Justin Vaïsse[1] pour Politique internationale n° 90, hiver 2000 - 2001

 

 

 

L'héritage ambigu de Bill Clinton

 

 

 

                A la fin de l'année 1998, Bill Clinton apparaissait aux yeux des Américains comme le meilleur président que l'Amérique ait connu pour la conduite de la politique étrangère depuis la seconde guerre mondiale,[2] devançant John Kennedy et R. Reagan et effectuant, depuis les profondeurs du classement, une remontée de sept places par rapport à une enquête similaire conduite quatre ans plus tôt.

Pourquoi un tel succès, une telle admiration publique des accomplissements extérieurs de Bill Clinton ? Est-ce la satisfaction économique générale, l'engouement contagieux pour la personnalité du président, l'absence de mémoire historique ? Ou bien les Américains considèrent-ils vraiment la diplomatie de Bill Clinton comme la meilleure depuis des décennies ?

C'est assurément l'absence de crise internationale majeure, le relâchement – certes incomplet – du sentiment de menace qui pesait sur eux et, en effet, le bon état de l'économie qui expliquent le jugement des Américains ; on ne saurait pour autant réduire à ces seuls facteurs l'appréciation positive qu'ils ont portée sur la diplomatie de Bill Clinton, car ses mérites sont réels. On se propose dans cet article de les évoquer, en même temps que ses aspects négatifs, et de mesurer les défis qui attendent George W. Bush. Quel héritage diplomatique Bill Clinton a-t-il légué à son successeur ? Dans quel état a-t-il laissé la fonction présidentielle, l'outil diplomatique et les forces armées, dans quelle posture l'Amérique se trouve-t-elle à présent face au monde ?

 

Succès improbable, légitimité impossible

 

Comme on le sait, le premier président de l'après-Guerre froide suscite dans son pays des réactions passionnées, et l'évaluation de son bilan extérieur est souvent un exercice d'esprit partisan, comme l'ont montré divers jugements émis par des personnalités républicaines dans le dernier numéro de Politique internationale (n° 89, automne 2000). Attardons-nous un instant sur leurs propos. On trouve en effet sous leur plume, pêle-mêle et non sans de nombreuses contradictions qui reflètent des sensibilités conservatrices très différentes, diverses critiques qui peuvent fournir un point de départ à une évaluation du bilan clintonien de politique étrangère.

La plus courante d'entre elle est exprimée par Michael Ledeen : c'est l'incohérence de l'action extérieure de B. Clinton, l'absence d'un projet diplomatique global. Citant Warren Christopher ("Nous n'en avons pas, nous n'en voulons pas") mais visant les deux administrations Clinton, Ledeen stigmatise les "moins bons" des dirigeants américains qui "cèdent à nos faiblesses" et n'essaient pas de préparer les Etats-Unis aux situations critiques. Mais qui se serait risqué, dans le contexte international de l'après – Guerre froide, à émettre des jugements définitifs sur l'état du monde et le rôle que les Etats-Unis doivent y jouer ? Si personne n'a trouvé de remplaçant valable à la doctrine de l'endiguement, c'est simplement que le contexte international rendait cette tâche impossible, voire dangereuse. Rendre B. Clinton responsable de cet état de fait, lui reprocher une absence de vision d'ensemble précise (après tout, une doctrine générale, "engagement and enlargement", existait bel et bien), c'est demander à un musicien de jouer la même partition dans des concerts différents. D'ailleurs, Norman Podhoretz estime, un peu plus loin, qu'au début de l'ère Clinton "personne [...] n'était en mesure d'élaborer un scénario plausible des menaces que nos forces armées pourraient avoir à affronter."

Richard Haas, pourtant beaucoup plus nuancé et proche des contraintes diplomatiques réelles, commet la même erreur – assigner au président la responsabilité de tout ce qui va mal. Constatant chez les Américains "la tendance croissante sinon à l'isolationnisme, du moins à l'indifférence", il estime que "ce manque d'intérêt du public est probablement le pire aspect de l'héritage que [Bill Clinton] lègue à son successeur." Là encore, c'est placer une foi exagérée dans les capacités de mobilisation par le président américain de l'opinion publique, dans un contexte de paix et de prospérité ; c'est bien plutôt l'apathie de l'opinion publique qui permet d'expliquer certaines tendances de la diplomatie de Bill Clinton.

Bref, le premier problème que pose la critique républicaine, c'est l'imputation de toutes les contradictions d'une époque, d'un contexte, à un président. On peut d'ores et déjà remarquer que le bilan dressé par les démocrates tombe sous la même critique, de manière inversée : tout ce qui a été positif a été le fait de Bill Clinton.

Le second problème est un peu différent : c'est l'oubli du contexte qui prévalait lors des décisions prises par Bill Clinton. Richard Perle, par exemple, critique violemment le refus de la levée de l'embargo sur les armes à destination des Bosniaques, qui aurait permis à ceux-ci de se défendre plus efficacement. Mais il semble oublier les oppositions résolues des capitales européennes dont les troupes de maintien de la paix risquaient de faire les frais d'une accentuation des conflits armés. D'ailleurs, cette levée de l'embargo aurait sans doute entraîné, à terme, la nécessité d'une intervention plus résolue des Occidentaux, intervention que toutes sortes d'oppositions intérieures, à commencer par celle de Colin Powell (alors chef d'Etat-major des armées) et de la plupart des républicains, rendait difficilement concevable.

                Troisième problème que posent les critiques républicaines : la tendance à l'exagération et le recours à certains mythes récurrents propres aux conservateurs. "Nous nous sommes allègrement acharnés à liquider notre armée" : pour porter un tel jugement sur l'outil militaire des Etats-Unis, il faut être à la fois Américain et très conservateur, ce qui est le cas de Michael Ledeen. Comme le fait remarquer William Pfaff, la nation américaine entame le XXIe siècle avec une double première place : pays surarmé, de loin le plus puissant, et pays le plus angoissé par sa sécurité, le plus apeuré, le plus craintif.[3] N'importe quel expert sérieux peut confirmer que les forces armées américaines, loin d'être "creuses" comme le prétendent certains membres de la campagne de George Bush Jr. reprenant un thème des années 1970, restent de très loin les plus performantes du monde dans tous les domaines considérés. Cette exagération se retrouve dans l'idée que Bill Clinton aurait "contribué au surarmement de la Chine" (Ledeen), ce qui ne tient pas la route : non seulement le budget de la Chine est 14 fois inférieur à celui des Etats-Unis,[4] non seulement son armée est incapable d'envahir Taiwan, mais monter en épingle quelques problèmes d'espionnage (rapport Cox) et d'assistance technique (sociétés Loral et Hughes) pour faire croire que le président a aidé ce pays à s'armer constitue un procédé abusif.

