Justin Vaïsse pour la
Revue internationale et stratégique n°34, été 1999
Petit guide
des revues et think tanks :
les très riches heures des relations internationales aux Etats-Unis.
Council on Foreign Relations, RAND, Brookings… étudiants et praticiens des relations internationales savent que les think tanks et autres centres de recherche comptent beaucoup dans la politique étrangère américaine, à tel point qu’on leur prête parfois un pouvoir occulte exagéré[1]. Force est de reconnaître la vitalité de l’étude des relations internationales outre-atlantique : elles sont bien « une science sociale américaine », comme l’écrivait S. Hoffmann en 1977[2]. Chercheurs, quel que soit votre domaine, il existe aux Etats-Unis un réservoir de connaissances et de centres d’études dont les travaux sont souvent incontournables – à nation impériale, savoir universel.
Cette vitalité se lit aussi tout aussi bien dans le foisonnement des revues consacrées aux affaires internationales, dont certaines existent depuis fort longtemps. Le tirage de ces revues, leur diffusion très large dans les cercles intellectuels et politiques de la planète font penser à ce « knowledge power » qu’évoquait Susan Strange dans le domaine économique – quand le savoir d’une nation fait autorité, ce n’est jamais sans raisons ni sans conséquences pratiques et idéologiques.[3]
On propose ici quelques remarques générales pour mieux comprendre ce petit monde, et une sorte de guide permettant de situer sommairement sur l'échiquier politique et social américain, et dans l'histoire, les principales revues spécialisées en relations internationales, ainsi que les instituts de recherche et autres think tanks les plus connus.
Principes généraux - le petit monde des relations
internationales
les
revues
Un mot préalable sur l'arrière-plan intellectuel, social et institutionnel de ces revues.
Tout d'abord, les auteurs sont peu nombreux et forment une fraction relativement modeste de l'Establishment - on sait que les affaires extérieures n'intéressent, aux Etats-Unis, qu'un petit nombre. Ce sont des spécialistes de relations internationales qui occupent généralement trois fonctions au cours de leur carrière : professeur d'université, chercheur dans un think tank ou dans une fondation, "officiel" dans une administration (ou parfois conseiller d’un sénateur ou d’un Représentant). Certains passent également par le monde de l’entreprise (firmes d’armement par exemple). La succession à ces postes, pleinement admise selon le principe de « revolving door », est souvent rapide, s'adaptant au calendrier politique et au rythme de renouvellement soutenu des enseignants dans le monde universitaire. En dépit des lamentations traditionnelles sur le fossé qui sépare le monde des universitaires de celui des décideurs, les « passeurs » sont bien plus nombreux que dans d’autres pays[4]. On peut prendre les exemples les plus célèbres : ainsi Z. Brzezinski a-t-il été Professeur à Columbia University, expert pour la Rand, Conseiller de Sécurité de J. Carter ; membre de la Trilatérale, de l'I.I.S.S. et du Council on Foreign Relations, il a siégé au sein de plusieurs comités de rédaction dont celui de Foreign Affairs et du Washington Quarterly, a écrit plusieurs ouvrages, etc. Pour son rival H. Kissinger, le schéma est parfaitement identique, à quelques dates, noms de revues et titres d'ouvrages près. On pourrait multiplier les exemples d'application de ce modèle (J. Nye, A. Lake, M. Albright, J. Kirkpatrick, S. Huntington, W. Perry, Morton Halperin, etc.)
Cette élite intellectuelle, dont la puissance dérive à la fois de l'influence directe sur le décideur politique et de l'omniprésence sur le terrain scientifique, vit dans son écrasante majorité sur la Côte Est, où se trouvent basées presque toutes les revues évoquées ici. Celles de la Côte Ouest, pour leur part, s'intéressent en priorité au monde asiatique (par exemple, Asian Survey). Washington, New-York et Cambridge concentrent, avec chacune sa spécialité (pouvoir, information, savoir), l'essentiel de l’Establishment des affaires étrangères américain. Les règles de celui-ci sont celles de tout Establishment : consensus sur quelques principes fondamentaux, rejet du radicalisme, sens des responsabilités. A ce groupe de "praticiens" américains des affaires étrangères est lié un réseau de spécialistes internationaux, souvent par le biais des organismes jumeaux liés au Council on Foreign Relations, et qui alimente les comités de rédaction (Funabashi et Wakaizumi pour le Japon, K. Kaiser et J. Krause pour l'Allemagne, P. Hassner, J. Attali et T. de Montbrial pour la France, etc.).
Si les recettes des ventes et la publicité assurent le financement des revues "au quotidien", celles-ci disposent souvent de l'appui d'une ou plusieurs fondations, en particulier pour leur lancement. C'est souvent l'orientation politique de cette fondation qui permet de dire si une revue est plutôt d'un bord politique ou d'un autre, comme nous le verrons également pour les think tanks. Mais la tâche n’est pas toujours facile.
