooke depuis le Vietnam est un morceau d'anthologie. Quant à l'évocation, voire la réhabilitation, de personnages secondaires (le journaliste Roy Gutman, qui alerte l'opinion sur la situation dans les Balkans, ou encore le colonel John Warden, père de la nouvelle stratégie aérienne américaine), elle permet d'apporter un éclairage neuf sur des événements connus. Le mélange, dans le récit, de la politique intérieure, politicienne ou bureaucratique, et des affaires étrangères est une réussite. On voit par exemple Bill Clinton, après l'épisode somalien, se déchaîner contre ses conseillers qu'il accuse d'être beaucoup moins efficaces que ceux de Reagan pour “ vendre ” sa politique étrangère à l'opinion. Les enjeux personnels et les alliances étranges, comme celle qui rassembla le général Wesley Clark, Tony Blair et Madeleine Albright contre le Pentagone et la Maison-Blanche lors de la guerre au Kosovo, sont très bien documentés.

Enfin, Halberstam propose quelques grilles de lecture utiles pour comprendre la politique étrangère des années 90 : les fantômes du Vietnam bien sûr, jamais disparus ; les progrès spectaculaires de l'arme aérienne ; la modification des rapports entre civils et militaires ; le poids de la doctrine Powell (et de son auteur) ; et la dégradation inquiétante, en matière d'affaires étrangères, de la qualité des médias pris dans une logique de rentabilité maximale. Bref, en dépit d'une fâcheuse tendance stylistique à répéter la même idée sous diverses formes à quelques lignes de distance, War in a Time of Peace constitue un récit passionnant.

Le livre n'atteint cependant pas le niveau de son illustre prédécesseur de 1972 et souffre de nombreuses limites. Il faut d'abord rappeler qu'il n'a pas pour ambition de traiter de la politique étrangère américaine en général, mais de certaines crises politico-militaires précises. Par exemple, il ne contient rien de substantiel sur l'extension de l'OTAN ; la Chine est mentionnée, en tout et pour tout, huit fois ; quant aux questions commerciales, financières ou globales, elles sont totalement absentes. Se concentrer sur quelques événements et quelques problèmes précis permet, certes, davantage de profondeur. Mais ce choix empêche également de saisir quelques articulations historiques essentielles (rôle central de la diplomatie commerciale de 1993-94 ; impact de la crise du nucléaire en Corée du Nord en 1994 et des essais nucléaires indiens et pakistanais en 1998, etc.). En outre, le sujet évoqué dans le sous-titre — les rapports civils-militaires — n'est pas véritablement traité : l'auteur se contente de décrire les luttes bureaucratiques, les alchimies positives ou négatives entre des acteurs multiples, dont des officiers supérieurs.

Plus grave, l'information de David Halberstam laisse à désirer sur de nombreux points, et il a perdu une partie de son tranchant de journaliste d'investigation des années 60. Il reprend à son compte, par exemple, la clef d'explication que lui ont fourni les membres de l'administration Clinton sur la transformation, en Somalie, d'une opération humanitaire en un exercice de “ nation-building ” comportant la capture d'Aïdid : le vrai responsable, ce serait Boutros Boutros-Ghali, car il avait un compte personnel à régler avec le chef de guerre somalien. La ficelle est un peu grosse. De même, sur le bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade, le lecteur doit se contenter d'une sorte de communiqué officiel, sans que cet événement soit analysé. Surtout, les sources de D. Halberstam sont strictement américaines, ce qui est satisfaisant pour évoquer la prise de décision à Washington, mais ne permet pas de comprendre les autres facettes des affaires diplomatiques. En ce qui concerne les Balkans, par exemple, le point de vue des Européens est fréquemment oublié ou déformé. En outre, le manque de profondeur analytique déçoit souvent, que ce soit sur le “ facteur CNN ”, sur le rôle de l'opinion publique, des courants politiques ou des groupes d'intérêt. Mais il est vrai que D. Halberstam n'est ni politologue, ni historien. C'est avant tout un journaliste qui raconte une histoire, de manière vivante. Et qui se trouve à son tour, après tant d'autres, dans l'impossibilité de trouver une cohérence à la politique étrangère américaine de la décennie écoulée : pas de paradigme nouveau, pas de principe organisateur, pas de mot d'ordre simple. Une manière de souligner qu'une page s'est bel et bien tournée le 11 septembre 2001.

Justin Vaïsse