Justin Vaïsse pour Alternatives internationales n°1, mars – avril 2002
(Attention la version présente diffère sensiblement de la version
définitive)
"Hégémonistes contre gestionnaires"
Aux Etats-Unis, le foisonnement et la vitalité des écoles de pensée en politique étrangère s'expliquent d'abord par la diversité des options offertes à l'hyperpuissance. A diplomatie planétaire, débat riche, incessant, disputé... Isolationnisme, hégémonisme, coopération institutionnalisée, réalisme classique : le spectre est large dans un pays qui a l'habitude de considérer que l'intérêt national, loin d'être un dogme dicté par telle ou telle contrainte géopolitique majeure (un ennemi mortel à contrer, une dépendance à gérer, etc.), peut être l'objet d'opinions radicalement différentes. La guerre contre le terrorisme, à l'instar de la guerre froide, offre certes un axe central pour les penseurs et les praticiens, mais pas un plan d'action, et encore moins une stratégie cohérente.
On trouvera aux Etats-Unis, toutes les opinions possibles en matière de politique étrangère, même les plus excessives. La question est donc de savoir quel courant influence réellement, à un moment donné, la politique de l'administration en place. On se se gardera d'ailleurs d'imaginer que les centres de pouvoir multiples qui se concurrencent à Washington – Conseil de sécurité nationale, Département d'Etat, Pentagone, CIA notamment – sont susceptibles de suivre tous, durablement, une stratégie unique et cohérente (voir page…), une seule ligne de conduite élaborée par une seule école de pensée. Mais chaque administration recrute ses responsables dans certains milieux politiques donnés et certains think tanks qui reflètent sa coloration idéologique. Le rôle des think tanks, ces centres de recherche qui ont souvent une orientation politique marquée, est indirect mais important : ils balisent le débat de politique étrangère, lancent de nouvelles idées, apportent leur expertise et leur critique au gouvernement. C'est là que sont débattues et élaborées les futures politiques, intérieures ou extérieures, des Etats-Unis, et c'est le vivier où les responsables des destinées de l'Amérique sont recrutés tous les quatre ans.
Vue d'Europe et de France en particulier, où la crainte de visées impériales américaines est au moins aussi forte qu'ailleurs, c'est l'école hégémoniste qui retient souvent l'attention et qui fascine, même si elle n'est, en réalité, pas dominante – elle fait jeu égal, à la Maison blanche de Bush, avec le courant gestionnaire pragmatique incarné par Colin Powell dont il sera question plus loin. Ce courant de pensée hégémoniste, porté notamment par les think tanks National Institute for Public Policy et Project for the New American Century, estime que la sécurité et la prospérité de l'Amérique dépendent avant tout de la supériorité militaire américaine et de l'acceptation par Washington de son rôle hégémonique. Le danger n'est pas que l'Amérique en fasse trop : c'est qu'elle n'en fasse pas assez, qu'elle ne se donne pas les moyens de prévaloir, si besoin préventivement, contre les terroristes, les "rogue states" (voir page…), la prolifération, etc. "Empire bienveillant" décrit par Robert Kagan, elle fournit au reste du monde stabilité et sécurité sans pour autant conquérir, occuper ou dominer.
Ce courant de l'hégémonie assumée rassemble plusieurs groupes politiques, dont les néo-conservateurs. Ces anciens démocrates rassemblés autour d'Henry "Scoop" Jackson dans les années 1970, et qui ont soutenu les politiques très "faucon" de Ronald Reagan dans les années 1980 défendent tous, par exemple, le recours à la force contre l'Irak. Peuplant l'American Enterprise Institute et s'exprimant notamment dans le Weekly Standard, ils se confondent avec une partie de la droite conservatrice, autour de la Heritage Foundation et du National Journal, qui insiste moins sur l'importance de projeter les valeurs américaines et la démocratie (un thème essentiel pour les "neo-cons") et davantage sur la nécessité de tenir le langage de la force face à un monde extérieur hostile et corrompu. Dans le discours sur l'état de l'Union], écrit William Kristol, George W. Bush a montré qu'il comprenait que notre tâche ne consistait pas seulement à déraciner le terrorisme pour en revenir au statu quo ante, ou encore à nous contenter de gérer et endiguer les menaces des tyrans munis d'armes de destruction massive. Elle consiste à agir avec détermination pour éliminer ces menaces qui pèsent sur notre liberté et sur la civilisation."
