"Punir
la France, ignorer l'Allemagne, pardonner la Russie"[1] :
ainsi l'administration Bush énonce-t-elle, à la sortie de la guerre contre
l'Irak en avril 2003, sa nouvelle politique étrangère vis-à-vis des alliés
européens. A lui seul, le registre très personnel de ce slogan suggère qu'une
page s'est tournée dans la relation entre les Etats-Unis et l'Europe, qu'un
ordre nouveau s'est imposé. Les vieilles règles du jeu, l'ancien régime que
certains appellent "atlantisme"[2],
et qui ont prévalu pendant une cinquantaine d'années, ont été remplacés par un
nouveau régime, qu'on pourrait appeler "post-atlantique", à la fois
parce qu'il fait suite au précédent, et parce qu'il consacre la fin de la
centralité européenne dans la politique étrangère américaine[3].
Il
est certes présomptueux de déclarer la clôture d'une ère et le commencement
d'une nouvelle sans posséder le recul historique qui permet de valider une
telle hypothèse. En outre, bien des faits pourraient venir la contredire. Après
tout, c'est surtout sur le plan symbolique que la France a été punie[4],
et dès que les premières difficultés sérieuses dans l'occupation de l'Iraq ont
surgi, en juin-juillet 2003, les appels à la
participation de la France, de l'Allemagne et de l'OTAN – et donc le retour à
une certaine normalité dans le système transatlantique – se sont multiplié à Washington.
Il n'empêche : la
conjonction de facteurs de long terme, parmi lesquels la disparition de la
menace soviétique, l'accroissement de la puissance relative des Etats-Unis et
les conséquences des attentats du 11 septembre 2001, et de facteurs de court
terme, notamment les préférences idéologiques de l'administration Bush et la
querelle iraquienne, amère pomme de discorde pendant dix ans, ont
incontestablement changé la donne, ou du moins révélé des évolutions profondes
et mis à jour la perception que nous avons du jeu transatlantique.
A cet égard, l'erreur de
pronostic quant à ce qu'allait être, finalement, la politique étrangère
française, commise par presque tous les observateurs, constitue un bon indice
des évolutions souterraines qu'a subi la relation euro-américaine.
Dans l'ancien régime, au temps de l'atlantisme, la France ne se serait pas
opposée à l'Amérique de façon aussi frontale sur une question présentée par
cette dernière comme vitale pour sa sécurité nationale – mais Washington, à son
tour, n'aurait pas réclamé à ses alliés une loyauté inconditionnelle sur un
dossier aussi équivoque sans s'assurer au préalable d'une concordance de vues
minimale. En ce sens, s'il est nécessaire et légitime de poser la question des
fautes et maladresses commises par l'un ou l'autre de ces pays, il est au moins
aussi intéressant de tenter de mettre à jour le nouveau système transatlantique
que ces écarts mettent à jour, et les nouvelles normes de conduite qui lui sont
associées.
L'ancien régime,
"l'atlantisme", a prévalu au cours de la Guerre froide et pendant la décennie
qui l'a suivie. Il se caractérisait par un ensemble de règles écrites et non
écrites, de normes de conduite, et surtout d'échanges très dense d'informations
et de vues, bien au-delà du seul cadre de l'OTAN. Du fait du rôle central de la
relation pour chaque partenaire, la consultation était automatique, et
permettait de minimiser les conséquences des désaccords nombreux qui
surgissaient. A ces habitudes multilatérales correspondait une attitude
américaine que décrit le mot "leadership", oscillant entre un partage
authentique de la décision et un habile simulacre de partage, permettant de
conserver l'illusion d'une alliance de pays égaux[5].
Le nouveau régime
post-atlantique correspond moins, côté américain, au leadership qu'à
l'hégémonie. Washington décide, et les alliés européens doivent s'adapter à ces
décisions, s'y conformer, sans avoir véritablement voix au chapitre, sans même,
parfois, être consultés ou informés de manière adéquate. Un soutien quasi
automatique est requis, et la punition des dissidents a remplacé l'habitude qui
consistait à minimiser les désaccords et à éviter qu'ils n'éclatent dans le
domaine public. Il s'agit aussi de privilégier le plus possible les contacts
bilatéraux, où s'exerce plus facilement la dissymétrie de puissance, au
détriment de l'unité européenne – un responsable de l'administration Bush
allant jusqu'à résumer la politique américaine vis-à-vis de l'Union européenne
par le mot "désagrégation"[6].
C'est surtout la nette
diminution de la consultation transatlantique qui marque le passage d'un ordre
à un autre. Comme le note Ivo Daalder,
"les contacts diplomatiques transatlantiques ont connu une chute drastique
en termes de qualité et de quantité". Il calcule que si, dans les années
1990, les secrétaires d'Etat traversaient l'Atlantique en moyenne une fois par
mois, Colin Powell, pour sa part, s'est rendu en Europe six fois seulement en
2001 et trois fois, pas davantage, en 2002[7].
