Justin Vaïsse pour le Groupe SERENDIP sur la Sécurité intérieure

© SALAMANDRE et Justin Vaïsse, 2003

18 décembre 2003

 

 

 

La conception de la sécurité intérieure aux Etats-Unis :

mise en perspective historique et politique

 

 

 

Avant d'explorer en plus grand détail la progressive mise au point par les Etats-Unis d'outils et de conceptions en matière de sécurité intérieure, puis sa rapide évolution depuis les événements du 11 septembre, il convient de souligner les différences fondamentales de contexte (géographique, historique, politique, culturel notamment) qui font des Etats-Unis un modèle problématique pour la France, dont les recettes ne sont pas toujours utiles ni même transposables.

 

 

I. Mise en garde contre une perspective faussée : un contexte éloigné de celui de la France

 

La première différence fondamentale tient à la place de l'Etat. Alors qu'en France, l'Etat a fait la nation, le roi de France rassemblant au fil des siècles des territoires disparates à la Couronne, faisant ensuite progresser la centralisation et une certaine unification (qui ne progressera vraiment qu'à la Révolution), aux Etats-Unis c'est la nation, les colons révoltés, ou plus précisément les colonies constituées en entités dépendantes puis en Etats libres, qui ont fait l'Etat fédéral, lequel ne s'impose que dans un second temps, et après un premier essai constitutionnel peu concluant de plusieurs années, après les Etats.

De fait, cet Etat fédéral reste longtemps très limité dans ses capacités d'action (premier impôt fédéral en 1913) et sa légitimité, même si, au XIXe siècle, il promeut l'expansion territoriale et parvient à éviter de justesse la sécession de onze Etats du Sud. Ce n'est qu'au XXe siècle, avec la Première guerre mondiale, le New Deal, la Seconde guerre mondiale et la Grande Société que cet Etat s'impose comme une force majeure, une force indispensable à la vie de la nation.

Cela ne se fait pourtant pas sans résistance, tant l'Etat fédéral est perçu avec défiance et suspicion dans le sentiment populaire. Aucun crédit ne lui est fait, comme en France, de promouvoir et défendre l'intérêt général ; bien au contraire, il est perçu comme un mal nécessaire et une menace dans un contexte de primat de l'individualisme, de la communauté (locale) et des Etats. Pour caricaturer, en France, quand un problème se pose (un arbitrage syndical, un problème éducatif, etc.), on continue à se tourner vers l'Etat, qui dans l'imaginaire populaire peut tout faire, tout régler, et généralement avec justice. Aux Etats-Unis, quand un problème se pose, on commence par espérer que les bureaucrates de Washington ne vont pas venir mettre leur nez dans cette affaire, et l'on s'en remet selon les cas à la communauté ou aux forces sociales constituées, aux autorités locales, ou encore à la justice, dont le rôle de régulateur social est essentiel.

A la fondation de la République, la faiblesse de l'Etat central était délibérée, et nombre d'arguments avancés alors continuent à compter. Certains préféraient voir les Etats fédérés revêtir plus de pouvoir et d'importance ; d'autres souhaitaient voir les droits de propriété – y compris sur des esclaves – respectés scrupuleusement, sans qu'une force supérieure puisse les menacer un jour ; d'autres tenaient avant tout à protéger les églises de l'Etat (et non l'inverse, comme dans le cas français au tournant du XXe siècle), et plus généralement la société civile dans sa diversité ; d'autres enfin craignaient que la simple accumulation de force ne constitue en elle-même une menace pour la liberté – d'où les checks and balances de la Constitution américaine qui mettent en place des contrepoids internes à l'Etat fédéral, en plus du pouvoir des Etats fédérés, d'où la méfiance à l'égard d'une force militaire professionnelle de type milice et la préférence pour la dissolution des forces armées en temps de paix, de même que la mise au point de garanties juridiques (procédures, jugement par jury populaire, etc.) visant à faire respecter les libertés individuelles.

Pour ce qui nous intéresse ici, ce dernier point est essentiel, et c'est la seconde différence avec la France. Les libertés individuelles, définies et défendues notamment dans le Bill of Rights et d'autres amendements à la Constitution, sont fondatrices des Etats-Unis, elle représentent un pilier essentiel de la culture politique américaine, pour sa philosophie politique, bien plus qu'en France. Dans toute démocratie libérale il existe une tension entre les deux piliers qui définissent ce type de régime, le "pouvoir du peuple" et le libéralisme, c'est-à-dire la défense des libertés (et non pas la seule défense des libertés économiques, comme l'évolution sémantique en est venue à réduire le terme en France). Aux Etats-Unis, les Pères fondateurs accordaient une grande importance au libéralisme politique, mais se méfiaient de la démocratie, sachant qu'elle pouvait conduire, en cas de tyrannie de la majorité, à une atteinte aux libertés individuelles de la minorité et à des politiques inconsidérées. En France au contraire, si le libéralisme fait bien partie de l'héritage de la Révolution et de l'héritage de la refondation de la Troisième République, c'est la démocratie qui prime, et rien, en théorie – et jusqu'à l'apparition du contrôle de constitutionnalité – n'est supérieur à la loi, expression de l'intérêt général, votée par les représentants du peuple. La tradition de la raison d'Etat n'existe pas non plus en Amérique, et toute action de l'Etat qui dépasse le cadre juridique et constitutionnel habituel, notamment pour menacer les libertés individuelles, représente une exception, comme on l'a vu avec les mesures qui ont suivi le 11 septembre (détentions arbitraires, tribunaux militaires, Guantanamo, etc.).

Ce contexte d'anti-fédéralisme et de primat des libertés individuelles fait bien sûr sentir son poids en termes de sécurité intérieure. On peut d'ores et déjà en donner quelques exemples. Ainsi, il existe aux Etats-Unis plus de 87 000 juridictions, y compris un Etat fédéral, 50 Etat fédérés, 20 000 municipalités, 17 000 townships et towns, 3 000 comtés, 30 000 districts spécialisés, etc. Certes, toutes ces entités respectent la loi fédérale et la Constitution (en tout cas depuis 1927 et l'arrêt Gitlow vs. New York), mais leur marge d'auto-organisation est très grande – que l'on se rappelle de la disparité des modes de vote mise en lumière par l'élection de novembre 2000… Quant au secteur privé, il possède 85% des infrastructures des Etats-Unis (en valeur). Et l'appareil étatique issu checks and balances est marqué par des rivalités bureaucratiques profondes, une croissance qui a juxtaposé les structures de manière indépendante sans les intégrer dans un tout cohérent. Bref, l'action de l'Etat est, de ce point de vue, beaucoup plus limitée qu'elle ne l'est en France (ce qui peut toutefois constituer un atout pour certains défis de sécurité intérieure). Autre exemple, et autre limitation : on a récemment beaucoup glosé sur le PATRIOT Act, en laissant entendre que celui-ci instituait une sorte d'Etat-policier aux Etats-Unis. Cette mise en garde, d'ordre politique, est recevable lorsqu'elle vient des Etats-Unis et se fonde sur la culture politique américaine comme point de départ, mais elle est faussée lorsqu'elle vient, par exemple, de France, où depuis toujours les libertés individuelles sont plus limitées, d'ailleurs légalement, par le pouvoir de l'Etat qu'elles ne le sont aux Etats-Unis (en matière d'écoutes, de détention, etc.). En fait, il existe aux Etats-Unis un mouvement cyclique d'augmentation et de diminution de la place accordée aux libertés individuelles : à chaque tentative fédérale pour les réduire afin d'améliorer l'efficacité de l'Etat (par exemple en matière de sécurité), un mouvement inverse vient contrecarrer cette quête, exprimant une culture politique nationale finalement assez stable sur ce plan-là depuis deux siècles.