Il n'est pas jusqu'à Richard Perle qui ne sacrifie à l'exagération et au mythe en estimant que "sous Clinton, des troupes ont été dépêchées un peu partout dans le monde, sans que soit définies avec soin leur mission…". Ce jugement prête à sourire : ceci était (moyennement) vrai sous Bush père, et durant la première année de B. Clinton ; depuis, c'est un mythe. En réalité, si George Bush Jr. et Dick Cheney, en début de mandat, souhaitent faire un geste symbolique en retirant les troupes américaines de maintien de la paix d'un pays ou d'un autre, ils seront bien embêtés. D'où les retirer ? De Sierra Leone ? Mais les casques bleus sont nigérians ou britanniques. Du Timor oriental ? Mais les casques bleus sont essentiellement australiens. D'ex-Yougoslavie ? Mais les boys américains représentent moins d'un cinquième des troupes…

Un dernier exemple de mythe républicain qui obscurcit la critique du bilan clintonien est fourni par Norman Podhoretz au sujet du bouclier antimissile (projet IDS). C'est là un chapitre essentiel de la geste reganienne et du catéchisme républicain : dans les années 1980, le projet IDS aurait "terrifié" les Soviétiques, convaincus que ce bouclier allait rendre leur arsenal nucléaire obsolète ; ils se seraient alors lancés dans des réformes épuisantes afin de rester dans la course aux armements, mais ceci aurait précipité l'implosion et la ruine de leur système économique. Ce mythe simplificateur, tout à fait abusif comme l'a démontré une étude récente,[5] explique en partie la persistance des projets de bouclier antimissile (GPALS et surtout NMD) ainsi que le sentiment d'usurpation que ressentent les républicains à l'égard de l'adoption par Bill Clinton de ce projet (cf. infra).

                C'est d'ailleurs là le quatrième et dernier problème posé par les critiques républicaines : nombre d'entre elles attachent encore aux deux victoires de Bill Clinton un caractère de profonde illégitimité, tant pour des raisons intérieures qu'extérieures. Non seulement cet homme, ayant lâchement échappé à la guerre du Vietnam et "détestant les militaires", a tenté d'abolir les règles interdisant aux homosexuels déclarés d'être admis dans l'armée, mais il a aussi mis la sécurité nationale en danger avec ce "fantasme selon lequel les accords de contrôle des armements pourraient apporter la moindre contribution à notre sécurité" (Podhoretz) ou encore avec son attitude face à la Chine (Ledeen). Sur le plan intérieur, sa présence à la Maison blanche est considérée comme intolérable par de nombreux conservateurs qui se sont acharnés à l'en déloger à coups de scandales. Dans leur esprit, Bill Clinton a incarné un déclin moral du pays, aussi bien par ses mœurs que par sa prétendue "trahison" de la sécurité nationale.

                Tous ces exemples le montrent : la critique républicaine se heurte à quelques défauts de raisonnement récurrents, parmi lesquels l'imputation des problèmes de son époque à Bill Clinton, l'oubli du contexte de ses décisions, les exagérations partisanes, voire le déni pur et simple de sa légitimité. Mais du côté démocrate, on l'a noté, ces défauts se retrouvent de manière inversée, si bien que le bilan est tout aussi tendancieux.[6] Bref, dresser un tableau non partisan de la diplomatie clintonienne n'est pas chose aisée.

Elle l'est d'autant moins qu'on se heurte ici à un autre problème traditionnel de l'évaluation politique : est-il juste de d'imputer toutes les évolutions de la diplomatie américaine au seul président, alors qu'on est dans une situation de pouvoir largement partagé ? Non, assurément, et il faut rappeler ici combien l'autorité du président est relative dans un Washington divisé en fiefs concurrents possédant chacun de réels pouvoirs, ou simplement de l'influence, en politique étrangère. Voici un an, nous proposions dans ces colonnes un éclairage sur cette réalité complexe (voir "Qui gouverne à Washington ?", Politique internationale n°86, hiver 1999 – 2000) : "Plus que jamais, il faut rechercher le clef de la politique étrangère américaine dans l'équilibre des luttes qui agitent la capitale fédérale ; [le président] peut intervenir et faire la différence. Mais il est loin d'avoir toujours le dernier mot." Et, après avoir mesuré l'importance du Congrès, des lobbies, des agences de l'Exécutif et d'autres acteurs encore, la conclusion traditionnelle à laquelle nous parvenions était la suivante : "Que reste-t-il au président ? On serait tenté de répondre : le leadership.[...] Le président de la première puissance mondiale n'est pas sans pouvoirs pour décider de l'action de l'Amérique à l'étranger ; mais son autorité s'exerce avant tout par la persuasion et la détermination." C'est sans doute par là qu'on peut commencer un bilan plus serein des deux mandats de Bill Clinton en politique étrangère, par l'évocation de son leadership.

 

                La diplomatie de Bill : deux trophées personnels

 

                Au terme de ces huit années, parmi les succès que Bill Clinton peut à juste titre revendiquer, on en trouve au moins deux qui sont assurément des trophées personnels, qui résultent directement de sa conviction et de son implication suivie dans les dossiers : les efforts de paix et l'entrée dans la globalisation.

                Tout d'abord, de l'Irlande à la Palestine, nul ne conteste l'apport personnel de Bill Clinton aux processus de paix ; il est vrai que ce rôle de médiateur compte parmi ceux qui laissent à l'Exécutif la plus grande latitude d'action. On peut d'ailleurs trouver toutes sortes de raisons cyniques à l'activisme de Bill Clinton : le désir d'acquérir, notamment dans les derniers mois de son mandat, une stature de "pacificateur" au moins égale à celle de Jimmy Carter ; le vote des Irlandais-Américains ; la nécessité de résorber les contradictions de la politique américaine au Moyen-Orient – résorption qui passe nécessairement par une paix entre Israël et ses voisins et avec les Palestiniens… Mais tous les indices, tous les témoignages convergent à juste titre pour saluer l'engagement personnel de Bill Clinton dans les deux processus de paix.

