diplomatie americaine:
un nouveau leadership ?
Nul ne peut en douter : les sanglants attentats du 11 septembre 2001 contre
le World Trade Center et le
Pentagone « changeront l'Amérique » (1), et ses rapports avec le reste du
monde. Pearl Harbor,
Spoutnik, Vietnam : la gravité du traumatisme et des blessures subies ce
jour-là, outre-Atlantique, appelle des analogies qui font ressortir le
caractère historique de ces événements. Quelle sera la réaction de l'Amérique
face à un tel séisme ? Première contradiction appelée à perdurer :
l'opinion publique, notamment conservatrice, voudrait des résultats rapides et
tangibles, mais devra s'habituer à une guerre d'un type nouveau qui réclame
avant tout de la discrétion, de la patience et de la flexibilité. Quant à
l'administration Bush, au seuil de lancer un effort de long terme pour protéger
le territoire américain, elle se trouve prise dans une autre contradiction
vis-à-vis de l'étranger : les attaques du 11 septembre ont, en effet, renforcé
l'idée que l'Amérique devait se défendre et agir seule, tout en consacrant la
nécessité d'une coopération internationale large — grosse de dilemmes et de
compromis. De cette contradiction pourrait découler, plus encore qu'un
leadership raffermi, un véritable « appel d'empire » (2).
Un traumatisme d'une magnitude historique
Qu'est-ce qui
a changé depuis ce mardi noir ? Tournons-nous d'abord vers le passé pour
comprendre. Dès le lendemain du drame, la référence à Pearl
Harbor a semblé s’imposer malgré une différence
majeure : en 1942, l'ennemi ainsi que les buts de guerre — donc les critères de
la victoire — étaient clairement identifiés. Les attaques du 11 septembre sur
le Pentagone et le World Trade Center
ont été, en outre, trois fois plus meurtrières et ont frappé essentiellement
des civils. D'autres parallèles historiques peuvent aider à comprendre l’état
de choc dans lequel l’Amérique a été plongée : l'assassinat de J.F. Kennedy
(1963), l'explosion de la navette Challenger (1986) ou l'attentat d'Oklahoma
City (1995). Pour le reste, l'analogie avec Pearl Harbor fonctionne : l'effet de surprise, l'ampleur des
dégâts, la commotion nationale qui suscite un réflexe d'union sacrée, la ferme
détermination à ne pas laisser l'attaque impunie, etc. Tout y est !
Le sentiment
d'une soudaine vulnérabilité — certains n’ont pas hésité à parler de
« viol » — est un autre élément commun aux deux tragédies, qui n’est pas
sans rappeler également l'épisode du Spoutnik. On sait que l'Amérique, protégée
du monde par deux océans et débarrassée, depuis le milieu du XIXè siècle, de
toute menace sérieuse en provenance du Mexique ou du Canada, a toujours chéri
son invulnérabilité. Celle-ci appartient à l'inconscient de la « nation élue »
(3).
Au XXè siècle, la technologie militaire et l'ouverture du pays
ont progressivement mis fin à cette invulnérabilité. L'attaque sur Pearl Harbor a constitué le
premier coup de semonce…violent, certes, mais lointain. A l'automne 1942, les
Japonais ont également bombardé la côte ouest des États-Unis, sans grand
succès. Le choc véritable a été provoqué par la mise sur orbite du Spoutnik
soviétique, le 4 octobre 1957 : cette performance, qui témoignait de la
capacité russe à maîtriser les missiles intercontinentaux avant les États-Unis,
a marqué la fin durable du « privilège géographique américain ».
Depuis lors,
le territoire américain, bien défendu contre les attaques venues de la mer ou
des airs, a été vulnérable à deux menaces : celle des missiles nucléaires et
celle du terrorisme. Le péril nucléaire a suscité de multiples projets de
boucliers antimissiles — de Safeguard
à la NMD, en passant par la fameuse « guerre des étoiles » de Ronald Reagan.