Un dernier exemple : la liberté d'expression est, aux Etats-Unis, conçue de manière bien plus extensive qu'en France. Pour l'anecdote, un conseiller de Woodrow Wilson, qui s'était plaint à Clemenceau d'une campagne de presse hostile à l'Amérique lors de la Conférence de paix de Paris, a été fort étonné de voir celle-ci prendre fin après que Clemenceau fut intervenu. Il faut dire que la liberté d'expression est solidement protégée par le 1er amendement à la constitution (1791) : "Le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet […] de limiter la liberté […] de parole ou de presse" ; les seules expériences de censure ont eu lieu en temps de guerre – encore furent-elles très légères. La Cour suprême défend activement ce droit : en 1931, elle déclare inconstitutionnelle (Near vs. Minnesota) une loi du Minnesota qui permettait la saisie des publications scandaleuses ou malveillantes (il s'agissait en l'espèce d'un journal violemment antisémite, le Saturday Press), jugeant que la censure était plus grave que des attaques, aussi irresponsables soient-elles, contre des hommes politiques.

Troisième différence de contexte, d'ailleurs liée à cette présence particulière de l'Etat et de son monopole de la violence légitime : l'Amérique est une société d'individus plus armés que ceux des sociétés européennes. Le second amendement défend le droit du port d'armes, exprimant avant tout cette conception politique des Lumières selon laquelle ce qui est le plus à craindre c'est le despote, contre lequel les citoyens ont un droit de révolte qu'il s'agit de garantir concrètement, mais exprimant aussi métaphoriquement l'importance de l'individualisme par rapport au rôle de l'Etat, y compris en matière de sécurité. Si l'autodéfense est globalement plus reconnue, si la culture politique conserve certaines réminiscences de la vie des pionniers de la Frontier au XIXe siècle, lorsque la police et la justice étaient absentes et que l'on devait compter sur ses propres forces (y compris face aux Indiens), il est vrai aussi que le niveaux de criminalité restent plus élevés que dans les sociétés européennes, incitant certains citoyens à s'armer. Sans aller jusqu'à la caricature proposée par le réalisateur Michael Moore dans son documentaire sur le massacre de Columbine, il est certain qu'il existe une dialectique entre criminalité, peur et culture politique qui encourage la prolifération des armes à feu individuelles, sans que l'on retrouve cette dynamique au Canada. On peut par ailleurs mentionner, sans entrer nécessairement dans ce débat complexe, les liens problématiques qui existent entre inégalités sociales – globalement plus marquées aux Etats-Unis que dans les sociétés européennes – et violence intérieure. En tout cas, il est indispensable de souligner les profondes différences régionales qui existent aux Etats-Unis, notamment entre un Nord-Est qui rejette instinctivement la violence (intérieure ou extérieure) et un Sud où cette violence prolifère, où l'on trouve les taux d'homicides les plus élevés, la pratique la plus courante de la peine de mort, alors que le Nord se distingue par des tendances inverses et par le nombre de lois qui obligent le citoyen à se sauver lorsqu'il est attaqué ou cambriolé plutôt que d'attaquer à son tour.

 

 

Région

Nombre d'homicides pour 100 000 habitants, en moyenne 1999 – 2001 (chiffres de 2002 pour les régions des Etats-Unis)

Union européenne

1,59

     France

1,73

     Allemagne

1,15

Canada

1,77

Japon

1,05

Etats-Unis

5,56

     Nord-Est

4,1

     Midwest

5,1

     Ouest

5,7

     Sud

6,8

 

La quatrième et dernière différence majeure avec la France (il y en aurait bien d'autres à mentionner, par exemple le rapport à la règle, les conceptions de l'autorité et de la justice), est géographique et sociale : l'Amérique n'a pas eu à faire face à des menaces extérieures ou intérieures sérieuses et constantes au cours de son histoire. Une fois passée la guerre de 1812 avec l'Angleterre, cette "seconde guerre d'indépendance", le territoire américain a connu une expansion continue sans que jamais les territoires acquis soient sérieusement menacés d'invasion ou de destruction par des voisins faibles (vers le Sud) et bienveillants (vers le Nord). Les océans ont protégé l'Amérique, tandis qu'en France l'Etat devait en permanence se préoccuper de la sûreté de ses frontières, et maintenir les outils nécessaires à sa sécurité, voire à la survie même du pays – cette différence a fait naître bien sûr des outils politiques et institutionnels très différents et des cultures politiques éloignées ; à commencer par le fait qu'aux Etats-Unis la défense n'est pas d'abord conçue comme territoriale, mais avant tout comme une projection vers l'extérieur, par une stratégie de l'avant en quelque sorte.

De même, sur le plan intérieur, la stabilité sociale, favorisée par l'absence d'héritage du féodalisme, la richesse de la terre, la constante expansion de territoires au XIXe siècle, la constante expansion économique jointe à une forte mobilité géographique et sociale, offre un contraste saisissant avec les luttes de classes qui ont agité le vieux continent. Ce contraste se retrouve sur le plan politique : aux Etats-Unis, c'est la stabilité qui l'emporte depuis plus de deux siècles (hormis la Guerre de Sécession), quand la France semble collectionner les régimes et les constitutions depuis 1789, au rythme des révolutions ou des coups d'Etat que viennent pimenter les aventures extérieures, victoires ou défaites, mêlant sécurité internationale et sécurité du régime en place. En bref, l'Amérique n'a jamais fait face à une menace de subversion intérieure sérieuse, de renversement du régime : les quelques périls du XXe siècle (années 1920 à 1960) ont été largement exagérés, et contrairement à la France, l'Amérique n'a jamais dû sérieusement entreprendre de se méfier de sa propre population et de la contrôler au moyen d'une police politique, comme en  France.


II. De l'absence de menaces à la construction des outils modernes de sécurité

 

            Intéressons-nous à présent à la lente construction historique des outils et des conceptions de la sécurité aux Etats-Unis. 