Certes, aucun des deux ne débouche sur les résultats escomptés, et la situation au Proche-Orient est, depuis fin septembre 2000, préoccupante. Mais des étapes importantes ont été franchies. Ainsi au Proche-Orient, en dépit de l'enlisement du processus d'Oslo, l'acteur palestinien a acquis une reconnaissance (visite de B. Clinton à Gaza) qui a permis de rendre ce problème en partie autonome de celui des rapports entre Israël et les pays arabes ; sur ce plan, comme l'a noté Olivier Roy, un "acquis d'Oslo" existe bel et bien, d'autant qu'il faut y rajouter les progrès des négociations entre Tel-Aviv et Damas, qui ont été à plusieurs reprises sur le point d'aboutir. Sur ces deux tableaux, l'implication personnelle de Bill Clinton, son acharnement à obtenir des résultats – qui a pu lui être reprochée, après l'échec de Camp David notamment – ont beaucoup compté.

George W. Bush saura-t-il nouer avec les protagonistes des deux camps des relations confiantes et suivies ? Ou saura-t-il déléguer des conseillers suffisamment habiles et incontestables pour jouer ce rôle ? On peut l'espérer, même si les signaux envoyés lors de la campagne républicaine sont contradictoires. D'un côté, on connaît la proximité de l'équipe Bush avec les milieux pétroliers, traditionnellement plus favorables aux pays arabes, ce qui pourrait modifier à la marge l'équilibre de la diplomatie américaine. De l'autre, l'offensive en direction des milieux Juifs-Américains pour concurrencer les démocrates s'est traduite à la fois par une surenchère dangereuse sur certains sujets (engagement de transfert de l'ambassade américaine à Jérusalem, respect intégral de l'évaluation par Israël de ce qui peut menacer sa sécurité) et par un rapprochement avec le Likoud qui fait pièce aux relations privilégiées entre démocrates et travaillistes. Si le Likoud sort vainqueur des élections de février, on peut penser que les progrès vers une paix durable se feront attendre longtemps.

Second trophée personnel de Bill Clinton : il a été incontestablement l'homme qui a fait entrer les Etats-Unis de plain-pied dans la globalisation et a redonné à l'économie une place de choix dans la diplomatie américaine. Il ne s'agit pas de créditer l'administration démocrate, comme l'a fait naturellement Al Gore pendant la campagne, de tous les succès économiques de l'Amérique depuis huit ans ; mais force est de reconnaître que Bill Clinton, en "nouveau démocrate" qu'il est, a toujours été intimement persuadé que le mouvement d'interdépendance et d'ouverture croissantes des économies étaient dans l'intérêt de l'Amérique et que celle-ci devait encourager ce mouvement, quitte à en amortir les conséquences intérieures. En cela, il a été grandement aidé par l'avènement de la "nouvelle économie", offrant des marges de manœuvres plus grandes à son administration et fournissant le "grain à moudre" nécessaire à tout processus de destruction créatrice de grande ampleur.

Deux succès précis peuvent être distingués. D'abord, Bill Clinton a tenu sa promesse de campagne de remettre l'économie au cœur de la diplomatie américaine : même si le mouvement s'est incontestablement estompé au cours des dernières années, les préoccupations commerciales ont pris une place de choix dans l'action diplomatique et dans l'organisation bureaucratique de l'Exécutif. La création du NEC (National Economic Council) en a été un symbole réussi en 1993 - 94, mais cet organisme, qui n'a bien sûr pas atteint le niveau d'importance du NSC (National Security Council), a vu ensuite son influence décliner, si bien que son avenir sous George W. Bush n'est pas assuré.[REVISER AU MOMENT DES EPREUVES] Plus généralement, l'activisme commercial des première années du premier mandat a laissé des habitudes, tant au sein des structures spécialisées (Département au Commerce notamment) qu'au Département d'Etat.

Le second succès de Bill Clinton est d'avoir payé de sa personne pour faire entériner par son propre camp divers accords commerciaux qui ont accéléré l'insertion de l'Amérique dans l'économie globalisée, notamment l'ALENA négociée par George Bush père (novembre 1993) et l'Uruguay Round, donc l'OMC (décembre 1994). Il est vrai que le mouvement tend à s'enliser par la suite : les initiatives en direction de l'Asie-Pacifique (création de l'APEC) et de l'Amérique latine (vaste zone de libre-échange et intégration du Chili dans l'ALENA) ne débouchent pas sur des résultats convaincants en raison de l'opposition croissante des syndicats, soutien électoral le plus sûr des démocrates, symbolisée par l'échec à retrouver l'autorité de négociation commerciale fast-track en octobre 1997. Il faut dire que les mesures d'accompagnement intérieur des effets de la libéralisation commerciale ont laissé à désirer : les cols bleus américains ont incontestablement souffert de ces accords, en particulier de l'ALENA, en raison des délocalisations.[7] Du coup, l'opposition aux nouvelles mesures de libéralisation s'est fait sentir lorsque Clinton a reculé une première fois devant l'entrée de la Chine à l'OMC (avril 1999) avant d'accepter finalement (novembre 1999), et l'on peut penser que le profil bas adopté par le président lors des troubles de Seattle le mois suivant s'explique largement par la nécessité d'apaiser le camp démocrate à l'approche des élections de 2000. Malgré cela, l'Amérique, désormais au carrefour de plusieurs accords régionaux et bénéficiant de son avance dans les technologies de l'information, profite pleinement de la globalisation. Son commerce extérieur représente désormais 25% de son PIB contre moins de 20% en 1980, et plus des deux-tiers de sa population ont un jugement neutre ou positif sur la globalisation.[8] Ce qui peut être reproché à B. Clinton et à son équipe en revanche, c'est d'avoir trop poussé à la libéralisation des marchés émergents en 1993 – 95, sans être parvenu à consolider les institutions financières internationales et les règles en matière d'investissement et de marchés de capitaux ; la crise asiatique a rappelé les insuffisances en la matière.

Qu'en sera-t-il de George W. Bush ? Là encore, les signaux sont contradictoires. D'un côté, on peut s'attendre à ce qu'il reprenne le flambeau du libre-échange, notamment en direction de l'Amérique latine, et qu'il s'assure de la fast-track auprès du Congrès resté républicain. De l'autre, il devra faire face à une opposition plus résolue des démocrates traditionnels qui se laisseront moins facilement circonvenir par un président républicain que par Bill Clinton, surtout si le ralentissement de l'économie américaine ressemble davantage à un atterrissage violent (hard landing) qu'à l'atterrissage en douceur (soft landing) qui était généralement prévu – d'où l'importance des décisions d'Alan Greenspan à la Fed, en qui George W. Bush a déclaré avoir toute confiance.