Quant à la lutte contre le terrorisme, elle a été confiée à deux organismes
fédéraux : le FBI (pour l’intérieur) et la CIA (pour l’extérieur). Mais dans
cette société ouverte qu’est l’Amérique, le péril terroriste a été beaucoup
moins pris en compte jusqu'ici.
A l’état de
choc et au sentiment de vulnérabilité soudaine s'ajoute une double blessure,
symbolique et morale. La première blessure, presque narcissique, provient de
l'effondrement des deux tours les plus hautes de New York — des tours qui
symbolisaient, tout à la fois, la vitalité d'une société, la solidité du
capitalisme mondial et l'universalité d'une ville. A cela, il faut ajouter les
dommages subis par le Pentagone, cœur de la puissance militaire.
La blessure
morale est plus subtile et appelle, cette fois, l'analogie du Vietnam : il
s’agit d’une nouvelle perte d'innocence (4) qui sanctionne la fin de cette
période d'hégémonie heureuse, dite de « l'après-guerre froide »(5). Il est vrai que les discours de l’ère Clinton sur la «
première superpuissance non impérialiste » (Lawrence Summers),
la « nation indispensable » (Madeleine Albright), la « nation juste » ou l'«
empire bienveillant » (Joshua Muravchik, Robert
Kagan) (6) avaient quelque peu reflué depuis l'arrivée de l'administration
Bush. En toute hypothèse, l’idéologie qu’ils véhiculaient — fondée sur la
conviction que l'Amérique poursuit d'abord une mission d'intérêt général et que
chacun trouve son compte dans l'ordre américain — a été brutalement remise en
cause par les attaques du 11 septembre.
C'est donc un
pays profondément choqué, un pays qui vient de connaître la journée la plus
meurtrière de son histoire (7) qui émerge des ruines du World Trade Center.
Une opinion publique mobilisée
Comme en
1941, les ressorts belliqueux de la nation américaine paraissent tendus au
maximum : le 13 septembre, 93% des Américains soutenaient une action militaire
contre les groupes ou les nations responsables des attaques, et si ladite
action impliquait d’« entrer en guerre », ils étaient encore 86% (8) à accepter
cette perspective. Bref, si les terroristes misaient sur un retrait de
l'Amérique des affaires internationales, notamment au Moyen-Orient, ils se sont
trompés.
Cependant,
au-delà des groupes authentiquement isolationnistes qui ont donné de la voix
après les attaques de septembre dans le sillage de Pat Buchanan (9), un
mécanisme insidieux pourrait jouer à plus long terme : une partie de l'opinion
publique risque, une nouvelle fois, de se sentir victime de la propension de
ses élites à se mêler des affaires du monde, sans que l’intérêt du peuple soit
en jeu. Certains se verront conforter dans leur idée que l'empire est coûteux
pour la république. D’autres rappelleront les « péchés » de la politique
étrangère américaine au Moyen-Orient et réclameront un désengagement. Mais ces
tendances resteront minoritaires.
L'évolution
la plus à craindre est sans doute ailleurs : on sait que l'Amérique est lente à
s'impliquer dans les problèmes du monde, mais qu'une fois mise en mouvement,
elle ne peut être stoppée. Là encore, l'analogie avec Pearl
Harbor est éclairante. « Rien ne remplace la victoire
», martelait alors MacArthur. En 1995, Newt Gingrich expliquait, quant à lui, que lorsqu'une
intervention extérieure ne peut être évitée, il faut s'inspirer de la formule
romaine : « Nous n'intervenons que si nous y sommes vraiment acculés et, si tel
est le cas, rien ne peut nous arrêter » (10). Corollaire de cette tendance : le
développement d’une vision manichéenne indispensable à la mobilisation de
l’opinion. Ainsi, dès les premiers jours, George W. Bush a présenté la « guerre
contre le terrorisme » comme une lutte du Bien contre le Mal. Or, force est de
reconnaître que cette double propension au manichéisme et à la recherche d'une
victoire totale ne facilite pas toujours le règlement des dossiers
internationaux. On l’a vu lors du second conflit mondial, mais aussi à l’époque
de la guerre froide et de la guerre du Golfe quand Saddam Hussein avait été
dépeint sous les traits d’un Hitler oriental.