            La véritable indépendance stratégique – lorsque les Britanniques renoncent pour de bon à intervenir contre les Etats-Unis – remonte donc à 1815. Elle ne signifie pas pour autant que l'Amérique a acquis une force militaire dominante ; tout au contraire, elle ne compte plus, après la guerre, que 5 000 hommes, pas davantage, dont la réputation est fort mauvaise ("soldiering" signifie depuis ce temps "ne rien faire"), car on compte surtout sur la mobilisation des citoyens en milices en cas de danger, comme lors de la Guerre d'Indépendance. La mission essentielle de l'armée est alors de construire des routes et des ponts  ; son point fort est l'ingénierie. Quant aux guerres indiennes, elles sont largement menées, dans la première moitié du siècle, par les colons eux-mêmes qui s'organisent parfois en milices.

            Si la défense du territoire continental n'est pas une préoccupation dans cette première moitié du siècle, en revanche la projection de puissance l'est, depuis les débuts de la République, la guerre contre les Barbaresques et la quasi-guerre contre la France. Mais c'est le rôle de la Navy, et non de l'armée ; c'est une sorte de ligne de défense avancée. Les progrès de cette armée continentale s'observent surtout lors de la guerre contre le Mexique, qui améliore grandement les performances militaires de l'Amérique et forme les futurs généraux de la guerre civile (guerre de Sécession). Celle-ci marque évidemment un pic de mobilisation militaire, avec des combats de grande intensité qui préfigurent ceux de la Première guerre Mondiale.

L'occupation militaire de la Confédération après sa défaite laisse un très mauvais souvenir et conduit au Posse Comitatus Act, qui proscrit l'emploi des forces armées (l'Army, puis plus tard l'Air Force ; avec des dispositions réglementaires pour la Navy) pour faire respecter la loi civile. Cette interdiction faite aux forces armées d'intervenir aux Etats-Unis mêmes pose à présent un problème pour l'emploi des moyens militaires à des fins de sécurité intérieure. Il existe une exception pour la Garde Nationale, qui dépend de chaque Etat et de chaque gouverneur, mais que le président peut mobiliser en cas d'urgence, comme après le 11 septembre lorsque les soldats assuraient la sécurité des aéroports. La création récente d'un nouveau commandement intégré centré sur le territoire américain et appelé NORTHCOM, chargé d'intégrer tous les types de défense du territoire, des systèmes antimissile à la gestion des conséquences d'une attaque, a posé quelques problèmes juridiques ; ce dernier n'a d'ailleurs pas de lien organique avec le Department of Homeland Security, sauf dans des cas précis d'urgence décidés par la Maison Blanche ; mais le Posse Comitatus Act garde force de loi.

            Après la Guerre de Sécession, très vite, l'armée américaine retombe dans la léthargie ; en 1914, elle compte à peine 100 000 hommes et elle est sous-équipée et sous-entraînée ; la poursuite des bandits mexicains ne suffit pas à la mettre au niveau des armées européennes. Quant à l'expansion impériale (Philippines, Amérique centrale…), elle est opérée essentiellement par la Navy et ses Marines. La construction des chemins de fer sous le contrôle de l'armée fédérale après la Guerre de Sécession (25 000 hommes et une centaine de forts) conduit à une guerre de harcèlement des Indiens, accompagnée du massacre des bisons et du grignotage des territoires des autochtones ; les derniers soubresauts de la révolte indienne ont lieu dans les années 1880.

            Il faut aussi mentionner, concernant la sécurité du territoire, les débats sur la protection côtière des ports américains contre les marines de guerre européennes, les seules forces armées capables d'infliger un quelconque dommage au territoire. Ce débat est en fait très proche de celui qui fait rage depuis quarante ans sur la défense antimissile : coût exorbitant et efficacité douteuse sont mises en avant pour contester l'utilité de construire une "ligne Maginot" de forts (dont certain ont effectivement été construits) le long des côtes américaines.

            Sur le plan intérieur, hormis l'épisode de la guerre de Sécession, les luttes politiques et sociales, parfois violentes, ne débouchent pas sur des menaces de déstabilisation du gouvernement, si bien que la protection politique de l'Etat n'a pas de raison d'être assurée par une police politique – jusqu'à l'apparition du FBI, et encore. On est loin du cas français, où la foule parisienne, à partir de 1789, fait et défait régulièrement des régimes, où Mai 68 ébranle le pouvoir…

            Bien souvent, les luttes sociales sont gérées à un niveau très local, et les syndicats sont combattus, parfois très violemment, par les polices du lieu aidées par des forces privées (milices, agences de chasseurs de prime, de détectives…). On peut mentionner ici la fameuse agence de détectives Pinkerton, née au milieu du XIXe siècle, et qui se livre à toutes sortes d'activités de filature, d'espionnage (par exemple au profit du Nord, contre les Confédérés), d'influence, de subversion des syndicats et de fichage de criminels et des contestataires.

 

            En fait, la véritable croissance de l'appareil de sécurité intérieure commence avec la Première Guerre mondiale, au moment où le "National Security State" prend son premier essor. Avec l'agitation politique liée à la guerre, et l'agitation sociale concomitante, le Ministère de la Justice se lance dans une première vague de répression avec des méthodes douteuses, qui sera suivie d'autres initiatives de ce type : c'est la première redscare et la naissance, peu après, du FBI (cf. infra).

            Surtout, avec le New Deal puis le Seconde guerre mondiale, l'Etat fédéral fait un bond en avant dans ses capacités d'intervention dans la société et l'économie, et change la nature de la démocratie américaine. Une énorme bureaucratie s'édifie au niveau fédéral, malgré de puissantes résistances de la part des Etats. Avec la guerre et les quatre mandats (certes interrompus) de Roosevelt, l'Exécutif renforce ses pouvoirs au détriments des deux autres branches et du fédéralisme : c'est l'ascension de la "présidence impériale".

            La sécurité intérieure reste toutefois un petit chapitre, relativement mineur, de cette croissance des capacités de l'Etat fédéral. Ainsi pour les services d'espionnage et de contre-espionnage : Pearl Harbor a montré le manque cruel d'informations fiables, mais l'ethos américain se refuse, encore après la guerre, à créer une agence d'espionnage, et l'OSS (Office of Strategic Services) est démantelé.

C'est la Guerre froide qui suscite, au cours de l'année 1947, une réorganisation fondamentale de l'organisation institutionnelle de la défense des Etats-Unis, avec le National Security Act qui crée la CIA, le Conseil de Sécurité nationale (NSC), unifie (peu après) les forces armées et crée un Département à la Défense, etc. Mais le National Security Act ne contient pas vraiment de dispositions pour la sécurité intérieure, et peu de choses sont faites, en dépit de la psychose de la subversion communiste qui s'empare de l'Amérique avec le maccarthysme (troisième redscare). On s'apprête surtout à mener la guerre à l'extérieur, pour la défense du monde libre, comme pendant les deux guerres mondiales. Tout au plus crée-t-on, un peu plus tard, la FEMA (Federal Emergency Management Agency), chargée de coordonner la réponse à une attaque sur le sol national et de préparer la défense civile.  Mais le cœur n'y est pas.