 

                Des trophées partagés

 

                Les autres succès de la diplomatie Clinton voient leurs mérites assurément plus partagés, soit avec l'administration Bush (père) qui a posé des premiers jalons solides, soit avec les républicains du Congrès, soit avec certains conseillers ; on peut certes les mettre au crédit de Bill Clinton, mais moins directement que les deux précédents.

                C'est le cas de la politique américaine vis-à-vis de la Russie et de l'Europe, mais aussi de la Chine, qu'on peut juger toutes trois globalement satisfaisantes. Michael Ledeen prend à partie, dans le dernier numéro de Politique internationale, la politique russe des Etats-Unis, laquelle, écrit-il, "se réduit à un culte de la personnalité", de Gorbatchev à Poutine. Mais l'inclusion dans la cible de ses critiques de George Bush père démontre le poids du contexte intérieur russe sur cette politique, dont les alternatives apparaissent singulièrement peu nombreuses. Aurait-il fallu affaiblir les dirigeants russes pro-occidentaux au nom d'une pureté des principes politiques et économiques américains ? Administrer un électro-choc libéral encore plus puissant ? Non, assurément, on retrouve dans ces critiques l'un des travers identifiés plus haut : l'oubli du contexte. L'administration Clinton, suivant en cela la pratique instaurée par George Bush père, a sagement appuyé les forces pro-occidentales – Eltsine pour l'essentiel – sachant les modérer à l'occasion pour éviter une dérive autoritaire (octobre 1993, élections de 1996). Ce qu'on peut lui reprocher sans doute, c'est d'avoir continué à plaquer trop rapidement des recettes économiques libérales sur un pays ne possédant pas de ressources juridiques et étatiques (fiscalité) suffisantes pour absorber des privatisations massives à un rythme accéléré. Par ailleurs, on peut déplorer la modestie des sommes dégagées pour la Russie elle-même, l'absence d'une sorte de Plan Marshall pour soutenir la transition. Enfin, beaucoup estiment que l'extension de l'OTAN a eu pour effet de braquer la Russie et d'aliéner une grande partie de l'opinion publique. Mais à l'avertissement lancé par Nixon en 1992 selon lequel la question essentielle dans le futur serait "qui a perdu la Russie ?" (reprenant la célèbre formule sur la "perte de la Chine" par les Etats-Unis en 1949), l'administration Clinton peut estimer avoir fait droit, quitte à avoir lié trop intimement ses intérêts à ceux de l'équipe en place, et à avoir fermé les yeux sur trop d'excès condamnables (Tchétchénie). Mais imagine-t-on ce qu'aurait été une Russie partant vraiment à la dérive ?

                L'extension de l'OTAN vers l'Est a démontré la maîtrise du facteur russe et de son articulation avec la politique de sécurité européenne des Etats-Unis qui fut, sur ce point, couronnée de succès – si l'on adopte des critères de jugement américains bien entendu. Alors que l'existence même de l'OTAN, privée d'ennemi, pouvait être sérieusement mise en cause, les administrations Bush et Clinton sont parvenues non seulement à conserver la cohésion de l'Alliance en lui assignant de nouvelles missions, mais aussi à faire admettre par tous l'opportunité d'étendre ses garanties de sécurité à la Pologne, la République tchèque et la Hongrie. Le travail de l'administration Clinton sur le front intérieur (lobbies et opinion publique, persuasion du Congrès) comme sur le plan diplomatique fut dans l'ensemble remarquable, et permet de léguer à George W. Bush une Europe ou les Etats-Unis restent très présents, en position de force grâce à l'OTAN, aux troubles des Balkans qui ont démontré leur position de "nation indispensable" et aux relations bilatérales avec chaque acteur qui permettent de diviser le continent, tandis que l'Union européenne a tardé à s'élargir et peine à imposer son projet de défense commune.

                Concernant la Chine, la diplomatie de Bill Clinton avait commencé par mettre en œuvre ses promesses de campagne idéalistes, privilégiant les droits de l'homme, avant de renoncer en mai 1994 devant l'inefficacité de cette politique et les protestations des milieux d'affaire. Depuis lors, la politique d' "engagement" suivie a tracé une voie moyenne entre intégration de la Chine à la communauté internationale, notamment par l'outil commercial (entrée à l'OMC), et endiguement résolu de ses visées géostratégiques, par l'entretien de la capacité militaire de Taiwan, des liens de sécurité renforcés avec le Japon, et l'envoi de porte-avions près du Détroit de Formose lors des manœuvre d'intimidation chinoises de mars 1996. Compte tenu de ce qu'est la Chine – une puissance insatisfaite, "révisionniste", en forte expansion économique et militaire – et de l'exacerbation des rivalités partisanes à son sujet à Washington (cf. supra), on peut considérer que cette double voie a été la formule la plus sage et celle qui laisse à George W. Bush la plus grande latitude d'action. Il est à souhaiter que derrière la rhétorique belliqueuse employée durant la campagne, le nouveau président républicain retrouve bien plus le pragmatisme de son père et celui de B. Clinton que les accents confrontationnistes de certains néo-reaganiens en mal d'adversaire qui l'entourent, et qui verraient bien la Chine dans ce rôle. Il en va de même pour la Russie : quoi qu'en dise Condoleezza Rice, la politique russe de George W. Bush ne pourra s'écarter franchement de celle des trois administrations précédentes, d'autant que les républicains ne pourront pas ignorer brutalement les objections de V. Poutine au projet NMD comme ils l'ont laissé entendre. On peut en revanche, sur la base de relations personnelles nouvelles, imaginer des accords d'un type nouveau entre Moscou et Washington dans le domaine du désarmement, sur le modèle de ce que Bush père et M. Gorbatchev avaient fait de 1989 à 1992 ; le candidat républicain, en mai dernier, avait d'ailleurs lui-même évoqué cette possibilité.