Du point de vue de Washington, cette évolution manifeste simplement la perte de
centralité de l'Europe dans cet âge "post-atlantique". C'est surtout
vrai dans le domaine stratégique et militaire, en raison de la disparition de
la menace soviétique et de la montée du Moyen Orient – en plus de l'Asie de
l'Est – dans l'ordre des priorités.
Au schéma idéal d'une
alliance entre pays égaux, qui supposait des consultations et des négociations,
aboutissant à des accords ou à des constats amiables de désaccord, a succédé un
schéma centralisé autour des Etats-Unis et une personnalisation des rapports bilatéraux,
marquée par un vocabulaire différent : "récompense",
"punition", "représailles", "bouderies", etc.
Tout désaccord des Européens est
fondamentalement illégitime, et l'on n'hésite plus à aller à l'affrontement,
comme le montre l'épisode de la défense de la Turquie à l'OTAN en janvier 2003
(Washington n'avait pas besoin de faire de la livraison d'antimissiles
PATRIOT à la Turquie une affaire débattue officiellement au Conseil de
l'Atlantique Nord), afin d'obtenir l'acquiescement.
La métaphore de la cour
royale telle que décrite par Norbert Elias[8]
donne une idée du nouveau régime des relations euro-américaines.
Dans le système post-atlantique promu par l'administration Bush en effet,
l'importance d'un pays n'est pas fonction de ses ressources propres, de sa
puissance ou de ce qu'il apporte aux tâches communes, mais de sa distance par
rapport au centre – de même qu'à Versailles les nobles "domestiqués"
devaient s'habituer à un nouveau système de pouvoir, désormais fonction de la
place de chacun dans les cercles concentriques autour de la personne du roi, et
non de leur puissance propre. A son tour, le positionnement dans les cercles
concentriques autour du roi – ou de Washington – dépend de l'acquiescement aux
volontés du centre, devenu l'instance légitime de classement – des courtisans
ou des pays. Ainsi lors de son premier voyage en Allemagne après la guerre, en
juin 2003, D. Rumsfeld a-t-il loué les efforts de la
Pologne et de la Roumanie en Afghanistan et en Iraq, en ne mentionnant même pas
les efforts de Berlin, en réalité beaucoup plus substantiels sur les deux
fronts que ceux de Varsovie et Bucarest[9].
D'où vient ce changement
d'attitude ? L'Amérique n'a jamais été le merveilleux leader éclairé et
multilatéral que certains évoquent ; mais auparavant, elle constituait, de
par sa retenue et sa reconnaissance d'une égalité pourtant fictionnelle entre
membres de la communauté transatlantique, une sorte d'exception historique.
Elle acceptait des contraintes, des coûts politiques et économiques (ce dernier
aspect ayant peu à peu cessé à partir des années 1960) sans proportion avec sa
puissance.
Mais Fénelon, dès le début
du XVIIIe siècle, avait énoncé ce principe
fondamental des relations internationales :
Il n'est pas permis d'espérer parmi les hommes, qu'une puissance supérieure demeure dans les bornes d'une exacte modération, et qu'elle ne veuille dans sa force, que ce qu'elle pourrait obtenir dans la plus grande faiblesse. [....U]n règne où éclaterait une justice si extraordinaire, serait l'ornement de l'histoire, et un prodige qu'on ne peut plus revoir. [10]
Le passage d'un jeu
transatlantique à un autre représente simplement un pas de plus franchi par
l'Amérique dans sa mue, entamée fin 1994[11],
de leader bienveillant en hegemon, décidé à tirer les conclusions logiques de sa
position centrale et dominante dans le système international, et abandonnant la
retenue et les bonnes manières héritées de la Guerre froide, tout le bagage
culturel du transatlantisme à présent inutile,
puisque l'URSS n'est plus là et que la domination américaine est infiniment
plus vaste, et presque autosuffisante[12].
La réflexion stratégique des
conservateurs et des néoconservateurs les pousse
depuis longtemps à abandonner cette vieille culture transatlantique et les
contraintes qui l'accompagnent, pour la bonne et simple raison qu'elle ne sert
pas les intérêts de l'Amérique tels qu'ils les définissent[13].
Ces "modernes" ont récemment triomphé sur "les anciens",
représentés par Colin Powell, car ils ont démontré d'une part que les règles
multilatérales étaient impraticables, qu'il devenait impossible à la puissance
américaine défendant ses intérêts légitimes de "s'accommoder", de
"faire semblant" (en raison du refus de la communauté internationale
de reconnaître le bien-fondé de leur entreprise), et d'autre part – et ce volet
est encore plus préoccupant – que ces règles n'apportaient aucun avantage
tangible aux Etats-Unis. Témoin l'affaire iraquienne : la communauté
internationale a ratifié après coup l'intervention militaire et les alliés
récalcitrants finissent par aider et par payer malgré tout. Une résolution du
Conseil de Sécurité avant la guerre n'aurait rien changé à la situation
présente en Iraq, expliquent-ils.