 

            Cet héritage institutionnel des redscares  et de la guerre froide laisse, au seuil du 11 septembre, un paysage de sécurité intérieure lacunaire et byzantin. Aujourd'hui encore, les forces américaines chargées de la sécurité intérieure sont dispersées et très diverses :

- La Garde Nationale, nous l'avons vu, dépend de chaque Etat – avec possibilité de préemption par le président, comme par D. Eisenhower en 1954 pour forcer la déségrégation –, et intervient en cas d'urgence (catastrophe naturelle, et parfois émeutes, etc.).

- Il n'existe pas de gendarmerie ni de forces anti-émeutes spécifiques de type CRS (cf. Kent State University…)

- Les forces de police sont incroyablement éparpillées et diverses : on compte environ 600 000 policiers à l'heure actuelle, qui relèvent des villes, comtés, Etats, campus universitaires, forces de sécurité privées… La plus grosse force de police est la NYPD (environ 40 000 agents) – même la fameuse LAPD est bien moins nombreuse (environ 9 000 agents) car elle se partage la ville avec d'autres structures (Highway Patrol, les shérifs locaux, etc.).

- Les Garde Côtes représentent une force importante, une cinquième armée en quelque sorte (si l'on compte les Marines à part), qui intervient aux abords des Etats-Unis sur le trafic portuaire et la contrebande de drogue. Son activité, jusque là, était peu orientée vers la sécurité intérieure en tant que telle, mais plus vers l'interception et la projection (Bassin des Caraïbes).

- Chaque Département (Ministère) possède des moyens matériels importants et ses propres services de sécurité ; d'un certain point de vue, chacun serait capable de gérer un Etat de petite taille. Le Département à l'Agriculture a ses agents, comme le Département au Commerce, etc.

- Il y a enfin le FBI, sur lequel il convient de s'arrêter un instant.

 

            Le FBI est avant tout une Agence fédérale, qui vise à dépasser les limitations que connaissent les services d'enquête et de police de chaque Etat, limitations liées au fédéralisme et dont se jouaient les malfaiteurs en franchissant les frontières d'Etat. Reprenons son histoire qui se confond avec celle de son directeur John Edgar Hoover. En 1919 - 1920, dans un contexte de grandes grèves et d'attentats (c'est la première "redscare"), ce dernier devient assistant du ministre de la justice A. Mitchell Palmer : il est l'un des acteurs de la répression féroce qui s'abt sur les progressistes. Il entreprend alors un fichage de grande ampleur des milieux ouvriers, et supervise les rafles d'étrangers suspectés d'être anarchistes ou communistes. Les abus de pouvoir révélés plus tard ne l'atteignent cependant pas, mais suscitent la création d'un groupe de citoyens qui se mobilisent pour défendre les libertés constitutionnelles : l'ACLU (American Civil Liberties Union), en 1920. Cette création exprime la tendance cyclique de l'Amérique à osciller entre davantage de répression (et de centralisation) et davantage de liberté et de respect des droits individuels.

En 1924, le Ministre de la Justice Harlan Stone crée le FBI (en fait, le réorganise dans sa forme actuelle), qu'il limite strictement dans sa mission à l'enquête sur les violations effectives de la loi fédérale. Pourtant Hoover, nommé à la tête du FBI, n'en poursuit pas moins son fichage systématique et parfois son intimidation de la population qu'il juge dangereuse pour la démocratie américaine (y compris les syndicalistes, les activistes noirs, les membres de l'ACLU, etc.) ; il met progressivement au point un système centralisé d'écoutes téléphoniques, d'empreintes digitales, de dossiers d'informations personnelles qu'il perfectionnera toute sa vie.

L'heure de gloire du FBI arrive lors de la lutte efficace des "incorruptibles" contre le banditisme de la prohibition ; le FBI, mené par la main de fer, par ailleurs très moralisante, de J.E. Hoover, obtient des résultats et gagne la reconnaissance du public. Les années 1930 marquent une autre étape essentielle du pouvoir de Hoover : F.D. Roosevelt, au moment de la montée des périls totalitaires en Europe, lui demande d'enquêter sur les menées subversives des fascistes et des communistes, et, à l'occasion, de lui fournir des informations sur ses adversaires politiques... C'est largement grâce aux dossiers brûlants qu'il détient sur la plupart des hommes politiques que Hoover garde son poste de directeur du FBI pendant pas moins de 48 ans, dans un pays où la rotation rapide des fonctions politiques et administratives est la règle, et en dépit de la volonté proclamée de plusieurs présidents de le démettre.

Après la guerre, le FBI de Hoover se mobilise pour la recherche systématique des communistes et tient toute sa place dans le déroulement de la seconde "redscare" : la période maccarthyste qui suit les débuts de la guerre froide. Dans les années 1960, au moment de la contestation, ce sont les activistes noirs, y compris Martin Luther King, et les associations étudiantes, qui font l'objet de son attention, avec le programme COINTELPRO ; les infiltrations et les écoutes sont plus nombreuses que jamais ; seule la Mafia semble échapper aux enquêteurs du FBI. Mais l'autoritarisme de Hoover et ses méthodes sont de plus en plus contestées ; il meurt en 1972, dans un contexte de rejet croissant de l'intrusion du "big government" - qu'incarne le FBI de Hoover - dans la vie privée des citoyens (par exemple à travers l'affaire Ellsberg). Ce rejet s'exprime largement lors de la crise du Watergate : la démocratie américaine ne veut plus être défendue contre des ennemis imaginaires au prix d'une violation systématique de ses principes fondateurs ; le peuple, face aux excès du pouvoir des gouvernements, veut reprendre ses droits. Le balancier qui oscille entre efficacité de la sécurité intérieure et protection des libertés individuelles repart dans le sens des libertés individuelle, comme au début des années 1920.

Bref, le FBI est à la fois un agence d'enquête nationale, un service de protection politique de l'Etat, et un service de contre-espionnage. Mais c'est surtout sa première fonction qui lui donne son identité et la freine aujourd'hui dans ses efforts pour devenir une agence de contre-terrorisme efficace. En effet, le travail requis d'une agence de "law enforcement", surtout aux Etats-Unis où les procédures sont minutieuses et complexes est très différent de celui requis d'une agence de contre-espionnage. Jusqu'à présent, les agents du FBI visaient surtout des arrestations et des démantèlements spectaculaires et médiatisés ; il leur faut à présent apprendre à opérer, dans le plus grand secret, des infiltrations qui ne débouchent sur aucune action visible. Surtout, le FBI ne peut pas devenir un mélange de DST et de RG, il ne peut "espionner"ou surveiller les citoyens américains, même après le PATRIOT Act de 2001 (cf. infra). Et le principal problème reste celui de la coordination, à la fois avec la CIA (qui en théorie ne peut agir sur le territoire américain ni même détenir d'informations résultant de l'espionnage d'un citoyen américain aux Etats-Unis) et entre les bureaux régionaux du FBI, comme le prouve la frappante bévue concernant Zacarias Moussaoui à l'été 2001. Le non-intégration du FBI dans le Department of Homeland Security – son maintien au sein du Département à la Justice – constitue l'un des débats essentiels suite à la réorganisation institutionnelle de grande ampleur entreprise par Bush (cf. infra). Mais le débat fondamental porte bien sur l'efficacité du

FBI comme agence de lutte anti-terroriste.