               

                Plus généralement, sur le plan géostratégique, B. Clinton a laissé à son successeur une situation mondiale dans laquelle l'Amérique se trouve, tout autour du continent eurasiatique, en position clef, arbitre d'équilibres régionaux qui lui permettent de surveiller tant d'éventuelles puissances rivales que les puissances régionales turbulentes qui pourraient remettre en cause l'ordre américain. L'approfondissement des relations de sécurité avec le Japon à partir de 1995 ; le réchauffement des liens avec l'Inde ; le maintien, sur le pourtour du Golfe persique, de troupes, de navires et de matériel prépositionné ; l'extension de l'OTAN vers l'Est et la présence accrue dans le bassin méditerranéen : tout cela assure à Washington une position centrale, "indispensable" dans les différents jeux d'équilibre du système international, garantissant la prépondérance globale des Etats-Unis et une certaine stabilité des relations entre puissances. Sur ce plan, le bilan est assurément positif d'un point de vue américain.

                En revanche, sur le plan de la non-prolifération – condition de long terme de la prépondérance américaine –, George W. Bush hérite d'une situation beaucoup plus nuancée, et on peut se demander s'il ne risque pas de la compromettre plus encore. Bill Clinton lui-même avait profité du bon bilan de G. Bush en la matière, mais la diplomatie américaine des deux mandats Clinton, comme l'a montré Gilles Andréani,[9] a paru de plus en plus s'éloigner d'un leadership éclairé des régimes de non-prolifération, et se rapprocher de plus en plus d'une position excessivement craintive, pessimiste, préférant les solutions militaires ou technologiques unilatérales ("contre-prolifération" ; NMD) à la consolidation des acquis coopératifs. Certes, la réussite du programme Nunn-Lugar (voté par le Congrès sous Bush père) et des initiatives pour la dénucléarisation de l'ex-URSS hormis la Russie, notamment par le vice-président Gore ; le renouvellement du Traité de non-prolifération nucléaire en 1995, la ratification des accords START et plusieurs autres accords (armes chimiques, MTCR, etc.), constituent l'aspect positif de l'héritage Clinton ; mais les aspects négatifs sont nombreux : absence de  grand traité avec la Russie ; tests nucléaires indien et pakistanais suivis de plusieurs essais de missiles (Corée du Nord, Iran notamment) en 1998 ; rejet du CTBT par le Sénat le 13 octobre 1999 ; etc. Si l'on ajoute la NMD (que nous évoquerons plus loin), tout cela n'est pas encourageant pour l'avenir des disciplines internationales de contrôle des armements. Or, les positions de George W. Bush en la matière n'incitent pas à l'optimisme : on voit mal comment il redresserait le bilan clintonien. Opposé à la ratification du CTBT qui ne sera pas soumis à nouveau au Sénat, partisan d'un bouclier antimissile encore plus ambitieux que celui préparé par B. Clinton, globalement hostile à "l'arms control" qu'il juge dépassé, on peut avec inquiétude se demander si le président Bush pourra offrir au monde un leadership éclairé en la matière.

                Peut-on créditer Bill Clinton d'avoir donné à l'Amérique une doctrine d'intervention militaire, que certains ont appelé "doctrine Albright", moins restrictive, plus "généreuse" que les doctrines Weinberger et Powell ?[10] Cela reviendrait à saluer comme un succès ce que les républicains, nous l'avons vu, n'ont cessé de critiquer : l'envoi de soldats américains dans toutes les zones à problème du monde pour faire ce qu'ils appellent du "travail social" ou, comme l'exprimait C. Rice, "envoyer la 82e Division aéroportée pour escorter les enfants à la maternelle". En fait, que ça soit en Haïti en 1994, en Bosnie à l'été 1995, au Kosovo au printemps 1999 ou ailleurs, Bill Clinton n'est généralement intervenu que lorsque, forcé par les événements, il ne pouvait plus faire autrement, tant la crédibilité du leadership américain était mise en cause. Et l'on peut rappeler que la "doctrine Clinton" est restée à géométrie variable – les populations rwandaises, notamment, l'ont constaté à leurs dépens – pas si éloignée, finalement, des conceptions d'un grand nombre de républicains internationalistes.[11] D'ailleurs, nous l'avons noté, au cours des dernières années, les troupes américaines de maintien de la paix sont devenues une denrée rare. Il reste que le président démocrate et sa secrétaire d'Etat ont quelque peu assoupli les conditions d'emploi des forces armées à l'extérieur, ce sur quoi la nouvelle administration républicaine risque de revenir. Colin Powell, le nouveau secrétaire d'Etat, n'a-t-il pas usé de sa forte influence sur la jeune administration Clinton pour la dissuader d'intervenir en ex-Yougoslavie ? A vrai dire, le général Powell ne voulait même pas passer à la phase offensive dans le Golfe en 1990, c'est dire s'il était éloigné des conceptions d'Al Gore sur la nécessité d'un "engagement anticipé" (forward engagement). On peut donc s'attendre, dans les quatre années qui viennent, à une prudence renouvelée sur ce chapitre de l'emploi des forces dans des crises jugées "secondaires". Le problème, déjà souligné par beaucoup d'observateurs, est bien sûr de savoir si le nouveau contexte international offrira à l'administration Bush des situations suffisamment claires pour être jugées "essentielles" ou "secondaires" du premier coup d'œil ; on peut en effet craindre que Colin Powell, Dick Cheney et Condi Rice aient peu de Guerres du Golfe à mener, mais beaucoup de Sierra Leone, voire de Kosovo, à gérer.

 

                Du flottement à la dérive

 

                Ce bilan plutôt positif, puisqu'il concerne finalement le cœur de la politique étrangère américaine, se trouve obscurci par une série de problèmes qui tiennent à la place même des affaires extérieures dans les deux mandats de Bill Clinton. On a souligné les quelques dossiers qui avaient l'objet d'un fort investissement personnel, comme les processus de paix et la globalisation ; d'autres crises ont, à l'occasion, mobilisé le président qui a su faire preuve de leadership, et aller contre les vents dominants de l'opinion et du Congrès, comme l'a souligné Sandy Berger : l'aide financière d'urgence au Mexique, le déploiement de troupes en ex-Yougoslavie, l'intervention au Kosovo, la ratification des accords commerciaux… Mais l'arbre ne doit pas cacher la forêt : la président qui a le plus voyagé à l'étranger pendant ses mandats n'était pas le président de la politique étrangère. Son désintérêt relatif pour ces sujets, très fort au cours des premières années, moins aigu par la suite – lorsque les affaires extérieures lui ont apporté un dérivatif précieux aux scandales intérieurs – a entraîné trois conséquences qui font indissolublement partie du bilan Clinton.