Un bon cas d'étude des
effets du régime post-atlantique est fourni par la nouvelle position de la
France dans le discours conservateur et néoconservateur
à Washington. La rhétorique de la punition présente dans certains segments de
l'administration Bush, de même que chez leurs alliés dans la presse et les think tanks, exprime davantage que le schéma
traditionnel faute - punition. Il met à jour plusieurs logiques durables,
intérieures et internationales, propres à l'administration Bush, qui n'ont pas
de raison "systémique" de disparaître. Plutôt que d'évoquer une
simple punition, qui suggère un phénomène douloureux mais temporaire, il faut
comprendre que la France endosse désormais à Washington, pour certains acteurs
(pas tous), qu'elle le veuille ou non, un rôle utile dans la promotion d'un
nouveau système international. Dans le nouveau jeu de rôles né en 2003 avec
l'affaire iraquienne, Paris sert tour à tour de faire-valoir, de bouc
émissaire, de victime expiatoire, de tête de Turc et de mouton noir, sans que ces
différentes figures s'excluent mutuellement, et sans qu'elles empêchent une
coopération ponctuelle avec Paris.
Autrement dit, la masse de
rancœurs, d'allégations, d'accusations, de croyances accumulées a nourri un
vieux fonds anti-Français remontant loin dans l'histoire, mais qui s'est trouvé
tellement abondé qu'il est à présent, compte tenu de la prépondérance des
conservateurs et néoconservateurs, dominant dans les
représentations. Et les gestes de bonne volonté de la France n'y changeront pas
grand chose, dans la mesure où beaucoup à Washington "punissent la
France" (au moins symboliquement) non pas pour ses actions passées, mais
parce que c'est utile pour le présent. Il ne s'agit aucunement d'imaginer un
complot quelconque, une décision concertée, posée ; il s'agit encore moins
d'imaginer une "obsession française" à Washington – puisque la
tendance générale de cette administration est bien au contraire à
l'éloignement, et à l'indifférence, vis-à-vis de l'Europe, surtout la
"vieille Europe". Il s'agit plutôt de montrer les mécanismes
structurels, inconscients, qui font que la France, dans les discours et le
combat politiques, peut parfois être utilisée pour jouer les rôles négatifs qui
sont détaillés ici – rôles qui révèlent la nouvelle conception des relations
transatlantiques promue par de nombreux Américains.
Première figure : la
France sert de bouc émissaire. C'est le rôle le plus évident depuis le mois de février 2003. L'échec américain à
obtenir une seconde résolution, ou même à forcer les membres du Conseil de
Sécurité à se déclarer – contrairement aux promesses en ce sens du président
Bush[14]
– a été imputé à l'obstructionnisme de la France (comme en Grande-Bretagne,
avec la théorie du "veto déraisonnable"), et la phrase de Jacques
Chirac le 10 mars "Ma position, c'est que, quelles que soient les
circonstances, la France votera non parce qu'elle considère ce soir qu'il n'y a
pas lieu de faire une guerre pour atteindre l'objectif que nous nous sommes
fixé" a été interprétée extensivement, "toutes les
circonstances" définissant non pas la manière dont les autres membres
votent, mais les circonstances sur le terrain en Iraq.
A partir d'une base réelle, Washington a fait endosser à la France la responsabilité de l'opposition globale à la guerre, et même davantage[15]. Un exemple des exagérations dans ce sens vient de Newt Gingrich, qui a suggéré que la France était le véritable responsable du refus turc d'autoriser un déploiement terrestre : "Tandis que le Département d'Etat se distinguait par son inefficacité et son incohérence, les Français lançaient une campagne à l'échelle mondiale pour saper la position américaine et rendre le remplacement du régime de Saddam très difficile. Cela supposait notamment d'exercer des pressions en Turquie afin de bloquer le vote en faveur d'un déploiement terrestre des Etats-Unis sur le sol turc, qui aurait permis d'ouvrir un second front [...]"[16]
Il n'est pas jusqu'à Colin Powell qui ne se soit servi de "la carte française". En donnant, via la presse, un écho considérable à "l'embuscade" française aux Nations unies le 20 janvier, il a rendu la France responsable de son propre changement de position. Or, la véritable nouvelle de la semaine, c'était son ralliement, que beaucoup aux Etats-Unis lui ont reproché, aux positions de D. Rumsfeld et D. Cheney (les inspections ne marcheront jamais), ralliement dicté bien plus probablement par des nécessités bureaucratiques internes (recoller à la position de Bush) qu'aux mauvaise manières françaises – ce qui ne les rend pas, soit dit en passant, plus défendables. Mais ce changement d'orientation drastique est passé largement inaperçu dans la presse américaine ; il a été occulté par le changement de position de la France, et par l'inflation rhétorique de la bataille (la "vieille Europe" dénoncée par Donald Rumsfeld, etc.).