III. Préserver la sécurité après le 11 septembre : réformes intérieures et stratégie d'externalisation

 

Le 11 septembre constitue évidemment un choc historique pour l'Amérique – moins d'ailleurs pour les autorités, notamment celles chargées de la lutte antiterroriste (cf.infra), que pour la population qui découvre la vulnérabilité qui était la sienne. L'Amérique du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, nous l'avons vu, était protégée par deux océans et entourée de voisins faibles et/ ou amicaux. Le territoire continental n'a ainsi connu que très peu d'opérations militaires (guerre de 1812, guerre contre le Mexique, guerres indiennes, Guerre de Sécession). Pearl Harbor crée un choc important, mais éloigné du continent, et pendant la guerre, si les journaux de la Côte ouest sont alarmistes, les Japonais parviennent à peine à larguer quelques bombes incendiaires sur l'Oregon, grâce à un avion sorti d'un sous-marin (1942), ou à des ballons poussés par le vent, d'une efficacité nulle.

Le vrai changement intervient le 4 octobre 1957, lorsque les Soviétiques mettent en orbite le Spoutnik, ce qui prouve leur maîtrise des fusées intercontinentales et donc leur capacité à atteindre le territoire américain avec des missiles nucléaires. Le Spoutnik crée un choc et engendre une profonde remise en question en Amérique, laquelle se lance dans une vaste introspection sur son retard technologique, la médiocrité de son système d’éducation en matière scientifique et linguistique. Le programmes qui naissent des suites de ce choc, dont le projet Appolo, et l'accélération des projets militaires en cours, préfigurent ce qu'a été la réaction au 11 septembre, choc qui vient rappeler aux Américains que la technologie moderne a annulé leur immunité aux soubresauts de la planète.

Paradoxalement, du point de vue des mesures de lutte contre le terrorisme, comme l'a expliqué Jeremy Shapiro de la Brookings Institution, le 11 septembre n'aurait pas dû avoir lieu… et pourrait se reproduire. En effet, c'était un plan très risqué, avec une faible sécurité opérationnelle, et dont les terroristes eux-mêmes n'attendaient pas de si grands effets (y compris un doute sur l'écroulement des tours). Contrairement à ce que beaucoup pensent, le gouvernement américain se préparait relativement sérieusement à une attaque terroriste, ce qui est inattendu, compte tenu de l'absence d'autres attentats de ce type dans le passé hormis l'essai raté contre le World Trade Center en 1993 (cf. les commissions Gilmore et Hart – Rudman). On peut estimer jusqu'à 20 milliards de dollars les dépenses annuelles liées à la prévention d'actes terroristes avant le 11 septembre, tout compris (étude, prévention, protection, gestion des conséquences, etc. – mais il n'y avait pas ligne budgétaire "homeland security"), et Al Qaeda était identifiée comme la principale organisation visant les Etats-Unis avec des chances de réussite – y compris l'utilisation d'avions qui avait été prévue. Bref, les chances de réussite étaient très minces.

Par ailleurs, d'un certain point de vue, le 11 septembre pourrait se reproduire : les terroristes, après tout, avaient des passeports valides, ont à peine violé les règles du transport aérien, leurs cutters en plastique étant à la limite du défendu – et ces cutters n'ont probablement pas été la clé de leur domination des passagers et des équipages. De plus, aucune nouvelle politique antiterroriste pour le transport aérien les freinerait davantage à présent. Non, la seule chose qui empêcherait aujourd'hui un second 11 septembre, c'est l'absence d'effet de surprise, comme le prouve ce qui s'est passé pour le quatrième détournement, lorsque l'avion s'est écrasé en Pennsylvanie : à présent, les passagers sauraient les risques qu'ils courent, et réagiraient avec énergie.

Ceci est symbolique d'une situation plus générale : ce qui a changé, c'est la conscience du danger qui s'est diffusée dans la population américaine, plus encore que l'édification de moyens de lutte anti-terroristes. Plus généralement, il est impossible d'assurer la sécurité intérieure à 100%, du moins d'une façon qui reste compatible avec les impératifs américains de libre entreprise et de libertés individuelles (cf. I). Le gouvernement fédéral se trouve alors à la fois devant un dilemme (comment établir des priorités, dépenser l'argent de la manière la plus efficace ?), et devant un avantage (comme l'établissement de ces priorités est très discutable, il peut dépenser selon ses idées et ses intérêts propres, sans qu'aucune contestation fondamentale puisse lui être opposée).

            Comme souvent aux Etats-Unis, un événement exceptionnel a provoqué une réaction quelque peu excessive : à présent, tout est perçu sous l'angle de la vulnérabilité, de manière systématique et parfois catastrophiste, sans réflexion sur les possibilités réelles d'attaque par de vrais acteurs du terrorisme ; Al Qaeda est parée d'une omnipotence qu'elle n'a pas. En d'autres termes, lors de la prochaine attaque terroriste sur le sol américain, il est certain qu'il y aura des gens pour souligner que cinq rapports et trois commissions avaient attiré l'attention des autorités sur cette vulnérabilité spécifique, qu'il était possible d'atténuer en dépensant une fraction seulement de ce qui a été dépensé… Mais on le voit : cet excès, cette "surprédiction" ("les économistes ont prédit 8 des 2 dernières récessions", disait Paul Samuelson, dans cet autre champ de connaissance) ne simplifie pas, bien au contraire, la tâche du gouvernement.

            Pour l'administration, le premier défi était celui de l'éparpillement des efforts. Ainsi, la sécurité des frontières était répartie entre de nombreux "ministères" (agences et départements) : le service consulaire du Département d'Etat, les services d'immigration et de naturalisation (INS) du Département à la Justice, le service des Douanes du Département au Commerce, les Gardes Côtes, les services de protection sanitaire du Département à l'Agriculture, la "Border Patrol", pour ne citer que les plus connus. Toutes ces entités bureaucratiques essayaient, sans presque aucune coordination, de contrôler plus de 500 millions de franchissements légaux des frontières par an (et un bon nombre de franchissements illégaux), aucune d'entre elles n'ayant de vision globale des phénomènes liés aux frontières. Ainsi, après le 11 septembre, l'Etat fédéral a réalisé qu'il y avait environ 70 000 Saoudiens de 18 à 35 ans qui étaient entrés sur le territoire américain entre décembre 2000 et août 2001, mais qu'il ne possédait aucune information sur leur situation présente et leur localisation.