                La première est le flottement du leadership américain à plusieurs reprises au cours de ces huit années, flottement qui fut le reflet du manque d'implication personnelle du président. Certes, B. Clinton a su s'entourer de bons conseillers, de stratèges et de négociateurs brillants (comme Strobe Talbott, Dennis Ross ou, dans un autre style, Richard Holbrooke) ; mais son inclination personnelle l'a souvent conduit à remettre à plus tard les décisions douloureuses, à temporiser, à attendre qu'un consensus prenne forme, plutôt que de faire preuve d'autorité, de trancher. D'où l'aboulie dont a souvent paru frappée la politique étrangère des Etats-Unis, notamment ou en Haïti, en Irak, ou en ex-Yougoslavie à diverses reprises. Bien souvent, Bill Clinton a essayé de cacher sous le tapis les problèmes pendants, de maintenir le plus possible les crises à l'écart des écrans de télévision ; il laisse par conséquent à son successeur une série de problèmes non réglés mais persistants que l'Irak symbolise. Pour l'extension de l'OTAN qui, vue de l'extérieur, paraît un modèle de politique ferme et résolue, James Goldgeier a bien montré comment la décision n'a jamais vraiment été prise par le président, comment ses conseillers les plus déterminés ont pu l'imposer à ceux qui y étaient réticents en se prévalant des signaux "permissifs" du président, que son instinct de politique intérieure notamment poussait à accepter les fortes sollicitations dont il faisait l'objet de la part de V. Havel et L. Walesa.[12]

                La seconde conséquence de la réticence de Bill Clinton à investir le temps et le capital politique nécessaires aux affaires étrangères est l'accentuation d'un vieux travers de la diplomatie américaine : le manque de moyens, qui s'est incontestablement accentué au cours des dernières années. Bill Clinton n'en est pas seul responsable, et a souvent déploré que le Congrès n'accorde pas les fonds nécessaires à la diplomatie américaine ; de 1993 à 1999, ceux-ci sont passés de 1,22% à 0,9% du budget fédéral qui a pourtant a connu une forte progression ; quant à l'aide au développement, on sait que les Etats-Unis sont en pourcentage les bons derniers de l'OCDE. Rejeter le tort entièrement sur le Congrès est un peu rapide : Bill Clinton avait la possibilité de demander davantage des parlementaires républicains, quitte à transiger sur d'autres sujets, mais il ne l'a pas fait. Ainsi le manque de moyens est-il tout autant politique – le défaut d'attention présidentielle, de volonté d'imposer ses convictions – que strictement financier. Si Bill Clinton avait vraiment eu à cœur de défendre la cause des traités de non-prolifération, il n'aurait pas agi comme il l'a fait en septembre – octobre 1999, lorsque le Sénat a rejeté la ratification du CTBT : le manque de préparation, de suivi et d'implication des hauts responsables de l'Exécutif, à commencer par le président, dans le lobbying indispensable à toute entreprise de cette envergure a été flagrant, et ses conséquences désastreuses.

                Ce dernier exemple conduit à évoquer la troisième conséquence du désintérêt relatif de Bill Clinton pour la politique étrangère : la priorité donnée aux considérations intérieure et à la politique "politicienne" dans les dossiers diplomatiques. En effet, sitôt rejeté le CTBT, le président et son conseiller de sécurité s'en sont pris sans ménagement au soi-disant "isolationnisme" des républicains, ce qui revenait à faire preuve tant de mauvaise foi (l'isolationnisme n'était pas la raison de l'opposition républicaine à ce traité) que d'esprit partisan (la faute revenait largement à l'incurie de l'administration). Or, cette tendance est l'un des traits marquants des deux mandats de Bill Clinton : la conflictualité entre présidence et Congrès s'est fortement accentuée, et l'annexion de la diplomatie aux luttes intérieures a connu des progrès très nets. On peut bien sûr expliquer ces phénomènes par la disparition de la menace communiste, qui a accentué l'oubli du bipartisanisme, et en rejeter le blâme sur l'esprit très partisan des républicains ; mais Bill Clinton porte une incontestable part de responsabilité personnelle. "Politics first, policy second" : dans ce slogan, les deux camps se sont retrouvés ; et le président n'a, pas moins que Jesse Helms, instrumentalisé la politique étrangère à des fins partisanes.

                Cet aspect beaucoup moins brillant du bilan de B. Clinton va-t-il peser sur le mandat de George W. Bush ? On peut espérer de la part du nouveau président un leadership international plus ferme, non pas en raison de son inclination personnelle qui laisserait plutôt présager un rôle subordonné aux affaires étrangères, que de la composition de son équipe de conseillers, internationalistes brillants et déterminés. Toutefois, cet avantage de posséder une équipe de qualité est réduit à néant si George W. Bush ne sait pas arbitrer entre ses conseillers. En raison de ses maigres connaissances dans les affaires internationales et de son style distancié (hands-off) de gestion politique, on l'a beaucoup comparé à Ronald Reagan, lui aussi entouré d'une équipe nombreuse et brillante. Mais voilà : cette équipe était tellement nombreuse et brillante qu'elle s'est interminablement déchirée et consumée en luttes intestines. C'est précisément de là que la crise du leaderhip pourrait venir : si certains conseillers sont des modérés (Condi Rice, B. Scowcroft, G. Shultz, etc.), d'autres sont plutôt des "faucons" néo-conservateurs (R. Perle, R. Blackwill, P. Wolfowitz, etc.). Les contradictions signalées plus haut entre les analystes républicains s'exprimant dans le dernier numéro de Politique internationale risquent précisément de se retrouver dans l'entourage du nouveau président ; saura-t-il trancher et affirmer un vrai leadership présidentiel en politique étrangère ?

                Cette question est d'autant plus importante que la situation au Congrès n'est pas aussi prometteuse que ne le disent certains analystes, évoquant des institutions "monocolores". D'abord, le parti républicain est très divisé, par exemple entre libre-échangistes et tenants des valeurs morales, entre internationalistes modérés et unilatéralistes forcenés, et il y aura malgré tout une opposition des deux majorités avec l'Exécutif. Les groupes parlementaires républicains sont, dans l'ensemble, bien plus conservateurs et souverainistes que la moyenne des conseillers de George W. Bush. Ensuite, la marge de supériorité des républicains est très faible, notamment au Sénat, et des tactiques d'obstruction de la part des démocrates sont à prévoir ; il faut savoir à ce sujet que pour contrôler la Chambre et surtout le Sénat, il faut bien davantage que la majorité : ainsi à partir de 60 sénateurs seulement (3/5e), le parti dispose d'une majorité "anti-flibuste"  et peut imposer la clôture des débats ; à partir de 66 sénateurs (2/3), d'une majorité apte à ratifier seule les traités. Il va de soi qu'on en est actuellement très loin.

