La Maison Blanche et le reste du monde Ce ne sont pas du sang et des larmes que les Américains attendent de leur président. Face au spectacle des troupes qui s'enlisent en Irak et de la barbarie des exécutions d'otages, ce sont des solutions qu'ils exigent : pour la première fois dans l'histoire des Etats-Unis, c'est bel et bien une question de politique étrangère qui rythme la course à la Maison Blanche. L'Irak et la lutte contre le terrorisme éclipsent l'emploi, la santé ou la fiscalité, thèmes sur lesquels Kerry compte axer ses dernières semaines de campagne. Il doit désormais démontrer d'urgence ses capacités de leader face à Bush. La question n'intéresse pas que les Américains : l'identité et l'attitude du futur occupant du Bureau ovale sera déterminante pour les Européens. Par Justin Vaïsse *
On ne peut pas partir : ce serait le chaos sur place, notre pays serait décrédibilisé et ses ennemis seraient encouragés. Ce raisonnement a un air familier ? Ce n'est pas étonnant. Il a toujours prolongé les interventions extérieures ou les aventures coloniales en difficulté, quel que soit le pays. Si ce dilemme ressort à présent pour l'Irak, c'est que les choses ne vont pas bien, quoi qu'en dise le candidat Bush. Un rapport de synthèse de la communauté du renseignement américain vient de fuiter : il estime que l'Irak a quelques chances de connaître la paix civile et la marche vers une autogestion politique d'ici à la fin 2005, mais que ces chances sont minces. Et c'est le résumé du scénario le plus optimiste : les deux autres scénarios envisagés prévoient soit une augmentation de la violence extrémiste et une fragmentation de la société irakienne, soit une descente pure et simple dans la guerre civile. Seulement, pour s'extraire d'Irak, pour desserrer l'étreinte du seul calcul tenu pour politiquement responsable («on ne peut pas partir»), il faut disposer d'un capital politique et d'un courage hors norme et ne pas hésiter à trancher dans le vif. Les analogies positives semblent inatteignables pour Bush et Kerry : Eisenhower mettant fin à l'aventure coréenne ; Pierre Mendès France quittant l'Indochine ; de Gaulle extrayant la France du bourbier algérien... Quant aux analogies en sens contraire, elles sont déprimantes : on pense bien sûr à Lyndon Johnson envoyant plus de troupes au Vietnam pour gagner avant de pouvoir partir ou à Richard Nixon faisant traîner les choses pour n'avoir pas à trancher, reculant la défaite finale jusqu'en 1975. L'Irak, déterminant de la politique étrangère Or, l'Irak est le dossier qui va déterminer en priorité le visage de la politique étrangère américaine après le 2 novembre. Pour Bush comme pour Kerry, l'héritage est là, sans réserve d'inventaire, et il est lourd. Le futur président veut-il durcir le ton face à l'Iran, au sujet de son programme nucléaire ? Téhéran a les moyens de semer encore plus le trouble chez son voisin irakien. Veut-il lancer une intervention militaire ailleurs sur la planète ? Il devra compter sans les 150 000 soldats américains immobilisés en Irak, ce qui rend tout autre opération problématique sans un appel à une vaste mobilisation que l'opinion publique américaine n'accepterait pas facilement. D'ailleurs, cette opinion publique, échauffée par le 11 Septembre, n'a plus d'appétit pour les aventures extérieures. Sans un nouveau choc mobilisateur, il serait très difficile pour Bush comme pour Kerry d'en obtenir l'indispensable soutien. «L'Amérique impériale» est un rêve qui a fait son temps, qui n'aura saisi les esprits que de la chute de Kaboul à l'été 2003 lorsque, quelques mois après la chute de Bagdad, la situation s'est détériorée en Irak. Que peut faire John Kerry s'il est élu ? Il est certain qu'il disposera d'une période de grâce et d'un réservoir de bonne volonté de la part des alliés et, dans une moindre mesure, du monde arabe. Il pourra manoeuvrer, lancer des initiatives de réconciliation, tandis que Bush resterait prisonnier de son passé et de son image. Mais, face à une situation aussi complexe et bloquée, il n'est pas sûr que cela suffise. Surtout, il devra faire face, comme Clinton de 1994 à 2000, à un Congrès républicain - seul le Sénat a de minces chances de basculer dans l'escarcelle démocrate le 2 novembre - qui ne manquera aucune occasion de le harceler sur sa mollesse dans le domaine de la sécurité nationale, dans la guerre contre le terrorisme, et sur sa soumission aux voeux des Européens. Il devra prouver que sa méthode multilatérale est efficace, obtenir des résultats rapides, et faire preuve d'une détermination et d'une force de caractère qu'il n'a pas démontrées jusqu'ici. L'Amérique de Kerry offrirait finalement au monde un visage composite. Un réalisme gestionnaire, loin de l'idéalisme guerrier de Bush, un style diplomatique plus acceptable - ce qui n'est pas rien, quand on mesure ce que le style de Bush, de Kyoto à l'Irak, a coûté à l'Amérique - et une insistance sur les alliances et la coopération voisineraient avec des positions de fond qui ne seraient pas toujours très différentes de celles