Seconde figure : la victime expiatoire pour les hésitations de la communauté transatlantique. Le rôle de victime expiatoire, ou de paratonnerre, est en gros le même que celui de bouc émissaire, mais il est destiné à défausser les autres pays, et non les Etats-Unis. Utiliser la France comme bouc émissaire permet d'exonérer les autres opposants à l'intervention, ou les hésitants, et de les faire rentrer dans les bonnes grâces du centre. Cela permet de créer trois catégories, les "willing" (volontaires), qui sont vraiment les gentils de l'histoire, les hésitants, qui sont neutres, et la France, qui est méchante. Ainsi la Turquie, dont l'opposition au déploiement terrestre a eu un impact militaire bien plus grand et concret que l'opposition de la France, est-elle critiquée durement, mais pas "punie".
Le slogan "Punir la France, ignorer l'Allemagne, pardonner la Russie" montre comment les rapports de force, notamment la volonté de ne pas mettre en péril l'alliance avec Poutine, considérée comme une grande réussite de la présidence Bush, jouent au détriment de la France. S'il faut montrer le déplaisir américain, mais aussi reconstituer l'unité du groupe contre l'un de ses membres, la France s'offre comme victime idéale. En passant, ce processus de punition de la France – et de la France seulement – a valeur symbolique pour la dénonciation des anciennes règles du jeu transatlantique (dont Paris s'est prévalu), et sert également à édifier de nouvelles règles pour le groupe, dont les autres membres n'ont pas à faire les frais ; la nouvelle donne est ainsi plus inclusive.
Troisième figure :
celle de tête de Turc, de chiffon rouge, d'outil de mobilisation et de
stigmatisation. La France a depuis longtemps servi, dans les cercles diplomatiques
de Washington, de référent négatif, de prétexte pour les plaisanteries
d'ouverture des discours, etc – tout le monde, dans
le milieu des affaires étrangères, partageait une certaine image de la France
(alliée mais contrariante, "unhelpful" et
systématiquement antiaméricaine), et rappeler cette image, la caricaturer,
fonctionnait comme un code, un signal d'appartenance à cette communauté des
affaires étrangères[17].
Un saut qualitatif et quantitatif s'est produit avec l'Iraq : l'image de
la France est devenue beaucoup plus négative – c'est maintenant quasiment
l'image du traître – et s'est diffusée beaucoup plus largement, dans l'opinion
publique, alors qu'auparavant les Américains en général n'avaient pas d'image
de la France particulièrement ancrée[18].
Logiquement,
l'utilisation de la France comme repère dans le discours public (et non plus
seulement diplomatique) est donc devenue beaucoup plus négative ; la
connotation qui lui est attribuée est parfois infâmante. Il n'est que
d'observer l'utilisation qui est faite par les républicains et les alliés de
l'administration de l'épithète "French" pour décrédibiliser les
démocrates, voire les républicains qui s'opposent aux réductions d'impôts de
George W. Bush[19],
par association avec la France : "Tom Daschle
for president of France" ; "Iraq is French for Hollywood" (deux banderoles observées
dans des "Rallies for America" pro-guerre en mars), culminant dans cette réflexion sur le
candidat présidentiel John Kerry, par un membre de l'équipe Bush : "He looks French" (sic)[20].
Associer le refus de l'action militaire et la défense des inspections à la
France permettait de colorer la contestation d'une teinte antipatriotique –
être en désaccord avec le président Bush, avoir la même position que la France,
c'est faire le jeu des ennemis de l'Amérique, c'est trahir le pays.
D'où
l'utilité de la France comme référent négatif à l'intérieur pour exciter le
nationalisme et remobiliser la ferveur idéologique du pays, rappeler où se
trouve le bien, où se trouve le mal ("Vous êtes soit avec nous, soit avec
les terroristes", comme le répète le président Bush depuis septembre
2001), et stigmatiser toute opposition à la politique de l'administration. La
campagne de calomnies journalistiques contre la France qui a fleuri en 2002 -
2003 sert précisément à rejouer, inlassablement, le conte moral de la
guerre : le président Bush voulait délivrer les Iraquiens, mais certains
traîtres intérieurs et extérieurs, ennemis de la liberté, s'y sont
opposés ; voyez comme ils sont intrinsèquement mauvais, plus encore qu'on
ne le pensait ![21]
Un avantage annexe de refaire le procès de la France et de rejouer le
"glorieux débat" sur la guerre, c'est bien sûr de faire oublier les
problèmes du présent, notamment ceux de la stabilisation et de la reconstruction.