Le problème,
c'est que cette guerre nouvelle à laquelle l’Occident est acculé est faite,
avant tout, de coups de filet, d'actions couvertes, de pressions diplomatiques
et de marchandages avec les ennemis d'hier (Russie, Syrie, Iran, etc.). Elle ne
se prête donc ni à une vision manichéenne du monde, ni à une réédition de la
Seconde Guerre mondiale. Ce qui nous attend, c'est une guerre, sinon secrète,
du moins patiente, « post-héroïque » (11), une guerre décousue et
non-médiatique. En dehors de quelques temps forts (frappes militaires ou
capture de Ben Laden), on voit mal ce que pourrait
être une victoire rapide et satisfaisante pour l'opinion à l’échelle, si brève,
d’un mandat présidentiel.
Dans cette «
guerre contre le terrorisme », l’exécutif américain aura, par conséquent, au
cours des prochaines années, la tentation structurelle de prendre des décisions
radicales, à des fins de politique intérieure. Au péril de sa stratégie
d'ensemble et de ses relations diplomatiques avec les autres nations, le
gouvernement Bush devra tenir les promesses faites après les attaques et ne pas
se montrer « soft on terrorism
». Les décisions modérées prises en septembre, au lendemain des attaques,
sont heureusement rassurantes à cet égard.
Zéro mort à l'intérieur
S'il est un
domaine, en tout cas, où la Maison-Blanche va disposer d’une grande marge de
manœuvre sur plusieurs années, c'est bien celui de la défense du territoire
contre les deux menaces identifiées plus haut : le terrorisme et les missiles
intercontinentaux.
Depuis trois
ans maintenant, et à travers trois rapports successifs (1999, 2000, 2001), la « U.S. Commission on National Security/21st Century »
(12) — une commission bipartisane co-présidée par les anciens sénateurs
Gary Hart et Warren Rudman — travaille sur le sujet,
plus brûlant que jamais, de la « homeland
defense » (défense du territoire, du
sanctuaire national). Elle avait régulièrement alerté le gouvernement sur les
dangers du terrorisme, qu’elle considérait même comme la plus grave des menaces
pesant sur la sécurité des État-Unis.
Les
propositions de la commission s’orientent dans trois directions. La première
consiste en une refonte institutionnelle que George W. Bush a commencé à mettre
en œuvre au lendemain des attaques terroristes en nommant le gouverneur Tom Ridge à la tête d’un « Office of Homeland security ». Mais les préconisations de la commission vont
bien plus loin puisqu’elles supposent des transformations profondes au sein du
Département d'État, au Pentagone et au Conseil national de sécurité. Il s’agit,
en vérité, d’une remise en cause du schéma hérité du « National Security Act » de 1947.
L'objectif essentiel est de coordonner la quarantaine d'agences fédérales
responsables de la sécurité du territoire et de la défense passive :
Garde-côtes, Douanes et police des frontières, Federal Emergency Management Agency, etc.
La seconde
direction est l'amélioration de la sécurité du territoire, en prenant en compte
l’effacement de la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. La CIA devra
donner la priorité aux moyens humains de renseignement, trop longtemps
sacrifiés à la technologie et aux considérations éthiques. A l'intérieur, la Garde
nationale aura pour mission première d’assurer la sécurité du territoire
national ; il lui faudra, en outre, acquérir une meilleure expertise dans les
domaines du terrorisme chimique et biologique — celui dont on attendait les
attaques de grande ampleur.
Troisième et
dernière orientation définie par la commission : le renforcement des capacités
et des connaissances scientifiques du pays. Les États-Unis devront fournir un
effort majeur en matière d’éducation, de formation supérieure et de recherche
fondamentale (doublement du financement fédéral à l'horizon 2010)… Sur le
modèle de la mobilisation provoquée, en 1957-58, par le lancement du Spoutnik
soviétique.