Cette école hégémoniste est foncièrement unilatéraliste, estimant que l'Amérique n'a pas à s'encombrer d'organisations internationales coûteuses et inefficaces ou d'alliés importuns et incapables (elle verse souvent, de fait, dans le partage des tâches, voire l'anti-européanisme : "Nous faisons la guerre. A nos alliés de patrouiller la paix", écrit Charles Krauthammer.). Elle est rejointe en cela par un courant de pensée unilatéraliste et souverainiste plus diffus mais très puissant au Congrès depuis 1994, où il est représenté par le sénateur Jesse Helms, qui préconise moins que d'assumer l'empire sur toute la planète – ce que font les hégémonistes - que de servir pragmatiquement et au moindre coût les intérêts américains au sens strict, en rejetant violemment toute contrainte multilatérale ou tout traité qui limiterait la souveraineté de l'Amérique – de même que toute aide au développement et toute opération de "nation-building".
De ce côté-là
du spectre, il faut aussi mentionner l'école isolationniste de droite, représentée
sous sa version populiste et protectionniste par Pat Buchanan, et sous sa
version libertarienne par le think tank Cato Institute.
Rejetée par presque toutes les élites, notamment en ces temps de menace sur
l'Amérique, elle rencontre néanmoins un écho dans une certaine couche de la
population traumatisée par les attentats et, sur un autre plan, par les effets
de la mondialisation.
Si le Pentagone de Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz est sensible aux arguments de l'école unilatéraliste, et même hégémoniste, le Département d'Etat de Colin Powell, Richard Armitage et Richard Haass représente les courants républicains traditionnels, "gestionnaires" de l'ordre mondial, et plus respectueux des alliés. C'est la tradition de Kissinger, de Bush père et Brent Scowcroft, la tradition du réalisme conservateur et résolument internationaliste. Même s'ils ne reculent aucunement devant l'emploi de la force, la prudence, le pragmatisme et les considérations diplomatiques à long terme (par exemple sur l'Irak et le bouclier antimissiles) sont des vertus cardinales chez ces républicains-là , à qui les critiques de l'école hégémoniste ne sont pas épargnées.
Ce courant est d’ailleurs assez proche de la position de nombreux démocrates centristes, comme Joe Lieberman. Mais dans leur ensemble, les démocrates sont plus soucieux du droit international et de la coopération institutionnalisée (ONU, traités), et rejettent toute démonstration de force inutile et toute prétention à atteindre la suprématie et la sécurité absolues (voir la prudence de Tom Daschle et Joseph Biden, les leaders des démocrates au Sénat, sur le bouclier antimissiles). Al Gore et son conseiller Leon Fuerth, eux-mêmes plutôt "faucons", ont montré leur attachement à une politique étrangère américaine plus multilatéraliste et plus soucieuse des problèmes d'interdépendance qui se posent à tous les Etats (environnement, Etats défaillants, drogue, SIDA, etc.). Suivant en cela les prescriptions du dernier livre de Joseph Nye (The Paradox of American Power: Why the World's Only Superpower Can't Go It Alone), voir page…, ils estiment que l'Amérique ne peut atteindre tous ses objectifs, ni parvenir à la sécurité absolue pour son propre territoire, par une simple politique de prépondérance. Sous réserve d'inventaire, ils sont les héritiers de l'internationalisme libéral (le wilsonisme mâtiné de réalisme par F.D. Roosevelt et H. Truman), cette école qui a été au cœur du consensus de l'Establishment en politique étrangère jusqu’à la guerre du Vietnam, prônant une politique d'alliances, de coopération, et de recours à la force sélectif.
A leur gauche, plusieurs groupes peu puissants et qui ne l'ont jamais été (l'ancienne école radicale, les activistes écologistes et antimondialisation si présents à Seattle), préconisent une politique anti-impériale et plus morale, moins soumise aux intérêts de l'armée et des grandes entreprises et parfois, tout simplement, une politique isolationniste de gauche. En ces temps de guerre contre le terrorisme, ces groupes ne tiennent pas, on s'en doute, le haut du pavé.