Quatrième
figure : La France sert de faire-valoir et permet d'offrir une image
rassurante de l'Amérique. Les paroles insultantes du président Chirac contre
les pays d'Europe de l'Est ont reçu un formidable écho à Washington ; le
jour où elles ont été prononcées, elles ont fait l'un des premiers titres de la
plupart des journaux télévisés américains. Sur le mode "le président
Chirac menace de ruiner les économies d'Europe de l'Est" (en leur refusant
l'accession à l'Union européenne si ces pays ne s'alignent pas derrière la
France), l'image d'un pays brutal et sans vergogne, obsédé par sa quête
d'opposition systématique au leader du monde libre, a permis, par contraste, de
rehausser l'image des Etats-Unis comme protecteur des petites nations, de l'indépendance
de chacun, de la libre volonté.
L'administration Bush utilise de tels épisodes pour montrer combien son leadership est nécessaire à l'Europe et préférable à celui de la France et de l'Allemagne ; le contraste est souligné pour montrer la bienveillance de la domination américaine. Au-delà de cet exemple, plus généralement, l'image de la France "défenseur de Saddam", démocratie indigne et sans courage, permet d'avoir un utile contrepoint dans la campagne pour l'opinion publique américaine et mondiale.
Le cinquième et dernier rôle utile dans la communauté transatlantique – et dans le monde – que peut endosser la France est celui de victime exemplaire. Le discours de l'administration Bush sur "les conséquences inévitables" des actions des autres pays, qui trouve son point d'application dans la récompense accordée aux gentils (Pologne, Japon, etc.), la punition, au moins rhétorique, destinée aux méchants (France essentiellement), et la bouderie réservée aux demi-méchants (Allemagne et Turquie), montre le passage d'un système diplomatique traditionnel de nations théoriquement égales, "adultes", qui négocient, s'opposent et s'accordent, à un système où la supériorité est admise, intériorisée, naturelle.
Dans ce cadre nouveau, il
faut obtenir la loyauté absolue des alliés, et pour démontrer que les errements
ont un prix, et ne sauraient être tolérés, il faut faire un exemple – la France
offre pour cela une cible idéale ; sa punition vaut avertissement aux
autres. A cet égard, une déclaration du président Bush a déclenché une vive
réaction au Mexique. Interrogé sur la question de savoir s'il y aurait des
représailles en cas de non-soutien du Mexique à une
seconde résolution aux Nations unies, George W. Bush a déclaré,
"Je ne m'attends pas à des représailles sérieuses de la part du
gouvernement", en insistant sur le mot "gouvernement", et a
évoqué, tout de suite après, la vague de francophobie s'emparant de l'Amérique
("il se passe quelque chose d'intéressant ici en
Amérique à propos des Français. Et il y a un backlash contre les Français – qui n'est attisé par personne si ce
n'est le public lui-même"[22]), laissant
clairement entendre qu'il pourrait arriver la même chose aux Mexicains.
On peut remarquer que
l'administration Bush est coutumière de cette stratégie de "punition",
de "vengeance", à en juger par ses pratiques en politique intérieure[23].
Elle n'hésite jamais à avoir la main lourde pour faire un exemple, et préfère
le châtiment à la magnanimité et la réconciliation : l'exemple de John McCain est là pour le démontrer. Elle est prête à attaquer
sauvagement ses ennemis (comme le montre l'exemple de Max Cleland,
ancien combattant ayant perdu deux jambes et un bras au Vietnam, candidat
démocrate accusé par les républicains de… manquer de patriotisme aux élections
de septembre 2002) et exige une loyauté intégrale de ses alliés[24].
Si l'administration Bush vit
déjà dans l'âge post-atlantique, qu'en est-il des pays européens ? Comment
réagissent-ils à cette évolution des rapports avec l'Amérique ?
Une première réaction est
incontestablement de s'accrocher à l'espoir que l'atlantisme va redevenir la
norme sitôt que l'administration Bush aura quitté le pouvoir. En attendant, il
s'agit simplement de gérer ce qui est pensé comme une parenthèse difficile, un
incident pénible, mais non pas un nouvel environnement structurel. Beaucoup en
France, en Allemagne et en Turquie
nourrissent cet espoir. C'est pourtant oublier que la "mise à
jour" de la posture extérieure des Etats-Unis a commencé sous Clinton, pas
sous Bush, qu'elle a été poussée par un Congrès républicain depuis 1994, et que
les "avancées" dans ce domaine subissent un effet de cliquet, du fait
de l'absorption par les acteurs et par le droit international (phénomène du
précédent) des règles du jeu créées par la nouvelle posture américaine. Enfin,
la nécessaire surenchère démocrate et la nécessité de regagner de la
crédibilité en matière de sécurité ne laissent pas forcément présager un retour
à l'ère "des bons sentiment" de l'administration Clinton – même si la
coopération avec l'Europe comme intérêt bien compris des Etats-Unis est l'un
des thèmes électoraux des démocrates pour 2004.
