L’islam dans la campagne présidentielle : un
désabusement
Justin Vaïsse
(enseignant à Sciences Po) pour Rue89.com 20H06 06/05/2007
Lorsque je me suis lancé, voici quatre ans, dans l'exploration d'un champ de
connaissances entièrement nouveau pour moi –l'islam en France– avec mon ami et
co-auteur Jonathan Laurence,
je m'attendais à découvrir des crises, des blocages, des combats, bref un
paysage lourd de menaces et de divisions. J’avais largement parcouru cette
littérature alarmiste qui a pignon sur rue aux Etats-Unis, où je travaillais à
l'époque –les Bruce Bauer, Tony Blankley, Bat Ye'or, Claire Berlinski, Daniel
Pipes, Niall Ferguson et
autres Michel Gurfinkiel – qui décrivent une Europe
peu à peu subvertie par des immigrés musulmans préparant l’imposition de la
charia dès qu’ils auront remporté la guerre démographique, ce qui ne saurait
tarder (je caricature, mais à peine). Certes, je n’étais pas dupe, mais je
m’attendais tout de même à trouver une situation grosse de crises et de
tensions.
Or, en entamant les recherches d’abord livresques puis, une fois revenu en France,
plus concrètes, qui ont conduit à notre ouvrage Integrating Islam (2006), paru le mois dernier aux
éditions Odile Jacob sous le titre Intégrer l’islam. La France et ses musulmans: enjeux et réussites,
j’ai assez vite constaté que l’école de "l’Eurabie"
non seulement s'égarait dans des descriptions délirantes, ce que je soupçonnais
déjà, mais surtout qu'elle posait les mauvaises questions et ne répondait pas
aux bonnes, celles qui permettent de se faire une idée de la "question
musulmane".
Ce que j’ai découvert,
et qui constitue le socle de nos conclusions,
c’est que les musulmans français sont déjà intégrés (l’un des titres auxquels
vous avez échappé était d’ailleurs: Les Musulmans français après l’intégration.
Cela dit, un autre avait ma préférence: La Fille aîné de l’islam, mais
finalement il n’est pas passé). En d’autres termes, quand on va à la rencontre
non pas de l’islam, catégorie vague où chacun met ce qu’il veut, mais des
musulmans concrets, on trouve en majorité écrasante des Français qui ne sont
pas plus bizarres, homogènes ou séditieux que les autres, et qui sont souvent
plus optimistes sur l’avenir de leur pays, plus patriotes –mais certainement
moins bien considérés collectivement. Quant à leur diversité, elle est
éclatante, et c’est elle qui nous fait dire que "la" communauté
musulmane française n’existe pas (voir les chapitres 1 et 3 de notre bouquin).
Tandis que nous conduisions notre recherche, plusieurs éléments sont venus
renforcer cette impression: des entretiens, des enquêtes (notamment celle, très approfondie, du Cevipof,
ou celle, comparative, du Pew Center,
en plusieurs tomes: ici, là et encore là)
et le laboratoire historique qu’ont constitué les années 2002 à 2006. Après
tout, on a eu plusieurs occasions de tester en grandeur réelle les théories des
alarmistes, avec la loi sur les signes religieux à l'école publique (2004), les
émeutes urbaines de novembre 2005, ou encore la crise des caricatures (début
2006). Si vraiment le problème était culturel et religieux, la mobilisation
contre la "loi sur le foulard" aurait dépassé les maigres
manifestations pacifiques qu'on a vues, et l'application de la loi aurait posé
problème –or les musulmans de France l’ont respectée strictement, malgré leurs
sentiments très partagés et, pour certains, très hostiles. On aurait aussi eu
une coloration culturelle des violences urbaines de 2005 –où l'on a relevé au
contraire l'absence de toute mobilisation religieuse (et même politique).