                Bref, il n'est pas du tout certain que George W. Bush pourra renverser cette partie de l'héritage de la période Clinton : la tendance persistante de la machine politique de Washington à considérer les affaires étrangères comme un aspect secondaire du calendrier politique ou comme un champ de bataille pour ses luttes intestines. De sorte que sur la restauration du leadership présidentiel (à l'intérieur) et international (à l'étranger), comme sur la hausse des moyens consacrés aux affaires extérieures, on peut à bon droit s'interroger.

 

                La face cachée de la triangulation clintonienne

 

                Mais il reste un dernier pan du bilan de la diplomatie américaine sous Bill Clinton que nous n'avons pas évoqué, et qui est à vrai dire le plus préoccupant, le plus inquiétant. Le président sortant porte une part de responsabilité certaine dans ce phénomène, et son successeur semble plutôt enclin à l'accentuer. Il s'agit de la tendance croissante des Etats-Unis à dériver vers ce que l'on pourrait appeler un "multilatéralisme dégradé".[13] On touche ici au point le plus intéressant et le plus problématique du bilan de Bill Clinton, à une question qui s'applique aussi bien à son bilan intérieur, et qu'on peut résumer ainsi : la "triangulation", cette tactique d'appropriation d'une partie du programme des républicains, a-t-elle atténué, affadi les initiatives et les idées conservatrices les plus extrêmes, protégeant ainsi l'acquis "libéral", ou bien a-t-elle eu pour effet de les laisser s'exprimer et se concrétiser pour partie, alors qu'une opposition résolue eût permis de les bloquer entièrement ? Prenons la réforme de l'aide sociale : Clinton a-t-il servi la cause "libérale" en forçant les républicains à adoucir le projet voté en 1996, ou bien a-t-il fait leur jeu en permettant à cette loi de passer ? Prenons un dossier diplomatique : Clinton a-t-il atténué les tendances souverainistes et unilatéralistes des républicains en adoptant en partie leur point de vue sur l'ONU en 1994, ou bien a-t-il privé l'internationalisme libéral de défenseur, de héraut, en acceptant par calcul politique de critiquer l'organisation et en abandonnant brusquement ses idéaux de "multilatéralisme déterminé", de coopération internationale, etc. ?

                Bill Clinton doit sa survie politique à cette capacité d'avoir coopté pour partie le programme de ses adversaires, mais le prix de cette "triangulation" a été une évolution croissante de l'Amérique vers une politique étrangère plus solitaire, plus militarisée, moins coopérative et moins universaliste. La dérive vers ce "multilatéralisme dégradé" s'observe sur cinq sujets au moins. L'abandon croissant de la retenue stratégique (extension de l'OTAN, "grand jeu" autour de la Caspienne, double endiguement au Moyen-Orient, intervention au Kosovo, rejet du CTBT, etc.), condition d'acceptabilité d'une superpuissance "non prédatrice", retenue qui avait permis d'éviter toute tentation de la Russie et de la Chine d'équilibrer la puissance américaine, laisse craindre un retour de ce mécanisme classique des relations internationales, bien loin de ce qu'un leadership éclairé pourrait amener. Le recours fréquent à l'unilatéralisme est un aspect plus connu de la politique étrangère américaine de ces dernières années (non-reconduction de B. Boutros-Ghali, lois Helms-Burton et D'Amato-Kennedy, frappes de représailles sur le Soudan et l'Afghanistan, guerre d'usure en Irak…). Tout aussi connus sont les exemples d'indifférence à l'endroit des organisations multilatérales et du droit international, marquant une crispation sur la souveraineté américaine : non-paiement de la contribution à l'ONU, ignorance du Conseil de sécurité, par exemple par l'opération "Renard du désert" lancée alors que celui-ci délibérait, conditionnalité et exigences de réforme imposées au FMI en 1998, prétendue "auto-saisine" de l'OTAN à l'automne 1998 : les exemples ne manquent pas. La crispation souverainiste des Américains s'est aussi fait sentir dans le rejet de tout progrès dans la coopération institutionnalisée entre nations, notamment lors des accords sur les mines antipersonnel, sur la Cour pénale internationale, sur les conventions concernant l'environnement – notamment le protocole de Kyoto – et par le refus de divers traités internationaux comme celui sur le droit de la mer, pourtant modifié à la demande de Washington. Plus généralement, les Etats-Unis, au lieu de montrer la voie de la coopération, ont préféré profiter de plus en plus de leur position de première puissance pour régler les problèmes au moindre coût, multipliant les enceintes ad hoc au gré de leurs besoins (G8, Groupe de Contact, KEDO, consortium d'intervention pour le sauvetage financier du Mexique, etc.), au détriment des structures formelles de concertation comme l'ONU, et au péril de l'ambition universaliste qui était celle des fondateurs du "monde américain" en 1944 – 47.

                En lieu et place de cette ambition universaliste, et de la négociation entre nations, la diplomatie américaine sous Bill Clinton s'est de plus en plus reposée sur le "bon droit" de l'Amérique, sur la légitimité que lui confèrent à la fois ses principes démocratiques et son rôle de garante des équilibres stratégiques régionaux. La rhétorique sur "l'empire bienveillant", "la nation juste", vient remplacer le leadership à l'ancienne manière, plus délicat mais beaucoup plus éclairé, qui consistait à mettre en place et respecter des procédures formelles de concertation, à toujours chercher l'accord du plus grand nombre, à proposer des solutions acceptables par tous et qui concilient l'intérêt américain et l'intérêt général, à faire partager une vision commune.