En ce qui
concerne la défense contre les missiles intercontinentaux, les attaques du 11
septembre viennent à point nommé pour soutenir les efforts de l'administration
Bush dans ce domaine et susciter un soutien politique large, notamment chez les
démocrates. Certes, les opposants aux projets de défense antimissile peuvent
toujours ironiser sur l’inutilité d’un tel bouclier face aux attaques
terroristes qui ont frappé l'Amérique. Mais, au bout du compte, le principal
enseignement de ces attaques est que l'Amérique est vulnérable — la
démonstration, de ce point de vue, fut radicale —, qu'elle est prise pour
cible, et qu'il faut la défendre. Dès lors, tout ce qui peut renforcer sa
sécurité est bon à prendre et bénéficiera, au cours des années à venir, d'un
financement sans précédent. Une question demeure néanmoins en suspens : quel
sera l’ordre des priorités de l'administration en place ? Mettra-t-elle
l’accent sur la « guerre contre le terrorisme », au point de reléguer au second
plan ses autres objectifs, à commencer par la défense antimissile ? Rien n’est
exclu. Ne serait-ce que parce que la NMD pourrait contrarier des pays dont le
soutien est nécessaire dans la conduite de la « nouvelle guerre »…
Une administration révélée
On se
souvient que lors de la campagne présidentielle, George W. Bush avait été piégé
par un journaliste : il ne connaissait pas le nom du président pakistanais — Pervez Musharraf — et l'appelait
« général ». L'histoire a, en quelque sorte, pris sa revanche puisque Bush Jr doit aujourd'hui s'appuyer fortement sur le même Musharraf pour organiser sa riposte aux réseaux
terroristes… Contraint de s’intéresser au monde « extérieur » sous la pression
des circonstances, « W » est en train de combler ses lacunes et d’apprendre son
métier de président « sur le tas » ! Le 11 septembre 2001, son équipe et lui
ont été placés face à leur destin. Comment ont-ils réagi ? Et dans quelle
mesure les événements vont-ils peser sur les équilibres internes du clan Bush ?
Ce qui est
sûr, c'est que le monde né des événements du 11 septembre dernier ressemble
étrangement à celui auxquels se préparaient les conseillers de l’actuel
président ; mais, aussi, à celui qu'ils avaient quitté, début 1992, après la
défaite de George Bush père : un monde de rapports de force, où le militaire
l'emporte sur l'économique. Pour eux, c’est une manière de revanche silencieuse
sur les démocrates de l'équipe Clinton comme sur les Européens — tous champions
d'un monde nouveau où les problèmes ne semblaient plus que commerciaux,
financiers ou « globaux ». Toutefois, les hommes du président avaient anticipé
un retour au monde de Bush-père à travers une guerre classique en Asie de
l'Est. Or les voilà confrontés à une attaque terroriste venue du centre du
continent eurasiatique et qui marquera ce mandat à jamais…
Pendant les
heures qui ont suivi les attentats, George W. Bush a connu un moment de
flottement. Se trouvant en visite en Floride ce jour-là, il a dû renoncer, pour
des raisons de sécurité, à retourner immédiatement à Washington ; il a
fait de longues escales sur des bases aériennes en Louisiane puis dans le
Nebraska avant de rentrer. Dick Cheney s'est révélé,
à cette occasion, l'homme clef de l'administration : il a assuré la
continuité et la coordination de l'action gouvernementale, prenant presque pris
les décisions lui-même (comme l'ordre d'abattre les avions commerciaux qui ne
répondent pas aux contrôles et se dirigent vers des villes), au risque
d'éclipser le président (13). Mais ce dernier a su reprendre l’initiative et se
laisser porter par une situation politique extrêmement favorable. Par ailleurs,
la retenue dont a su faire preuve son équipe de conseillers, dans les semaines
qui ont suivi la crise – rappelant la maîtrise démontrée lors de la crise de l'avion-espion en mer de Chine – a rassuré l'opinion
internationale et fait mentir ceux qui accusaient la nouvelle administration
d'être composée de « va-t'en-guerre ».
