Justin Vaïsse pour Politique internationale, n°96, été 2002

SPECIAL PROVIDENCE

American Foreign Policy and How It Changed the World

Walter Russell Mead

Knopf, New York, 2001, 375 p.

Pour tourner la page de la guerre froide et redonner une cohérence à la politique étrangère des États-Unis, nous explique Walter Russel Mead, il faut réhabiliter l'expérience qui a précédé la Seconde Guerre mondiale et renouer avec les principes qui, au-delà de l'endiguement, ont guidé l’action de l’Amérique pendant un siècle et demi. Mead offre donc une nouvelle lecture de la diplomatie américaine et des quatre écoles de pensée qui, selon lui, l'ont façonnée : les Hamiltoniens, les Wilsoniens, les Jeffersoniens et les Jacksoniens.

Disons-le d’emblée : le statut scientifique de cet ouvrage est douteux (l'histoire, la rigueur, la précision conceptuelle y sont parfois malmenées ; l'ethnocentrisme y est fort), mais l'entreprise emporte l'adhésion. La vision de Mead est stimulante et finalement convaincante, à condition de s’en tenir au flou avantageux du propos.

L'auteur commence par démonter quelques mythes encombrants. La politique étrangère a constamment et, dès les origines, joué un rôle important dans la vie électorale américaine, affirme-t-il ; l'économie y a toujours figuré en bonne place, et le sentiment d'interdépendance commerciale et financière (vis-à-vis de l'Europe notamment) prévalait jusque dans le MidWest dès le XIXe siècle. Bref, l'idée fausse d'un « vertueux isolement » qui aurait été prescrit par les Pères fondateurs a masqué tout le bagage diplomatique acquis au XIXe siècle. Ce mythe est né dans les années 1920 et 1930, et a été renforcé par celui de la guerre froide selon lequel l'Amérique, jusque-là protégée comme dans un « couvent », n'avait pas de politique étrangère et devait donc en importer une d'urgence. Enfin, Mead contredit ceux qui estiment que la démocratie n'est pas adaptée à la conduite de la politique extérieure. Elle produit une diplomatie certes laborieuse, mais solide et durable. Et, sur le long terme, elle permet de minimiser les frustrations de la population.

La nouveauté (toute relative) de la classification proposée par Mead réside surtout dans le choix des étiquettes accolées à chaque école. La première, celle des Hamiltoniens, plutôt élitiste, parle en apparence le langage du réalisme européen ; en réalité, ceux-ci veulent faire de l'Amérique une « Grande-Bretagne puissance 10 » : l'intérêt national est essentiellement commercial (et non territorial ou militaire) ; il doit être appuyé par un État fort capable de garantir la liberté du commerce, ainsi que l'accès aux ressources naturelles et aux marchés. Pour cela, il faut assurer un certain ordre international (sécurité des transports, stabilité financière), fourni par la Grande-Bretagne de 1823 à 1914 puis par les États-Unis de 1941 à nos jours.

Les Wilsoniens, eux, souhaitent convertir le monde aux idéaux américains, assurer la victoire de la démocratie et empêcher les guerres. Ils constituent l'école la mieux connue de toutes, et la moins bien traitée par Mead. Son évocation des missionnaires américains du XIXe siècle est passionnante, mais occupe tout l'espace consacré à ce courant, sans que les expériences de 1918-1920 ou celle de 1944-1947 ne soient traitées.

A l'inverse des deux premières écoles, les deux suivantes ne sont pas universalistes ; elles ne cherchent pas à changer le monde ; elles s'intéressent avant tout à l'Amérique. Les Jeffersoniens sont aux Wilsoniens ce que les stalinistes sont aux trotskistes : le succès de l'expérience nationale n'implique pas qu'elle soit diffusée partout sur le globe, mais au contraire qu'elle soit protégée des interférences extérieures. Selon eux, la liberté et la démocratie sont fragiles. On ne saurait donc les compromettre avec des « démons à chasser » ou des initiatives commerciales inutiles, qui risquent de bouleverser l'équilibre des pouvoirs. Les Jeffersoniens, très puissants dans les années 20 et 30 (ils forment alors les gros bataillons isolationnistes), ont beaucoup souffert sous la présidence impériale, et ne sont revenus en grâce que dans les années 70 et 80, lorsque leurs prédictions pessimistes se sont réalisées (Vietnam, Watergate, Iran-Contragate). Ils sont lents à réagir aux provocations (cf. l'attitude de Jefferson dans les années 1810) et préfèrent les sanctions commerciales.

Les Jacksoniens constituent la tendance la plus originale, qui explique bien des aspects de la politique étrangère américaine. C'est la moins élitiste des quatre : tandis que les Hamiltoniens se méfient du peuple, cette école est viscéralement démocratique et populiste. Farouchement individualistes, adorant les armes à feu et respectant passionnément le drapeau et l'armée, pourvus d'un sens de l'honneur chatouilleux, les Jacksoniens ne s'en laissent pas conter par les idéalistes wilsoniens ni par les businessmen hamiltoniens qu'ils contrarient souvent (ils défendent des intérêts nationaux tangibles et sont fermement souverainistes). C'est l'école unilatéraliste et obstructionniste de Jesse Helms ; c'est l'école « simpliste » qui fait le désespoir des Européens ; c'est celle de Guantanamo. Mais elle est essentielle pour les guerres de l'Amérique : si elle refuse les aventures inutiles (Kosovo), une fois engagée, elle met un point d'honneur à gagner en minimisant les pertes et en écrasant l'ennemi.

Ces quatre écoles se sont plus ou moins bien combinées tout au long de l'Histoire pour façonner la politique étrangère américaine. Dans les années 90 par exemple, une coalition « globaliste » (hamiltonienne et wilsonienne : le « nouvel ordre mondial », l'ALENA, l'OMC, le multilatéralisme déterminé, l'ex-Yougoslavie) s'est formée, non sans dissensions. Elle a peu à peu perdu l'initiative face aux Jacksoniens et aux Jeffersoniens qui ont investi la Maison-Blanche après la victoire de George W. Bush. Mais leurs désaccords sont de plus en plus visibles et nul doute que la guerre contre le terrorisme a ravivé leurs tensions.

Justin Vaïsse