                Ce nouveau tour pris par la diplomatie américaine sous Bill Clinton, dont on peut craindre qu'il ne s'accentue sous George W. Bush, s'accompagne d'une militarisation croissante de la politique étrangère américaine. Alors que le président Clinton possède une image d'antimilitariste, c'est lui qui aura présidé à une accentuation du rôle des militaires et, plus encore, à un appui croissant de l'Exécutif sur des solutions militaires pour pallier ses échecs diplomatiques voire intérieurs[14] : contre le terrorisme (frappes de représailles), contre les Etats-voyous (guerre de basse intensité pour contenir l'Irak), contre la drogue en Amérique du Sud (opérations militaires de grande envergure en Colombie), contre la prolifération (systèmes antimissile de diverses tailles), etc. Parce que le Congrès a coupé de plus en plus les fonds de la diplomatie tout en augmentant le budget militaire, et a souvent repoussé les solutions reposant sur la coopération internationale – et que B. Clinton, du fait de la triangulation, l'a souvent laissé faire – l'action extérieure des Etats-Unis, y compris diplomatique, a tendu tout naturellement à reposer de plus en plus sur les militaires, par exemple sur les commandants en chef (CINCs) de chaque zone militaire.[15]

                Cette ambiguïté du bilan clintonien s'observe de manière privilégiée sur le dossier de la NMD. C'est typiquement pour des considérations de politique intérieure que Bill Clinton a accepté, d'abord en 1996 pour sa campagne, puis quelques années après pour celle d'Al Gore, d'embrasser cette idée conservatrice qui est pourtant à l'opposée des conceptions libérales internationalistes qui sont les siennes (contrôle de armements, négociations avec la Russie, disciplines collectives de non-prolifération, etc.). On ne saurait trop insister sur le tort que la triangulation a créé ici : Bill Clinton, en se ralliant aux vues conservatrices pour éviter qu'elles ne lui fassent du tort, a finalement privé son propre camp idéologique de défenseur, et a d'une certaine manière perverti le débat. Or, la mauvaise idée de bouclier antimissile national fait maintenant l'objet d'un consensus, et les républicains – Colin Powell l'a promis lorsqu'il a été nommé secrétaire d'Etat – vont reprendre et probablement amplifier les projets avancés par l'administration démocrate.

 

                L'ironie de l'histoire

 

                Bref, si le bilan diplomatique de Bill Clinton est plutôt bon lorsqu'on examine les dossiers un par un, on peut aussi estimer qu'il a lui-même enterré l'internationalisme libéral, le souffle wilsonien qu'on avait cru voir resurgi de 1990 à 1993. La forte inspiration idéaliste et universaliste de sa campagne de 1992 s'est muée en une gestion paresseuse et souvent unilatérale de l'hégémonie américaine, subordonnant l'ambition d'un leadership éclairé à des considérations de politique intérieure qui ont l'ont amené à renier un à un ses idéaux.

A y réfléchir, cette ironie de l'histoire n'est pas une nouveauté, et bien des présidents se sont trouvés, en fin de mandat, pris à contre-pied de leur posture initiale, symbolisant l'exact contraire de leur programme électoral. Wilson et Roosevelt avaient promis de garder l'Amérique des conflits mondiaux. Eisenhower, champion d'un projet musclé de refoulement (roll-back) du communisme, aura présidé à l'instauration de la "coexistence pacifique". Carter, champion des droits de l'homme et désireux de poursuivre la Détente et la négociation avec Moscou, aura présidé à l'entrée dans une nouvelle phase de confrontation aigue avec l'URSS et au début d'un réarmement accéléré. Son successeur Ronald Reagan, champion de la réaffirmation des Etats-Unis et pourfendeur déclaré de l'empire du mal, aura présidé à la paix avec cet empire et au désarmement. Clinton enfin, héraut idéaliste d'un nouvel internationalisme coopératif, champion de l'économie et des dividendes de la paix, aura présidé à la dérive progressive de l'Amérique vers un multilatéralisme dégradé, informel, et vers une politique étrangère plus solitaire et militarisée. Faut-il conclure que George W. Bush, champion d'une Amérique encore moins soucieuse de son environnement, avançant sans complexe ses intérêts nationaux, plus méfiante de la Chine et de la Russie, sera finalement l'homme de l'apaisement, de la conciliation, d'un leadership plus doux et plus éclairé ? Rendez-vous dans quatre ans.

 



[1] Historien. Spécialiste des États-Unis. Co-auteur, avec Pierre Melandri, de L' empire du milieu – Les Etats-Unis et le monde après la Guerre froide, à paraître chez Odile Jacob au printemps 2001.

[2] John E. Rielly (ed.), American Public Opinion and Foreign Policy 1999, Chicago Council on Foreign Relations, 1999 et American Public Opinion and Foreign Policy 1995, Chicago Council on Foreign Relations, 1995. Il faut préciser que des méthodes de comptabilité différentes placent George Bush en tête en 1998, juste devant B. Clinton.

[3] William Pfaff, "The Praetorian Guard", The National Interest, hiver 2000 - 2001

[4] Chiffres des budgets de 1999 en dollars constants de 1995, source : SIPRI Military Expenditure.

[5] Frances Fitzgerald, Way Out There in the Blue : Reagan, Star Wars and the End of the Cold War, New York, Simon and Schuster, 2000

[6] Voir par exemple Samuel Berger, "A Foreign Policy for the Global Age", Foreign Affairs, novembre – décembre 2000.

[7] Cf. John R. MacArthur, The Selling of 'Free Trade' : NAFTA ? Washington, and the Subversion of American Democracy, New York, Hill and Wang, 2000

[8] John E. Rielly, op. cit.

[9] Gilles Andréani, "The Disarray of US Non-Proliferation Policy", Survival, hiver 1999 – 2000.

[10] Les doctrines Weinberger et Powell posent certains principes préalables à l'emploi des forces armées à l'extérieur : intérêts américains clairement en jeu, objectifs politiques bien définis, moyens suffisants pour les atteindre (force "décisive"), stratégie de sortie, soutien de l'opinion et du Congrès, etc. Sur ces points, voir Etienne de Durand, L'Amérique et l'Alliance, Notes de l'IFRI – Série transatlantique n°23, octobre 2000

[11] Sur ce point, voir D. Lacorne, "Où est l'intérêt national des Etats-Unis ? Approche réaliste et conflits périphériques", Critique internationale n°8, été 2000.

[12] James Goldgeier, Not Whether But When : the US Decision to Enlarge NATO, Brookings Press, 1999 ; voir aussi son article, "NATO Expansion : the Anatomy of a Decision", the Washington Quarterly, hiver 1998.

[13] Cette thèse est défendue dans le livre à paraître de Pierre Melandri et Justin Vaïsse, L' empire du milieu – Les Etats-Unis et le monde après la Guerre froide, chez Odile Jacob, printemps 2001.

[14] Cf. William Pfaff, art. cité.

[15] Cf. Dana Priest, "Four-Star Foreign Policy : US Military's New Role", International Herald Tribune, 29 septembre 2000 et "A Persistent Admiral Helped Set America's Course on Indonesia", International Herald Tribune, 2 octobre 2000