Cette
première impression, globalement positive, ne doit pourtant pas masquer les
failles qui parcourent l’administration républicaine. D’autant que ces failles
ont joué dans les semaines suivant les attaques, lorsqu’il s'est agi de définir
une stratégie de riposte.
Du côté de
l'option unilatéraliste et maximaliste se
sont retrouvés plusieurs conseillers influents, reflétant la position des
milieux conservateurs (telle qu'exprimée dans une lettre ouverte au président
publiée dans le Weekly Standard et le National
Journal), comme Paul Wolfowitz (secrétaire
adjoint à la Défense), I. Lewis Libby (premier conseiller de Cheney pour les affaires étrangères), ou encore Richard
Perle qui a résumé la philosophie de ce groupe "maximaliste" de la
façon suivante : « Ces pays qui accueillent des terroristes — qui leur
fournissent les moyens grâce auxquels ils vont détruire des civils innocents —
doivent eux-mêmes être détruits. La guerre contre le terrorisme, c'est la
guerre contre ces régimes. » (14). L'idée est de mener des actions militaires
non seulement contre les camps situés en Afghanistan, mais aussi dans la Bekaa
(Liban) et surtout en Irak, afin d’en profiter pour renverser Saddam Hussein.
A l'option « coalition
internationale et retenue — au moins provisoire — dans la riposte », se sont
apparemment ralliées les figures majeures de l'administration telles que Colin
Powell (secrétaire d'État), Condoleezza Rice (Conseillère nationale pour la sécurité), Donald Rumsfeld et Dick Cheney (15).
C'est, semble-t-il, dès le mardi 11 septembre au soir et le mercredi 12 au
matin que le président et ses conseillers ont décidé d'appliquer une stratégie
qui rappelle singulièrement celle de la Guerre du Golfe : insister sur la
gravité de la situation en dénonçant des « actes de guerre » ; afficher une
résolution sans failles (paraphrasant son père, George W. Bush déclare que le
terrorisme contre notre nation « ne passera pas ») ; et appeler personnellement
les principaux leaders étrangers afin de commencer à bâtir une coalition aussi
large que possible. C'est surtout Colin Powell qui paraît alors avoir pris
l'ascendant et conduit la diplomatie américaine dans cette direction, appelant
pas moins de 80 chefs d'Etat et de ministres des affaires étrangères entre le
mardi 11 et le vendredi 14.
Multilatéralisme ou unilatéralisme ?
Les forces
les plus ouvertes et les plus orientées vers la coopération internationale de
l'administration Bush ont-elles durablement pris le dessus pour autant ? Rien
n'est moins sûr ; le recours à l'option « maximaliste » et unilatérale restera
sûrement une tentation forte, et l’on ne saurait en minimiser les raisons.
D'abord,
certains développements internationaux pourraient forcer l'administration à
prendre des décisions rapides : une intervention ou une mise en cause explicite
de l'Irak par l'enquête sur les attentats
; un effondrement du Pakistan ; un embrasement du Proche-Orient ; etc.
Si, pour une raison ou une autre — dossier israélo-palestinien, par exemple —,
la coalition internationale se fissurait, Washington pourrait être poussé à
agir vite, seul, ou quasiment seul, et en faisant usage de toute sa puissance.
Autre facteur d’inflexion possible : le poids de l'opinion publique. Si le
président Bush se retrouvait en difficulté à l'intérieur, il pourrait chercher
une compensation à l’extérieur en tentant d’obtenir des résultats tangibles
plus rapides dans sa « guerre » contre le terrorisme.