On aurait aussi assisté à des protestations violentes à l'occasion de l'affaire
des caricatures quelques mois plus tard, mais rien, malgré l’impression qu’a
crée l’agitation et les violences, largement instrumentalisées, ailleurs dans
le monde. (A cet égard, même si je suis satisfait de son issue, on n’a pas
assez souligné que le procès de Charlie Hebdo était une procédure républicaine
légitime, et non un "procès moyen-âgeux",
et que ce qui était attaqué dans les dessins danois n’était pas le blasphème
mais le racisme, comme le jugement
du tribunal sur le 3e dessin "turban-bombe"
l’a rappelé (parenthèse dans la parenthèse: j’adore les BD de Joann Sfar, mais son Greffier est, sur ce point, aussi injuste qu’il est
distrayant). (Bis: si l’on applique, pour le plaisir de la spéculation, le
jugement du tribunal selon lequel le 3e dessin apparaît bien "de nature à
outrager l'ensemble des adeptes de cette foi [...] en ce qu'il les assimile
–sans distinction ni nuance– à des fidèles d'un enseignement de la
terreur" à la fameuse tribune
de Robert Redeker, notamment à la phrase "Haine
et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran",
on voit assez vite où se situe le problème de cette tribune). Surtout, c’est
sur le terrain, sur le plan local, que cette impression d’une normalisation de
l'islam dans le paysage français est la plus forte: l'un des exemples probants,
c'est le déblocage, certes pas partout, de la construction des mosquées. Dans
les années 1980 et 1990, pour simplifier, c'était "l'islam des
caves": les fidèles devaient aller prier dans des endroits parfois
indignes de n'importe quelle activité sociale –ou, dans le meilleur des cas,
dans des salles collectives au pied des immeubles ou encore dans des pavillons.
Au cours des dernières années, les relations entre les associations musulmanes,
souvent plus unies qu'auparavant, et les conseils municipaux, ou les autorités
préfectorales, se sont assouplies, et des projets de construction ont vu le
jour malgré tous les obstacles (réticences des riverains, absence de
financement du fait de la loi de 1905, etc.). Même à Marseille le projet de
grande mosquée, après des années de paralysie, s’est débloqué, même s’il a subi
un revers temporaire dû à la triple triple requête
devant le tribunal administratif par… Villiers, Mégret et Le Pen. Bref, les choses sont beaucoup moins conflictuelles
qu’aupravant, à tel point qu’à présente, ce sont les
évangéliques qui ont le plus de mal à construire des lieux de culte, dixit Didier Leschi, le chef du Bureau
central des cultes au ministère de l’Intérieur.
Un autre exemple, dont souvent les gens n'ont pas idée, c'est le dialogue
interreligieux mis en place depuis longtemps par la Conférence des évêques de
France: c'est vrai que certains segments des catholiques pratiquants sont
hostiles à l’islam (cf. rapport
CNCDH 2007 pages 135-136) mais le Secrétariat pour les relations avec l’islam, depuis 1974, a
ouvert un "chemin
de rencontre et de dialogue" qui fait mentir les aficionados du choc des
civilisations. Pareil du côté du Crif qui a sa commission pour les relations avec l’islam, ou d’initiatives
moins institutionnelles. Je ne suis nullement pour donner une place plus
importante aux religions, mais je constate que si on écoute les religieux
établis (ceux qui sont en contact avec des fidèles, pas les stars des médias)
et non les "politiques" qui prétendent parler en leur nom, il y a
beaucoup moins de conflictualité –dans la France d’aujourd'hui s’entend.
Alors, bien sûr il y a des problèmes: un énorme problème social, celui des
quartiers difficiles, et qui touche une partie des musulmans de France (du fait
de l’appartenance de beaucoup d’entre eux aux couches populaires habitant dans
ces quartiers), mais qui n’a pas de teneur religieuse. Et l’autre énorme
problème, c’est celui des discriminations, qui cette fois touche une très
grande partie des musulmans de France puisque la plupart sont originaires
d’Afrique ou de Turquie –les populations touchées par le racisme.
Bref, tout n’est pas rose, évidemment, mais avec du recul historique et
géographique (par rapport aux autres pays européens), il est difficile de
souscrire à l'idée selon laquelle "la question musulmane" va de mal
en pis en France. On peut du reste créditer l’Etat, avec ses politiques
hétéroclites et parfois maladroites, d'une partie de cette amélioration (voir
le livre, chapitres 5-6-7).
Mais venons-en à l'élection présidentielle et à mon désabusement.
Compte tenu des développements survenus ces dernières années, d'un climat
régulièrement moins hostile aux musulmans, sur le long terme et malgré des
à-coups, et plus généralement des signes de mobilisation sérieuse de la société
civile contre les discriminations, on pouvait espérer que cette campagne allait
suivre le mouvement et symboliser cette maturité nouvelle des relations entre
la France et "sa" deuxième religion, en nombre de fidèles.
