Justin Vaïsse pour Politique internationale, n°95, printemps 2002

 

 

Le nouveau défi français

 

La France face à la mondialisation

 

Philip H. Gordon et Sophie Meunier

Odile Jacob, Paris, 2002

 

 

Voilà un livre rafraîchissant pour ceux qui trouvent que le débat français sur la mondialisation est devenu terriblement prévisible et soporifique. A ma gauche, José Bové, Viviane Forrester, Le Monde diplomatique, Porto Allegre ; à ma droite Jean-Marie-Messier, Guy Sorman, Alain Madelin, Davos-New York ; au centre, le reste de la classe politique française avec à la bouche le discours obligé de la "mondialisation maîtrisée". Les arguments sont connus et figés, la messe semble dite.

 

Et pourtant, ce livre nous en apprend plus sur les réponses françaises à la mondialisation que toutes les personalités mentionnées plus haut. Son titre, Le nouveau défi français, est une référence un peu flottante au best-seller de Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le défi américain – après tout, l'origine du "défi" de 1967 était de moins grande ampleur que la mondialisation, et de nature presque exclusivement économique. Mais le parallèle pourrait s'avérer plus heureux quant au lectorat qui s'approprie finalement ce livre. Ecrit pour un public français, c'est pourtant aux Etats-Unis que Le défi américain de "JJSS" a connu son heure de gloire, comme s'il révélait l'Amérique aux Américains. Ecrit pour un public américain, il se pourrait bien que cet ouvrage-ci, grâce à son regard étranger, interpelle d'abord les Français et leur donne les clefs de leur propre histoire – comme l'avaient fait, avant Gordon et Meunier, d'autres grands chercheurs américains : Robert Paxton, Stanley Hoffmann, ou encore Richard Kuisel.

 

Le livre part d'un constat simple. Alors que la France semble être le pays le plus rétif à la mondialisation, celui qui donne naissance à des icônes protestataires internationalement reconnues telles que José Bové ou ATTAC, la réalité est différente. Dans les faits, la société et surtout l'économie française se sont adaptées discrètement mais efficacement aux nouvelles exigences de la mondialisation, définie comme une accélération soutenue des échanges de biens, d'idées, d'images, de technologies, etc., et les conséquences qui en résultent. Et le thème de la "mondialisation maîtrisée" et l'antilibéralisme cher aux élites françaises, tout comme leurs propos publics de méfiance vis-à-vis du phénomène, apparaissent pour ce qu'il sont le plus souvent : un discours compensateur, une manière de combler le grand écart entre des perceptions et des réalités.

 

Si un pays pouvait à juste titre redouter la mondialisation, c'était bien la France. La terre de l'Etat tout-puissant, du colbertisme et de la planification, de la raison et de la centralisation, ne pouvait pas accueillir sans appréhension ce mouvement désordonné, imprévisible, ennemi des frontières et ami des réseaux, à la fois enrichissant et destructeur. Et le pays où la langue, la nourriture, la culture et l'agriculture jouent un rôle si fort dans l'identité nationale ne pouvait pas se réjouir d'une invasion de l'anglais, de nouvelles habitudes alimentaires, d'un métissage des cultures sur Internet et sur les écrans et des derniers assauts contre l'agriculture traditionnelle.

 

Et pourtant. Au-delà des innombrables mouvements de protestation de la société civile, dont P. Gordon et S. Meunier offrent un excellent catalogue raisonné, l'Etat français a subrepticement adapté le pays aux exigences des temps nouveaux ; les auteurs n'oublient pas de rappeler que cette "adaptation fantôme", non assumée, a été préparée et facilitée par l'unification européenne. Avec des privatisations sans précédent au cours des dernières années et une modernisation de son secteur financier, l'économie française est désormais plus "globalisée" que beaucoup d'autres : en large partie possédée par des acteurs étrangers (40% des actions françaises), bien plus ouverte au commerce international que les Etats-Unis, seconde dans la distribution de stock-options aux employés, elle est plébiscitée par les investisseurs du monde entier qui la placent au troisième rang international en volume – ce qui montre que le "dirigisme" de l'Etat français ne les inquiète pas. Exemple ironique de cette adaptation "subreptice" : les 35h ont fourni la flexibilité réclamée par la mondialisation. Il n'est pas jusqu'à l'Internet où la France n'ait rattrapé son "retard" des années 1990 sur ses partenaires.

 

Dans le domaine de la culture, les choses sont un peu différentes, même si l'Etat joue là encore un rôle paradoxal de protection et d'adaptation tout à la fois. L'un des grands mérites du livre est en effet de s'intéresser à tous les secteurs de la vie nationale touchés par la mondialisation ; les passages sur la langue, la nourriture et la bataille de l'exception culturelle sont parmi les plus réussis, et le chapitre sur l'impact de la mondialisation sur le paysage politique français est tout aussi convaincant.

 

Cette approche large, comme le type d'analyse proposée, rend d'ailleurs le livre inclassable : c'est à la fois un travail d'historiens, de sociologues et de politologues que P. Gordon et S. Meunier ont réalisé. La relative brièveté de l'ouvrage le rapprocherait de l' "essai", si ce genre n'excluait l'objectivité et la recherche qui caractérisent leur entreprise –  leur appareil critique est irréprochable.

 

Finalement, ils tentent, en conclusion, d'évaluer les efforts français en direction de cette fameuse "maîtrise" de la mondialisation, notamment en politique étrangère. Et ils terminent sur une note résolument optimiste : et si, à l'image de "l'exception culturelle" devenue "diversité culturelle", la réponse française à la mondialisation, intérieure comme extérieure, pour maladroite qu'elle soit, offrait une ébauche de modèle politique universel offert aux autres pays, une vision qui réponde aux défis communs – et pas seulement hexagonaux – qui sont posés à leurs sociétés par la mondialisation ?

 

                                                                                                                                             Justin Vaïsse