Du reste, à
Washington même, les conservateurs n’ont pas attendu longtemps pour émettre de
vives critiques à l’encontre de la démarche powellienne
: une coalition, argumentent-ils en substance, c'est une contrainte politique
multiforme, un gage de lourdeur et d'inefficacité, a fortiori si c'est une
coalition large (16). Selon eux, ce serait même presque une faute morale, une
trahison des victimes, que de ne pas agir avec le maximum d'efficacité et de
liberté de manœuvre. Puisque les attaques ont suscité un élan de sympathie
planétaire envers les États-Unis, il faut surfer sur cette vague et agir
unilatéralement, sans se laisser freiner par les Européens, les pays arabes
modérés ou l'ONU. D'ailleurs, assènent-ils, soit on est pour le terrorisme soit
on est contre. Il est temps de choisir son camp et ce n'est pas aux États-Unis
d'aller séduire tous les pays du monde. Et que dire de la pureté d'une
coalition contre le terrorisme où prendraient place l'Arabie saoudite, la Syrie
ou encore l'Iran ?
Quoi qu’en
disent les tenants de la ligne dure, le scénario le plus probable, pour les 12
mois à venir, reste celui de type « guerre du Golfe » : une coalition
internationale appuyant des actions ciblées des forces armées américaines
contre les réseaux Ben Laden et l'Afghanistan. La
Maison-Blanche sait, par surcroît, qu'elle aura besoin de la participation
active d'autres États pour venir à bout, durablement, de réseaux terroristes
très mobiles. On a là les ingrédient essentiels d'un "nouveau
leadership", où le multilatéralisme retrouve ses droits, et où l'ONU
pourrait jouer un rôle important – comme le laissent d'ailleurs présager les
décisions américaines, dans les semaines qui suivent les frappes, de régler les
arriérés, de nommer enfin un ambassadeur, et de faire voter plusieurs
résolutions.
Comment vont
évoluer, dans ce contexte, les rapports entre les États-Unis et le reste du
monde, ainsi que le système international dans son ensemble ? La réponse à ces
questions dépendra d'un élément qu'on ne peut encore évaluer précisément : le
degré de priorité donné par l'administration à cette « guerre » contre le
terrorisme. En effet, les conservateurs n'ont pas tort de souligner les coûts
engendrés par une coalition : coûts politiques — en termes de limitation de la
marge de manœuvre de Washington —, coûts diplomatiques et coûts financiers…
Le Pakistan
de Perwez Musharraf a
d’ores et déjà touché un chèque de « fin de mois », enregistré d’autres
promesses de rallonges du FMI et bénéficié de la levée des sanctions qui le
frappaient. Du coup, l'Inde a vu également ses sanctions annulées, et le Soudan,
pour prix de son ralliement à la lutte antiterroriste, s'est vu cité en exemple
et gratifié, lui aussi, de la levée d'une partie des sanctions qui le
frappaient. Pour convaincre les pays arabes et l’opinion internationale de
rejoindre sa coalition, l'administration Bush a également fait pression sur le
gouvernement d'Ariel Sharon. La Russie, qui a d'ores et déjà déjà obtenu un blanc-seing pour son engagement en
Tchétchénie, va-t-elle obtenir davantage : une position plus conciliante
sur le traité ABM, sur l'extension de l'OTAN ? La Chine, qui vient
d'entrer à l'OMC, pourrait-elle obtenir des compensations commerciales ?
L'Indonésie fragilisée peut-elle espérer quelques cadeaux financiers ? Chaque
pays semble avoir rédigé sa « liste de Noël » ; mais il n'est pas certain que
l'administration Bush se transforme en Père Noël universel : tout dépendra de
l'intérêt du pays concerné et, surtout, de la hiérarchie des priorités établie
par la Maison-Blanche. Après quelques succès initiaux, la mobilisation contre le
terrorisme pourrait s’essouffler et les grandes questions traditionnelles
(OTAN, Chine-Taiwan, défense antimissile, etc.)
reprendre le dessus. C'est bien au degré de priorité et à la longévité de cette
"guerre" nouvelle qu'on jugera si les attaques du 11 septembre ont
véritablement amorcé une nouvelle ère dans la politique étrangère américaine.
Appels d'empire
En ce qui
concerne l'évolution du système international, l’hypothèse la plus plausible
est celle d'un accroissement du rôle hégémonique des États-Unis dans les
affaires du monde, à la faveur de la lutte contre le terrorisme. Ce
renforcement se traduirait à la fois par l'affaiblissement de la souveraineté
de la plupart des pays et, sur le plan territorial, par l’expansion de la
présence militaire américaine. Trois mécanismes d’« appel d'empire » pourraient
ainsi s’instaurer, à moyen et long termes.