Une seconde réaction,
souvent adoptée par nécessité autant que par choix, est d'embrasser le nouvel
ordre post-atlantique, et de jouer selon les nouvelles règles proposées par
Washington. La Pologne et la Roumanie, par exemple, ont répondu avec
enthousiasme à l'appel de l'administration Bush, et en sortent gratifiées de
récompenses symboliques et matérielles[25].
La Grande-Bretagne se trouve
dans une position plus délicate. Son calcul stratégique traditionnel
d'accompagner le mouvement américain afin de l'influencer se heurte de plus en
plus, en ce nouvel âge post-atlantique, à un rendement décroissant. Tony Blair a
vaillamment défendu cette option – et, dans le cas de l'Iraq, ses propres
convictions – depuis l'arrivée au pouvoir de George W. Bush, mais force est de
reconnaître qu'il n'en retire pas la même influence sur les décisions
américaines qu'auparavant, loin s'en faut. Sur de nombreux dossiers, en
particulier la Corée du Nord, la question palestinienne, l'importance des
Nations unies dans le processus iraquien, ou encore Guantanamo, il a souvent dû
sacrifier son propre programme et sa propre vision à cette alliance. Et il est
sorti de l'épisode iraquien affaibli et non renforcé, à l'instar d'un Jacques
Chirac et d'un Gerhard Shroeder.
Plus généralement se pose la
question de savoir si les chefs d'Etat européens continueront à trouver
suffisamment d'avantages et suffisamment peu d'inconvénients à accepter les
nouvelles règles du jeu post-atlantiques promues par Washington. Le dilemme est
en effet le même pour Jose Maria Aznar et Silvio
Berlusconi que pour Tony Blair : reprendraient-ils le chemin des Açores
(lieu de la rencontre avec George W. Bush juste avant l'intervention en Iraq)
s'ils avaient connaissance de l'ensemble des coûts associés à l'affaire
iraquienne ? Les élections tenues dans divers pays européens après la
guerre apportent quelques indications, mais qu'il est difficile de pousser trop
loin, en raison de la nature locale des scrutins (sauf en Belgique) : Tony
Blair a essuyé une nette défaite le 1er mai (sans que les conservateurs,
également pro-guerre, ne progressent), Guy Verhofstadt et Gerhard Shroeder
ont connu des victoires, tandis que Jose-Maria Aznar
et Silvio Berlusconi, fin mai, limitaient les dégâts dans des scrutins aux
enjeux multiples, notamment locaux[26].
Il paraît prudent d'avancer que les chefs d'Etat européens vont réfléchir
davantage aux coûts de l'alliance avec Washington lorsque celle-ci exige
d'aller à l'encontre de l'opinion publique, comme c'était le cas dans le
dossier iraquien.
La troisième réaction à la
mise en place des nouvelles règles du jeu consiste à refuser celles-ci et à en
promouvoir d'autres, bref à réagir au déclin de l'Europe dans l'ordre des
priorités politiques de Washington et à la dégradation de son influence en
essayant de retrouver une liberté d'action et un niveau de puissance
comparables à ceux que procurait l'ancien régime atlantique. Autrement dit, il
s'agit, pour reprendre les métaphores évoquées plus haut, de sortir de
l'entourage immédiat du caïd, ou de la cour du roi, et d'établir un
environnement structurel plus propice à l'affirmation des intérêts et des
idéaux européens. Après tout, le déclin de la dépendance de l'Europe vis-à-vis
des Etats-Unis fonctionne dans les deux sens : l'Europe n'est plus au
centre de l'équation de sécurité américaine, comme au temps de la Guerre
froide, mais réciproquement les Européens dépendent moins qu'auparavant des
garanties de sécurité offertes par Washington.
C'est sans doute à la
lumière de cette nouvelle donne qu'il faut analyser la politique étrangère
française de l'hiver 2002-2003. Puisque les anciennes règles de l'atlantisme ne
lient plus Washington, Paris a également décidé de s'en affranchir, prenant
même la tête de l'opposition (nettement majoritaire dans l'opinion publique
européenne) à une intervention hâtive, et en théorisant cette opposition avec
le concept – par ailleurs très critiquable – de multipolarité, qui cache en
partie une autre aspiration et un autre mot, celui de multilatéralisme, lequel
résume parfaitement bien l'ancien régime atlantique tout comme le système de
coopération entre pôles promu par Paris. Cette interprétation ne vaut pas
défense de la diplomatie française, dont on aurait pu espérer plus de
flexibilité, d'inventivité et moins de maladresses et de dogmatisme ; des
deux côtés de l'Atlantique, les jusqu'au-boutistes des deux camps se sont mutuellement
renforcés, aboutissant à l'impossibilité des solutions de conciliation qui
auraient permis d'éviter une crise diplomatique de cette ampleur – ainsi qu'un
coût non négligeable pour les intérêts français[27].