 

            Le Ministère de la Sécurité Intérieure, Department of Homeland Security (DHS), a été bien sûr le changement le plus visible. Il s'agit de la plus importante réorganisation institutionnelle du gouvernement fédéral américain depuis le National Security Act de 1947. On trouvera la structure et le budget du DHS en annexe à cette étude, de même que le résumé exécutif de la première National Security Strategy for Homeland Security. Le DHS tend à se rapprocher quelque peu d'un Ministère de l'intérieur à l'européenne, que les Etats-Unis n'ont jamais connu, mais plusieurs traits l'en distinguent, et avant tout sa mission qui ne s'étend nullement à tous les aspects de la sécurité intérieure (par exemple les activités criminelles, la subversion, les troubles à l'ordre public…), mais se concentre sur la menace qui pèse sur le territoire, qui est presque exclusivement la menace terroriste.

            Il s'agit avant tout du rassemblement sous un même toit de 22 agences administratives jusque là séparées, impliquant plus de 200 000 employés pour un budget d'environ 30 milliards de dollars, et c'est le troisième plus important département, ou ministère, du gouvernement américain.

            L'administration Bush a aussi créé un conseil de la sécurité intérieure (Homeland Security Council) au sein de la Maison Blanche, semblable dans sa conception au NSC (National Security Council), et chargé de coordonner l'ensemble de la politique de sécurité intérieure de l'Etat fédéral. C'est la reconnaissance implicite de l'une des limitations du DHS : en dépit de sa taille gigantesque, il n'incorpore pas l'ensemble des moyens de l'Etat qui servent à la sécurité intérieure, et notamment pas le FBI qui demeure au sein du Département à la Justice ; il faut donc piloter l'ensemble du haut, c'est-à-dire de la Maison Blanche (mais ce conseil est très loin d'avoir l'importance du NSC). Par ailleurs, une "National Joint Terrorism Task Force" a été créée pour coordonner les efforts de l'Etat fédéral et des fonctionnaires des entités administratives locales, à commencer par les Etats fédérés : ceux-ci ne peuvent travailler directement sous contrôle fédéral pour des raisons constitutionnelles.

           

            Le PATRIOT Act, législation antiterroriste votée en octobre 2001, est l'autre changement majeur survenu dans la rénovation des outils de sécurité intérieure aux Etats-Unis depuis le 11 septembre. Il s'agit d'un texte très long et très obscur, démonisé par les uns, défendu bec et ongles par le Ministre de la Justice John Ashcroft – qui a d'ailleurs demandé un second PATRIOT Act pour renforcer le premier, mais a dû abandonner compte tenu de la protestation générale –, et dont il est difficile de se faire une idée précise, à la fois en raison de la complexité des questions en jeu, et de la différence de contexte juridique avec la France. Ainsi, ce qui est parfois dénoncé en France comme la destruction des libertés individuelles et la marche vers un régime policier, ce qui tendrait à prouver le caractère fasciste de l'Amérique, existe en France depuis longtemps, notamment en matière de détention ou d'écoutes. Pour l'essentiel, cette loi renforce les pouvoirs du FBI et des autres forces de l'Etat en matière de lutte antiterroriste (blanchiment d'argent, logistique des attentats, mise en réseau, etc.) au détriment de la protection de la vie privée et des procédures judiciaires.

            Le PATRIOT Act supprime quelques distinctions vues jusqu'alors comme essentielles dans les conceptions américaines, comme celle qui prévalait entre espionnage intérieur (globalement interdit) et espionnage extérieur, ou celle qui séparait espionnage et enquête judiciaires. Ainsi, les méthodes de surveillance intrusives telles que les écoutes téléphoniques non autorisées par un juge dans le cadre d'une enquête judiciaire précise devaient être autorisées par une cour FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) qui devait certifier qu'elles étaient utilisées pour contrer des activités d'espionnage d'un gouvernement étranger. Le PATRIOT Act a élargi le champ d'autorisation des cours FISA, qui peuvent désormais autoriser des écoutes téléphoniques en cas de suspicion d'activités terroristes, y compris celles qui n'impliquent pas nécessairement des gouvernements étrangers ou des étrangers – une fenêtre sur l'espionnage des Américains, jusque là tabou, est ouverte.

            Le PATRIOT Act a cependant globalement consacré la différence de statut juridique entre le citoyens et les non-citoyens, ces derniers étant relégués à un statut de seconde zone en termes de protection de la vie privée et de procédure judicaire. C'est le principe que la prison de Guantanamo portera à son paroxysme : la détention de non-citoyens en dehors du système judiciaire américain, indéfiniment, et sans statut juridique national ni international précis. Ce système a été étendu aux citoyens américains capturés dans les "zones d'hostilité" (y compris l'aéroport de Chicago !).

            Le PATRIOT Act représente toutefois une partie seulement – la plus visible et la plus débattue – de la montée en puissance de l'Exécutif au détriment du pouvoir judiciaire et du respect des libertés individuelles qui a suivi le 11 septembre pour des raisons d'efficacité dans la prévention d'autres attentats. Il faut y ajouter, dans les semaines qui suivent le 11 septembre, la détention de plusieurs milliers de personnes, essentiellement des non-citoyens, sans instruction judiciaire et sans information fournie aux familles – la plupart ont été relâchés, mais d'autres se trouvent encore dans ce no man's land juridique. Il faut y ajouter aussi l'annonce par l'administration Bush de la création de tribunaux militaires : cette annonce a déclenché un chœur de protestations qui ont fait reculer l'administration, laquelle ne s'est encore servie des tribunaux militaires (pour autant qu'on le sache, car il semble qu'il y ait la possibilité de procès entièrement secrets) pour aucun suspect – ni Zacarias Moussaoui, ni John Reeds, le terroriste aux baskets piégées. 

            Ces différentes mesures s'expliquent par la présence d'un goulot d'étranglement dans la lutte anti-terroriste : la justice américaine, dont les garanties sont tellement substantielles et minutieuses (notamment la régime d'administration de la preuve) qu'elles rendent impossible son utilisation pour une lutte anti-terroriste efficace, contrairement à la France où l'adaptation, notamment en 1986, des structures judicaires a permis de conférer à la lutte anti-terroriste une grande légitimité sans lui faire perdre de son efficacité. Aux Etats-Unis, il faut absolument sortir du système habituel, soit par une violation claire et franche de la loi (détentions arbitraires), soit par un acte de l'Exécutif souverain allant à l'encontre des conceptions et des traditions américaines.