On peut
d'abord s’attendre à une internationalisation des politiques fédérales
américaines. Avec la prise de conscience que la défense des États-Unis contre
les réseaux terroristes déterritorialisés dépend de plus en plus de ce qui se
passe à l'intérieur d'autres pays — appartenant soit au monde développé
(passage des terroristes à Hambourg, à Londres) soit au monde en développement
(entraînement et contacts au Pakistan) —, il est évident que les alliés de
Washington vont subir de fortes pressions. La nature de la menace terroriste et
de la guerre menée contre elle va inévitablement accentuer l'évolution du
système international vers une plus grande confusion entre l'interétatique et
l'interne.
Les pressions
américaines vont donc s’exercer dans des domaines qui touchent directement à la
souveraineté étatique : police, justice, renseignement, recherche scientifique
et éducation, etc. Si certains pays d'Amérique latine ont donné carte blanche
aux agences fédérales américaines, notamment en matière de lutte contre le
trafic de drogue (17), d'autres pays, comme le Yémen et l'Arabie saoudite (lors
des enquêtes sur les attentats de 1996 et 1998) ont résisté farouchement à
l'empiètement sur leurs compétences légitimes. Nul doute qu’au nom de la
défense commune contre le terrorisme, les Américains vont
chercher à diffuser sur le terrain leurs normes de sécurité et leurs modes
opératoires ; on pense par exemple au filtrage de l'immigration au Canada
et au Mexique, dont les frontières avec les Etats-Unis sont ouvertes. On pense
aussi aux méthodes de surveillance des suspects dans les pays où la justice
laisse à désirer.
Le second
mécanisme d’affaiblissement de la souveraineté des États est l’effet de
coalition, au demeurant bien connu. Le mandat obtenu par Washington auprès de
nombreux pays va inévitablement être interprété de manière extensive, et servir
à justifier des demandes nouvelles dans les domaines cités plus haut. C'est le
fameux raisonnement : « Si vous êtes contre le terrorisme, alors vous êtes avec
nous ; et il faut donc prendre telle ou telle mesure ». Si les alliés
souhaitent démontrer leur solidité et leur fiabilité, il leur sera difficile de
résister aux demandes intrusives de Washington en matière de police et de
renseignement, par exemple. Exemple caractéristique, cité par Phil Gordon :
comment les Européens pourront-ils encore justifier leurs critiques contre le
réseau d'espionnage et d'écoute Echelon ?
Il va de soi que les entités les plus fortes, comme l'Union européenne ou la
Russie, résisteront mieux que les petits pays à ces pressions.
On peut enfin
poser l'hypothèse que l'implication des États-Unis en Asie du Sud pourrait les
conduire à accroître leur présence militaire dans la région. Après tout, c'est
ce qui s’est passé après la guerre du Golfe et l'intervention de l’OTAN dans
les Balkans. A ce stade, il est difficile d'être plus précis ; mais on peut
imaginer un stationnement discret (comme en Arabie saoudite) qui se
pérenniserait — soit dans un Afghanistan repris par la coalition du Nord, soit
en Asie centrale. Le président Aliyev n'avait-il pas
appelé de ses vœux l'installation d'une base américaine en Azerbaïdjan ? On
retrouve ici un mécanisme historique classique : une puissance impériale
intervenant pour rétablir l'ordre et qui, pour les besoins de la cause,
s'installe dans la région. Le paradoxe est que — conformément à bien des
évolutions impériales — l'Amérique ne recherche aucunement ce type d'évolution
et aurait même plutôt tendance à la fuir. Mais la logique de maintien de
l'ordre mondial pourrait l'y contraindre.