Mais force est de
reconnaître que parmi les enjeux de la crise iraquienne, la définition même des
règles du jeu transatlantique a joué un rôle important, et qu'à cet égard Paris
et surtout Washington ont tous deux promu, et agi selon, des conceptions
structurelles très différentes des relations euro-américaines.
La conception de Paris repose sur une plus grande indépendance de l'Europe
vis-à-vis des Etats-Unis, complétée par un dialogue et une coopération conçus
comme d'autant plus faciles et fructueux qu'ils se font d'égal à égal – à
l'instar des relations commerciales. Cette conception est partagée par de
nombreux fédéralistes européens de toutes nationalités, et peut revêtir un
aspect sectaire et antiaméricain – l'Europe s'édifie "contre" les
Etats-Unis – tout comme un aspect pragmatique et porteur d'avenir – la relation
atlantique se transforme et devient plus mature.
Où en est-on, au bout du
compte ? Le constat de décès de l'atlantisme n'est pas dur à dresser, mais
ce qui vient après est plus difficile à cerner. L'administration Bush vit déjà
à l'âge post-atlantique, et tente de faire accepter ce nouvel ordre au vieux
continent. La résistance des pays européens, illustrée par exemple par la
querelle autour de la Cour pénale internationale[28],
brouille les cartes et créée un environnement aux règles confuses, dont
certaines correspondent aux vieux réflexes atlantistes, dont d'autres sont
conformes à la vison américaine post-atlantiste, et dont d'autre enfin relèvent
d'une réaction à cette vision.
Ce qui est sûr, c'est que la promotion active des
nouvelles règles du jeu telles qu'envisagées par Washington, du protocole de
Kyoto à l'Iraq, encourage paradoxalement, sur le vieux continent, ceux qui
estiment que la construction d'une Europe forte et plus unie est désormais
nécessaire à la défense des intérêts et des idéaux européens – puisque
Washington les prend de moins en moins en compte. Qu'une nouvelle crise
survienne, dans laquelle, par exemple, même Tony Blair ne peut plus suivre
Washington, et George W. Bush méritera pleinement, au regard de l'histoire, le
titre de "père de l'Europe" aux côtés de Jean Monnet ou Konrad Adenauer. Ce ne sera pas un accomplissement négligeable –
mais sans doute pas non plus celui dont il rêve.
Justin Vaïsse, 15 juillet 2003.
Justin Vaïsse est historien, chercheur à la Brookings Institution.
[1] Cité notamment dans Jim Hoagland, "Three Miscreants", The Washington Post, 13 avril 2003.
[2] Ivo Daalder, "The End of Atlanticism", Survival, vol. 45 n°2, été 2003. Disponible sur Internet à l'adresse http://brookings.edu/dybdocroot/views/articles/daalder/20030601.pdf. Voir aussi le numéro 72 (été 2003) de la revue The National Interest, dossier "The Lost World of Atlanticism ?".
[3] Le présent article est une adaptation partielle de notre précédent article publié sur le site Internet de la revue The National Interest le 9 juillet 2003, intitulé "Regime Change in the Transatlantic Relationship, Part II : From Transatlanticism to Post-Atlanticism" (http://brook.edu/views/op-ed/fellows/vaisse20030709.htm). Ces deux textes s'inspirent de notre déposition devant le Congrès le 17 juin 2003, disponible à l'adresse http://wwwa.house.gov/international_relations/108/vais0617.htm.
[4] Les punitions concrètes sont de deux ordres : le boycott commercial organisé par les médias conservateurs (voir notre article, article "American Francophobia Takes a New Turn", French Politics and Society, Vol. 21 No 2, juillet 2003), et les actions de représailles organisées par les civils du Pentagone : réduction de la présence américaine au Salon du Bourget, annulation d'exercices militaires conjoints, etc.
[5] Cf. Coral Bell, "American Ascendancy and the Pretense of Concert," The National Interest, N° 57, automne 1999.
[6] Charlemagne, "Divide and Rule," The Economist, 24 avril 2003.
[7] Ivo Daalder, op. cit. Voir aussi Olivier Roy, "Europe Won't Be Fooled Again", New York Times, 13 mai 2003.
[8] Norbert Elias, La société de cour, Champs Flammarion, 1974.