Las. Les amalgames et stéréotypes négatifs n’ont cessé de fleurir. Et pas
seulement chez Philippe de Villiers, qui en fait commerce ("Moi, je
crois que l'islam est le terreau de l'islamisme et l'islamisme est le terreau
du terrorisme. Donc, on ferait mieux de faire attention"). Il y eut aussi Ségolène Royal au gymnase Japy le 13
novembre: "Mon combat pour la laïcité, c'est pour vous femmes voilées,
femmes mutilées, femmes excisées, femmes violées, femmes écrasées."
On pouvait penser que la vision du port du voile comme systématiquement imposé
par des mâles islamistes sur des femmes dominées, en France, s’était un peu
complexifiée, qu’on avait compris que d’autres phénomènes étaient à l’œuvre
dans la plupart des cas, et bien non. François Bayrou,
paradoxalement le préféré de certaines associations musulmanes, n’a pas une
interprétation du voile tellement plus nuancée ("cette manière de vêtir
singulièrement les jeunes filles et les femmes semble signifier que, aux yeux
de celles qui la revendiquent ou s’y soumettent comme aux yeux de celles et de
ceux qui la prônent, le statut de la femme est inférieur à celui de
l’homme").
Il y eut aussi les appels du pied de Nicolas Sarkozy le 5 février 2007 sur TF1 à l'électorat
d'extrême droite, jouant sur le rejet de l’islam comme un de Villiers, et
diffusant des clichés dégradants sans rapport avec la réalité de 2007 (…) en
partie grâce à lui, du reste, du fait des progrès réalisés par l’encadrement de
l’abattage rituel au moment de l’aïd par les CRCM, les Conseils régionaux du
Culte musulman, cf. par exemple ce cas concret): "Personne n'est obligé d'habiter en France,
mais quand on y vit on n'est pas polygame, on pratique pas l’excision sur ses
filles, on n'égorge pas le mouton dans son appartement."
Mais là où on a sans doute touché le fond, c’est avec le texte d’attaque de
Nicolas Sarkozy par Eric Besson (devenu soutien de Nicolas Sarkozy) intitulé
"L’inquiétante
“rupture tranquille” de Monsieur Sarkozy". D'abord, ce pamphlet a de
véritables relents des années 1930: traiter un homme politique d'étranger
("un néo-conservateur américain à passeport français"), je croyais
que c'était un truc d'extrême droite. Ensuite, cet abêtissement sidéral dès
qu’il est question du néoconservatisme m’horripile.
Full disclosure: j’ai consacré les mille et quelques
pages de ma thèse à l’histoire de ce courant de pensée né entre 1965 et 1972.
Je n’attends pas d’Eric Besson qu’il la lise, d’autant qu’elle n'est pas encore
publiée, mais il y a bien d’autres sources, et rien n'excuse son ignorance crasse – il utilise ce
mot plutôt que "conservateur" simplement parce que le préfixe
"néo" fait peur (voir néolibéral, néo-nazi, etc.), mais il n'a pas la
moindre idée de ce que ça peut recouvrir, il suffit que ça fasse américain.
En fait, il flatte deux passions françaises de façon insidieuse,
l'antiaméricanisme le plus rance et l’islamophobie:
c’est parce que Sarkozy est américain qu’il favorise le communautarisme en
s'alliant avec les islamistes. Le déchaînement de haine contre l’UOIF, traitée selon les passages de
"fondamentaliste", "d’intégriste", de "radicale"
et "d’islamiste", et même contre le CFCM, qualifié de
"coordination fantoche" au "fonctionnement chaotique", aux
mains des "intégristes de l'UOIF", est
assez sidérant (Besson avait fait machine arrière sur le lycée Averroès de
Lille prétendument "fondamentaliste" à la demande des élus
socialistes du Nord, qui connaissent la réalité, et sous la menace d’un procès
pour diffamation -source Le Monde).
Bref, loin de prendre acte des progrès, certes relatifs, de la situation de
l'islam en France, le monde politique au cours de cette campagne a régressé
vers ses vieux démons: crispation laïcarde à courte
vue côté gauche, traditionnels rejets xénophobes de l'islam à droite. D’où mon
désabusement –qui n’efface pas le constat d'une lente amélioration de la
situation des musulmans en France, mais qui le tempère d’un soupir de regret
concernant le monde politique. J'espère que le troisième et le quatrième tour
de cette élection (les législatives) vont me remonter le moral, en portant à
l'Assemblée nationale des
représentants du peuple qui ressemblent un peu, dans leur diversité, au peuple
qu'il représente.