Cette
hypothèse de l’« appel d'empire » ne doit pas être interprétée comme une
politique calculée de la part des États-Unis. Pour l'essentiel, les évolutions
décrites ci-dessus se feront au coup par coup, par des décisions ponctuelles
dénuées de calcul hégémonique : c'est ainsi que l'empire américain a progressé
depuis la Seconde Guerre mondiale. Il n'en reste pas moins que ces développements
pourraient paradoxalement offrir une réponse partielle aux défis de la
mondialisation. De fait, on assisterait bien à une coopération accrue des États
répondant aux problèmes transfrontaliers tels que le terrorisme et le
blanchiment de l'argent sale… Sauf que cette coopération se ferait sous
l’impulsion des États-Unis et en appliquant leurs modèles. Ainsi se
rapprocherait-on, un peu plus, d’une « gouvernance mondiale », non pas par
l'adoption d'un modèle coopératif inter-étatique de type onusien, mais par la
projection de la puissance étatique des États-Unis.
(1er
octobre 2001)
(1) Voir Phil Gordon, « L'attaque qui va changer
l'Amérique", Le Monde, vendredi
14 septembre 2001.
(2) D'après le titre de l’ouvrage de Ghassan
Salamé, Appels
d'empire : ingérences et résistances à l'âge de la mondialisation, Fayard,
1996.
(3) James Chace, Caleb Carr, America Invulnerable : the Quest for Absolute Security from 1812 to Star Wars, New York, Summit Books, 1988.
(4) D'après le titre du livre de Denise Artaud, La fin de l'innocence, les États-Unis de
Wilson à Reagan, Armand Colin, 1985.
(5) Sur cette période de « l'après-guerre froide », voir
Pierre Melandri, Justin Vaïsse, L'empire du milieu. Les États-Unis et le monde depuis la fin de la
guerre froide, Odile Jacob, 2001.
(6) Lawrence Summers, cité dans Samuel P. Huntington, « The Lonely Superpower », Foreign Affairs, mars-avril 1999 ; traduit en français : « La superpuissance solitaire », La Revue internationale et stratégique, été 1999. Madeleine Albright, « Today », NBC, 19 February 1998. Joshua Muravchick, The Imperative of American Leadership : A Challenge to Neo-Isolationism, AEI Press, Washington D.C., 1996. Robert Kagan et William Kristol, « Towards A Neo-Reaganite Foreign Policy », Foreign Affairs, juillet-août 1996. Robert Kagan, « The Benevolent Empire », Foreign Policy, été 1998.
(7) Dans la journée du 17 septembre 1862, la bataille d'Antietam (Maryland), lors de la Guerre de sécession, aurait
fait entre 4000 et 6000 morts.
(8) Sondage ABC-Washington
Post, le 13 septembre 2001.
(9) Patrick J. Buchanan, « U.S. Pays the High Price of Empire », Los Angeles Times, 18 septembre 2001.
(10) Cité in « Uncle Sam Hunkers Down », Time, 17 avril 1995.
(11) Edward Luttwak, « Toward Post-Heroic Warfare », Foreign Affairs, printemps 1995.
(12) site web : http://www.nssg.gov/
(13) Cf. Eric Schmitt, « After the Attacks: the Vice President Cheney Describes His Nerve-Center Role in First Hours of Crisis », New York Times, 17 septembre 2001.
(14) Richard Perle, « State Sponsors of Terrorism Should Be Wiped Out, Too », Daily Telegraph (Londres), 18 septembre 2001.
(15) Voir, notamment, Patrick Tyler and Elaine Sciolino, « Bush's Advisers Split on Scope Of Retaliation », New York Times, 19 septembre 2001.
(16) Ainsi, Kim Holmes, le
vice-président de la Heritage Foundation
(centre de recherche conservateur) pour les affaires internationales, a
intitulé son analyse du 17 septembre « Responding to the Attack on America
: Beware of Constraints Imposed by International Coalition » (Heritage Backgrounder n°1473, 17 septembre 2001).
(17) Ethan A. Nadelmann, Cops Across Borders : the Internationalization of U.S. Criminal Law Enforcement, University Park, PA, Pennsylvania State University Press, 1993.