[9] Cf. Vernon Loeb, "In visit to Germany, Rumsfeld Mum on Strained Ties", The Washington Post, 11 juin 2003. Dans cet article, Ivo Daalder estime que la contribution allemande à l'effort allié en Iraq, même si elle est indirecte, ne le cède qu'à celle de la Grande-Bretagne et de l'Australie.
[10] François de la Mothe Fénelon, "Examen de conscience sur les devoirs de la royauté" (rédigé avant avril 1711), Œuvres, II, Paris, Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade, 1997. Cette citation est utilisée dans Pierre Melandri, Justin Vaïsse, L'empire du milieu – les Etats-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001.
[11] En novembre 1994 exactement, au moment de la prise de contrôle du Congrès par des républicains dont les tendances unilatéralistes étaient renforcées par l'opposition à la politique étrangère multilatéraliste de Bill Clinton.
[12] A cet égard, le contraste de gestion diplomatique d'une France gaulliste entre deux présidents texans, Lyndon B. Johnson et George W. Bush, décrits comme peu sophistiqués et engagés dans des guerres unilatérales, est révélateur.
[13] Sur les écoles de pensée dans la politique étrangère américaine, cf. Pierre Hassner, Justin Vaïsse, Washington et le monde – Dilemmes d'une superpuissance, Paris, Autrement, 2003 (chapitre 14 sur les relations transatlantiques).
[14] Conférence de presse du 6 mars 2003 : "Will you call for a vote on that resolution, even if you aren't sure you have the vote?" Réponse : "No matter what the whip count is, we're calling for the vote." Voir http://www.whitehouse.gov/news/releases/2003/03/20030306-8.html
[15] Jeane Kirkpatrick rend la France responsable de la baisse de popularité des Etats-Unis dans le monde ; cf. Corine Lesnes, "C'est la faute aux Français", Le Monde, 5 juin 2003.
[16] Discours à l'AEI, 22 avril 2003 ; http://www.aei.org/news/newsID.16992,filter./news_detail.asp
[17] Ou bien un prétention d'appartenir à cette communauté - cf. la déclaration de Dick Armey en septembre 2002 : "I've never been good at foreign policy. It's never been an area of particular strength. But I learned real early on that if you're having a discussion about foreign policy, just say something disparaging about the French, and everybody will think you know what you're talking about.", cité dans "The Way We Live Now: Questions For Dick Armey; Retiring, Not Shy", New York Times, 1er septembre 2002.
[18] Sur la francophobie, cf. notre article "American Francophobia Takes a New Turn", op. cit.
[19] Les républicains George Voinovich (sénateur de l'Ohio) et Olympia Snowe (sénateur du Maine) ont fait l'objet d'une campagne de publicité télévisée par un groupe conservateur favorable aux réductions d'impôts, qui les présentait devant un drapeau français ou une photo de Jacques Chirac, et les décrivait, à l'instar de la France, "soi-disant alliée", comme des "soi-disant républicains". Cette publicité a d'ailleurs été retirée sur instruction de Karl Rove, car elle passait très mal auprès des "Canadiens français" très nombreux dans le Maine.
[20] Cité dans le New York Times et par EJ Dionne, "Freedom-Fried Republicans", The Washington Post, 25 avril 2003.
[21] Sur la campagne de désinformation, voir notre article "Aus anonymen Quellen", Message (Universitätsverlag Konstanz), 3/2003, juillet 2003, également disponible en anglais sous le titre "Anonymous Sources: The Media Campaign Against France" à l'adresse http://brookings.edu/views/articles/fellows/vaisse20030701.htm
[22] Copley News Service,
[23] Cf. Elizabeth Drew, "The Enforcer", New York Review of Books, vol. 50 n°7, 1er mai 2003.
[24] Dana Milbank et Jim VandeHei, "When the Strong Arm Comes to Call; With Allies and Foes, Administration Accused of 'Bullying' Tactics to Reach Goals", Washington Post, 20 mars 2003, et des mêmes auteurs, "Bush's Strong Arm Can Club Allies Too", Washington Post, 21 mars 2003.
[25] Cf. par exemple Thomas Fuller, "Romania Dangles Use of a Sea Base to Woo U.S.," International Herald Tribune, 18 juin 2003.
[26] Cf. Sophie Gherardi, "L'Europe après la bataille", Courrier international, 28 mai 2003 ; Roland Flamini, "Vote Losses in Spain, Italy Blamed on Iraq," The Washington Times, 27 mai 2003.
[27] Cf. Pierre Hassner, "Guerre: qui fait le jeu de qui?", Le Monde, 25 février 2003, et "Etats-Unis-Irak-Europe: le troisième round", Le Monde, 26 avril 2003.
[28] Cf. Claire Tréan, "Cour pénale internationale : la bataille Etats-Unis – Europe", Le Monde, 29 juin 2003.