            En somme, comme à chaque guerre, le balancier part du côté de l'efficacité au détriment du droit, et repartira bientôt en direction inverse : on sait déjà que le second PATRIOT Act de J. Ashcroft ne passera pas, et que de nombreuses sections du PATRIOT Act de 2001 verront leurs effets cesser automatiquement au 31 décembre 2005 (sunset clause). On peut cependant remarquer que le backlash observé d'habitude en matière de droits civils a été très modéré : l'audience de L'ACLU reste très limitée et aucun candidat démocrate ne critique G. W. Bush sur la question des libertés. Les plus grosses critiques ont porté sur les files d'attente dans les aéroports plus que sur les attaques contre la Constitution… cela s'explique en partie par le fait que les mesures les plus dures ont surtout affecté des non-citoyens et les membres des minorités musulmane et arabe, relativement faibles (politiquement) aux Etats-Unis.

 

 

            Les effort se sont bien évidemment portés sur le FBI, sommé de quitter ses habitudes de "law enforcement agency" (agence d'enquête et de procédure judiciaire) et de devenir un véritable service de contre-espionnage, chargé non seulement de poursuivre les terroristes mais surtout de les appréhender avant qu'ils n'agissent. Les agents du Bureau ont dû prendre l'habitude de travailler avec des procédures judiciaires moins rigoureuses pour obtenir des résultats plus rapides (cf. supra).

           

            On peut évoquer aussi les divers projets visant à renforcer la lutte antiterroriste. Le programme le plus spectaculaire est sans nul doute le Total (maintenant Terrorism) Information Awareness Project présenté par l'Amiral Poindexter travaillant pour la DARPA du Pentagone. Il s'agit de relier entre elles toutes les banques de données existantes au sein de l'Etat, des collectivités locales et du secteur privées afin de créer une super – banque de données permettant de fournir des indications sur n'importe quel individu et de déterminer, au moyen d'algorithmes, le risque qu'il soit impliqué dans des activités terroristes. 

Cet effort reflète la croyance selon laquelle les informations nécessaires pour empêcher les attentats du 11 septembre existaient à des endroits divers du gouvernement fédéral et dans des sources privées, mais que personne n'a "connecté les informations" ou "relié les fils". En fait, le problème était qu'il n’y avait pas une seule agence ou un seul fonctionnaire disposant à la fois d'informations et de capacités suffisantes pour identifier une menace grave sur la sécurité nationale et prendre les mesures nécessaires. Pour remédier à ce problème, un centre intégré a été créé (Terrorist Threat Integration Center ou TTIC) en tant qu'agence indépendante pour rassembler et analyser toutes les sources de renseignement et d'information relatives aux menaces terroristes.

L'administration Bush a également créé une toute nouvelle agence, la Transportation Security Agency (TSA), fédéralisant la sécurité des aéroports jusque là privée et créant, au grand dam de nombreux conservateurs, plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux.

Enfin, on peut mentionner de nombreux autres programmes visant à prendre en compte la menace des armes destruction massive, notamment le stockage d'antibiotiques contre les effets de l'Anthrax (Cipro) pour traiter 20 millions de cas, et de suffisamment de vaccins contre la variole pour inoculer toute la population américaine. Dans cet esprit, on a mis en place des programmes pour entraîner les “local first responders” afin qu'ils sachent réagir aux effets possibles d'une attaque biologique, chimique, nucléaire ou radiologique.

 

            Il serait impossible de mentionner ou décrire tous les programmes nouveaux, sans même parler des programmes anciens qui ont été dynamisés et mieux financés, tel que la FEMA (Federal Emergency Management Agency) qui prépare la gestion  des situations de crise. Peut-on plutôt porter un jugement sur l'efficacité de toutes ces mesures et leurs limites ?

            Globalement, les Américains dépensent énormément d'argent et disposent de moyens très importants pour assurer la sécurité intérieure ; les questions portent bien entendu sur l'efficacité des moyens mis en œuvre et sur les critères de jugement à appliquer. Ainsi, le juge Jean-Louis Bruguière a coutume de dire que le FBI possède des moyens considérables, mais que le résultat n'est pas à la hauteur de ces moyens, en raison de goulots d'étranglement divers – à l'inverse, les services français son plutôt efficaces, mais souffrent d'un manque cruel de moyens.

            Aux Etats-Unis mêmes, les critiques fusent : l'administration Bush n'a pas financé les programmes qu'elle a lancés, notamment les programmes de mise à niveau du système de santé. Les spécialistes estiment que les problèmes de communication entre la CIA et le FBI se poursuivent, que le FBI trouverait naturellement sa place au sein du DHS si l'on veut vraiment en faire une agence de contre-espionnage efficace, et qu'à l'inverse on aurait pu créer un service de renseignement intérieur comme la DST ou le MI5.

            Ces critiques reflètent toutes la même aporie : en matière de terrorisme, le gain en sécurité est inquantifiable ; on pourrait dépenser des milliards de dollars supplémentaires sans posséder de repère sur l'efficacité de la dépense – utile en cas d'attentat adapté à l'amélioration permise par la dépense en question, inutile si rien ne se passe. Il est clair que l'administration Bush sous-finance une partie des programmes qu'elle a lancés, car elle n'entend pas engloutir des sommes énormes sans certitude d'améliorer la sécurité intérieure… et sans gain pour elle. 

 

            Une solution consiste à externaliser le problème, à porter le problème de la sécurité intérieure, et avant tout de la lutte contre le terrorisme, à l'étranger, où il est plus facile d'agir et où toute décision du président a des effets visibles. Là, l'administration peut passer à l'offensive et contrôler l'agenda sans se trouver sous le feu des critiques, notamment en matière de protection de la Constitution et des libertés. Les interventions extérieures réclament moins de sacrifice visible de la part des Américains, et ont l'avantage d'unir le pays et de le garder mobilisé. En effet, la mobilisation de l'opinion est le défi n°1 de tout président, comme l'ont montré les mésaventures de F.D. Roosevelt, voyant s'approcher le danger mais ne pouvant pas aller plus vite que l'opinion des Américains.  De ce point de vue, la rhétorique de la "guerre contre le terrorisme" doit être entendue comme un effort de mobilisation du pays – comme pour la guerre contre la drogue, la guerre contre la pauvreté… – plus que dans un sens strict, même si elle peut comporter des épisodes de guerre.

            D'où l'intervention en Afghanistan – dont tout le monde s'accorde à reconnaître le caractère nécessaire – et l'intervention en Iraq, très discutable de ce point de vue, mais qui en dépit de son coût énorme était vue par l'administration Bush comme un moyen efficace de rétablir une partie de l'invulnérabilité du territoire américain en changeant le mauvais statu quo politique au Moyen Orient, considéré comme la cause fondamentale du terrorisme et l'un des dangers de liaison entre terroristes et armes de destruction massive. Au moins les centaines de milliards de dollars dépensés là-bas procurent-ils un retour médiatique et politique sur investissement bien supérieur au renforcement de la sécurité des conteneurs dans les ports et du système de santé des quartiers pauvres.