de son prédécesseur. Sur le dossier israélo-palestinien, sur l'Iran ou la Corée du Nord, ou plus généralement sur la nécessité, parfois, de bousculer l'ONU ou d'utiliser la force de façon préventive, les démocrates ne sont pas en reste par rapport à l'équipe Bush. Bush croit en sa mission et veut la mener à son terme Ce même Bush qui, voilà quatre ans, faisait campagne en faveur d'une Amérique humble, moins interventionniste, qui ne se lancerait plus dans des opérations de «nation building» (reconstruction d'Etat) à la Clinton, une Amérique presque tentée par l'isolationnisme dans sa version technologique, en se retranchant derrière un bouclier antimissiles qui constituait, après tout, le thème phare de Bush en politique étrangère ! Le 11 Septembre a balayé tout cela, rappelant que le cours politique d'un mandat présidentiel dépend moins des annonces de campagne que des événements historiques qui surviennent et révèlent la vraie personnalité des hommes d'Etat qui y font face et de leur équipe. Or, précisément, s'il est une chose tenue pour acquise concernant un éventuel second mandat, c'est le maintien d'un trio qui se trouve au coeur de la posture américaine face au monde : George W. Bush lui-même, Dick Cheney, le vice-président, et Karl Rove, le principal conseiller politique de Bush. Contrairement aux caricatures en vogue et aux théories du complot, c'est le Président et lui seul qui a déclenché sa «révolution» en politique étrangère. Il n'existe aucune raison de penser qu'il ne croit pas sincèrement en la mission quasi divine qu'il dit avoir trouvée le 11 Septembre : combattre le terrorisme, faire progresser la démocratie au Moyen-Orient pour rendre l'Amérique plus sûre. Aucune raison non plus de penser qu'il ne poursuivra pas cette quête lors d'un second mandat pour assurer sa place dans l'histoire... dans les limites que lui imposeront l'opinion publique américaine et la réalité. Cette réalité qui l'a forcé, en 2004, à se montrer plus pragmatique, plus réaliste, un peu plus attentif à l'Europe et à l'ONU. Mais qu'on ne s'y trompe pas : Bush n'est pas Reagan, et l'Amérique de Bush 2 ne jouerait pas une partition similaire à la nouvelle détente avec Gorbatchev, une partition d'apaisement. Le président américain veut finir la mission, ce qui place l'Amérique en position de friction structurelle avec une bonne partie du reste du monde, notamment l'Europe. Et Colin Powell s'en va. L'Europe, justement, vote Kerry à la quasi-unanimité. Seuls les Polonais, s'ils étaient consultés, choisiraient de reconduire Bush par 31% contre 26% pour Kerry, selon le sondage du Pipa (Program on International Policy Attitudes). Est-il si sûr qu'ils aient tort ? Du point de vue européen, Bush présente en effet au moins un avantage : il exerce une force coagulante sur les opinions publiques de l'Union. Il précipite l'identité européenne, à qui il fait prendre conscience d'elle-même, par réaction de rejet. On peut par ailleurs le regretter, car l'Europe ne se construira pas en opposition à l'Amérique (ou à la moitié de l'Amérique) ; mais cette force est bien plus puissante que l'acquis communautaire ou les jumelages de villes européennes. Par ailleurs, une administration Bush, ce serait aussi le confort d'une relation certes acrimonieuse mais connue, balisée, prévisible. A l'inverse, même si, pour la première fois depuis des lustres, un candidat à l'élection américaine fait des retrouvailles avec l'Europe un thème central de sa campagne, et arbore une conception du monde plus acceptable pour le Vieux Continent que celle des républicains, l'administration Kerry pourrait exercer un puissant effet de dislocation sur l'Europe. Et ce, pour une raison très simple : le candidat Kerry fait des promesses que les Européens devront tenir. Sur l'Irak comme sur l'Iran et d'autres dossiers, il présente sa capacité à rallier la «vieille Europe» comme une panacée. Or, il n'est nullement certain que les conditions politiques au Moyen-Orient et ailleurs justifieront ces calculs, que la France, l'Allemagne et l'Espagne, par exemple, décideraient d'infléchir sur l'Irak ou le dossier israélo-palestinien une ligne politique qui ne tient pas qu'à l'opposition à George W. Bush. D'espoirs trop grands placés dans des retrouvailles que les réalités de terrain empêcheraient peut-être pourraient naître soit des désillusions cruelles - on ne peut exclure, au bout de quelques mois, le scénario d'un président Kerry affaibli se fâchant ouvertement avec les Européens, tant pour leur forcer la main et se défausser que pour se racheter de la marge politique face à ses critiques intérieures -, soit des tensions croissantes entre les Européens, qui veulent mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu et combler le fossé transatlantique, quitte à tout accorder au président démocrate, et ceux qui estiment que l'Europe doit s'affirmer et maintenir sa ligne politique, même si cela signifie le refus de certaines demandes du président américain. Pas sûr, finalement, que Kerry fasse à tous les coups l'affaire de
l'Europe. |