            Cette stratégie de l'avant n'est pas nouvelle ; elle paraît aller de soi pour un pays qui est protégé par des frontières naturelles et qui préfère, en cas de danger, porter la guerre à l'étranger, là où se trouvent les foyers de désordres et de menaces, plutôt que d'attendre que cette guerre atteigne ses rivages – c'est d'ailleurs un mécanisme impérial classique.

Le cas de la guerre contre la drogue est un autre exemple d'externalisation : il est plus facile (de même que spectaculaire et rassurant psychologiquement) de faire porter l'effort sur l'offre, dans les pays producteurs de drogue (la Colombie notamment), plutôt que s'attaquer principalement à la demande intérieure ou de changer de politique. De ce point de vue, l'intervention dans un pays lointain tout comme la détention d'étrangers à Guantanamo ou le durcissement du statut légal des non-citoyens participent d'une insistance de la part de l'administration sur le caractère étranger du terrorisme, lequel ne nécessite pas de remise en cause des modes de vie intérieurs.

            Enfin, à l'heure de la mondialisation, cette stratégie de l'avant revêt une signification beaucoup plus simple : la sécurité intérieure peut être en partie externalisée en obtenant des pays partenaires qu'ils fassent le ménage chez eux, aussi bien en matière de répression des réseaux terroristes (présence, financement, etc.) qu'en matière de sécurité des échanges (surveillance du chargement des avions, des conteneurs, etc.). L'Amérique fait alors jouer à plein la dissymétrie de sa puissance avec celle des autres pays, son "pouvoir structurel", pour internationaliser les réglementations fédérales et assurer ainsi une sécurité accrue au territoire américain.

 

 


CONCLUSION

 

            Deux points de conclusion seulement.

D'abord, il est important que l'Europe travaille sans relâche à définir les contours de sa propre sécurité intérieure et en fixe elle-même les paramètres, car derrière les questions de sécurité se cachent des enjeux industriels et politiques importants. Ainsi, pour la sécurité des conteneurs, ce sont les normes américaines qui ont été adoptées, par la force des choses, alors que l'Europe aurait pu, par une meilleure coordination, négocier avec l'Amérique des conditions concrètes de standardisation des procédures mieux adaptées à ses propres pratiques, à ses intérêts, et à la sécurité commune. L'enjeu n'est pas seulement industriel et commercial, il est aussi politique, par exemple lorsqu'il touche à la collecte des renseignements personnels par les compagnies aériennes ou aux passeports à lecture optique (et à la question des données biométriques qui y figurent ou pas).

            Ensuite, pour prendre davantage de recul, on peut estimer que l'essentiel des innovations et des modifications institutionnelles en matière de sécurité intérieure aux Etats-Unis est derrière nous. Bien sûr, il reste de nombreux projets à achever ou même à réaliser ; mais on ne doit pas s'attendre à de nouvelles innovations ; ainsi les appels en faveur d'une agence de renseignement intérieur resteront très probablement sans écho.

Le territoire américain est à présent plus sûr qu'il ne l'était avant le 11 septembre, grâce aux efforts intérieurs et à la stratégie de défense de l'avant qui a déplacé le front central de la lutte contre le terrorisme plus près de sa zone d'origine.   Mais il reste incontestablement vulnérable, tant il est vrai que la sécurité absolue, même pour les Etats-Unis, est une quête illusoire. Et si un nouvel attentat vient prouver cet adage, on peut s'attendre à une reprise des efforts intérieurs visant à construire une impossible "forteresse Amérique". 

 

© Salamandre et Justin Vaïsse, 2003

 

 

 

 

 

Annexes : le Department of Homeland Security

 

 

  U.S. Department of Homeland Security

   Who Is Part of the New Department?

The agencies slated to become part of the Department of Homeland Security will be housed in one of four major directorates: Border and Transportation Security, Emergency Preparedness and Response, Science and Technology, and Information Analysis and Infrastructure Protection.

The Border and Transportation Security directorate will bring the major border security and transportation operations under one roof, including:

The U.S. Customs Service (Treasury)
The Immigration and Naturalization Service (part) (Justice)
The Federal Protective Service (GSA)
The Transportation Security Administration (Transportation)
Federal Law Enforcement Training Center (Treasury)
Animal and Plant Health Inspection Service (part)(Agriculture)
Office for Domestic Preparedness (Justice)

The Emergency Preparedness and Response directorate will oversee domestic disaster preparedness training and coordinate government disaster response. It will bring together:

The Federal Emergency Management Agency (FEMA)
Strategic National Stockpile and the National Disaster Medical System (HHS)
Nuclear Incident Response Team (Energy)
Domestic Emergency Support Teams (Justice)
National Domestic Preparedness Office (FBI)

The Science and Technology directorate will seek to utilize all scientific and technological advantages when securing the homeland. The following assets will be part of this effort:

CBRN Countermeasures Programs (Energy)
Environmental Measurements Laboratory (Energy)
National BW Defense Analysis Center (Defense)
Plum Island Animal Disease Center (Agriculture)

The Information Analysis and Infrastructure Protection directorate will analyze intelligence and information from other agencies (including the CIA, FBI, DIA and NSA) involving threats to homeland security and evaluate vulnerabilities in the nation's infrastructure. It will bring together:

Critical Infrastructure Assurance Office (Commerce)
Federal Computer Incident Response Center (GSA)
National Communications System (Defense)
National Infrastructure Protection Center (FBI)
Energy Security and Assurance Program (Energy)

The Secret Service and the Coast Guard will also be located in the Department of Homeland Security, remaining intact and reporting directly to the Secretary
. In addition, the INS adjudications and benefits programs will report directly to the Deputy Secretary as the U.S. Citizenship and Immigration Services. 

 

 

U.S. Department of Homeland Security

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Fact Sheet: A Day in the Life of Homeland Security

For Immediate Release
Office of the Press Secretary
June 19, 2003

The Department of Homeland Security has one mission but uses many tools and areas of expertise to accomplish our goal of securing the homeland. On any given day, we perform a variety of different tasks and functions to make America safer and our citizens more secure. Although our responsibilities are varied, we are united in a common purpose - 24 hours a day, 7 days a week. Below is a sampling of what the men and women of DHS do in a day.

Today, Customs and Border Protection agents will:

  • Process over 1.1 million passengers arriving into our nation's airports and seaports
  • Inspect over 57,006 trucks and containers, 580 vessels, 2,459 aircraft, and 323,622 vehicles coming into this country
  • Execute over 64 arrests
  • Seize 4,639 pounds of narcotics in 118 narcotics seizures
  • Seize an average of $715,652 in currency in 11 seizures
  • Seize an average of  $23,083 in arms and ammunition and $467,118 in merchandise
  • Deploy 1200 dog teams to aid inspections
  • Make 5,479 pre-departure seizures of prohibited agricultural items
  • Apprehend 2,617 people crossing illegally into the United States  
  • Rescue 3 people illegally crossing the border in dangerous conditions