En effet, situer les revues de politique étrangère américaine pose un double problème. D'abord, un grand nombre d'entre elles, dans la tradition "libérale", tendent à présenter un débat complet, équilibré : quand un point de vue est présenté, il faut que le point de vue inverse suive, ce qui ne facilite pas le classement - en un mot, lorsque l'on trouve du noir, il faut du blanc tout de suite après, "ce qui vous assure des colonnes d'une parfaite grisaille" (S. Hoffmann). Ensuite, on sait la difficulté à cerner les clivages propres au monde politique américain, en particulier pour les affaires extérieures. Au temps de la Guerre froide, on pouvait encore recourir à des classifications précises : confrontationnistes, internationalistes libéraux ou réalistes, accomodationnistes, etc. - tout le charme de ces classements étant de ne pas recouper la division Démocrates / Républicains. A présent, mis à part les courants radical et isolationniste, peu importants, on est obligé de recourir à un classement plus incertain[5], où l’internationalisme doit se combiner avec l’axe réalisme / croisade démocratique, pour donner des positions qui recouvrent plus ou moins bien la césure droite / gauche (conservateurs / libéraux), elle-même fort mal rendue par la bipartition Républicains / Démocrates. En fait, la couleur politique d'une publication dépend bien souvent de l'homme qui "fait" la revue, le Managing Editor, et du groupe qui le conseille, l' Editorial Board (même si certains noms ne sont là que pour la galerie - l' Editorial Board est parfois très peu consulté). On doit donc bien mesurer la relativité du classement proposé ci-dessous.
les
instituts de recherche, les think tanks
Dans un pays où l'Etat laisse la société civile s'organiser, les instituts de recherche ne dépendent que rarement de l’aide publique, et leur financement se fait le plus souvent par les aides privées des donateurs ou des contrats obtenus auprès d'entreprises et de branches de l’Etat. Cette large externalisation de l’expertise nécessaire au Gouvernement, tout comme l’importance du Législatif (et donc de sa bonne information) dans la politique étrangère, expliquent le foisonnement des centres de réflexion et de recherche – on en dénombre généralement plus d’un millier.
Le budget des think tanks importants, ceux qu'on étudie ici, est en général de l'ordre de 2 à 30 M$ (130 pour la RAND). Il est cependant difficile de classer tous les organismes qui travaillent sur les questions internationales : cela va de la firme d'analystes pour les entreprises (Kissinger Associates Inc. par exemple, aux tarifs proportionnels à la notoriété de son directeur) à des regroupements plus ou moins lâches de personnalités sous un thème donné, à mi-chemin du groupe d'influence et de l'analyse scientifique (cf. l'expérience de la Trilatérale à partir de 1972), en passant par les groupes de pression qui financent une série d'études ponctuellement (par exemple le lobby USA*Engage, soutenu par des groupements d’exportateurs, sur la nocivité de la prolifération des sanctions dans la politique étrangère actuelle).
En théorie, le think tank se distingue à la fois du lobby, qui n’a pas de prétention scientifique mais une finalité d’influence politique connue de tous, et de la fondation, qui se situe en amont et finance souvent un ou plusieurs think tanks – sans avoir d’activité scientifique par elle-même. Les fondations ont cependant un grand rôle scientifique et surtout politique[6], dans la mesure où elles tiennent les cordons de la bourse et pèsent sur le choix des programmes de recherche : dis-moi qui te finance, je te dirai ta couleur politique… Toutefois, une analyse des budgets montre que les fondations ne dominent pas systématiquement les centres ; et nombre d’entre elles leur laissent en tout état de cause une grande marge de liberté.
Dans cette nébuleuse de centres divers, on peut finalement distinguer un noyau dur de think tanks (« centres de réflexion » ; « réservoirs d’idées ; « boîtes à penser ») qui sont soit des instituts de droit privé à but non lucratif (Brookings par exemple), soit des fondations (dans le cas où elles ont une activité propre : Carnegie par exemple), soit des centres d'études liés directement aux universités (Olin Institute for Strategic Studies de S. Huntington et le Center For International Affairs liés à Harvard par exemple). On compte enfin quelques rares centres financés par l’Etat (FFRDC : Federally Funded Research and Development Center), qui ont pour la plupart une finalité technologique ou « problématique » très précise, et qui bénéficient d’un financement sur le long terme. Ce sont des organismes hybrides puisqu’ils concourent à l’externalisation de l’expertise tout en dépendant totalement de l’Etat. Certaines branches de la RAND sont par exemple des « FFRDC » (Arroyo Center, National Defense Research Institute, Project Air Force, Critical Technologies Institute).
Il faut enfin évoquer le cas inclassable du Council on Foreign Relations (CFR) de New-York, institution unique par son influence, ou plutôt par l'osmose qui s'y opère entre les personnalités influentes de la politique étrangère américaine : décideurs, universitaires, diplomates, lobbyistes, businessmen, etc. Le Council mène, comme les autres instituts de recherche, des activités de publication et de rencontres régulières. Mais l'important est qu'on y trouve encore aujourd'hui, comme depuis 1921, tous les noms qui comptent en politique étrangère américaine. C'est donc par l'évocation du Council et de sa revue, Foreign Affairs, qu'il conviendra de commencer.
Tous ces centres offrent des postes de recherche d'une durée limitée, des postes dont la « cote » sociale et scientifique est bien connue des initiés. Ils marquent aussi leur existence par une activité de publication d'ouvrages, de mémoires, de périodiques ou de simples articles ; enfin ils possèdent tous un site Internet, qui offre parfois des études de fond en ligne[7]. Leur marquage politique est généralement très faible, du moins lorsqu'il ne s'agit pas de think tanks d'origine politique (« Advocacy think tanks » : Cato Institute, Heritage Foundation par exemple). Nous nous contenterons dans cet article d'évoquer un petit nombre de think tanks choisis pour leur importance parmi les centaines recensés.
Guide des revues de politique étrangère américaines
Foreign Affairs et le Council on Foreign Relations (1921 -22) - A tout seigneur, tout honneur
Très loin devant les autres revues, avec un tirage moyen de 140 000 exemplaires maintenant tous les deux mois (et non pas tous les trimestres comme les autres), et un lectorat aussi international que possible - y compris les membres des Councils affiliés au Council on Foreign Relations de New-York, qui forment un public captif - Foreign Affairs est sans conteste la première revue mondiale sur les affaires politiques de la planète. Ses articles sont par exemple traduits et publiés dans la revue japonaise Chuô kôron. Son histoire prestigieuse - le premier numéro, envoyé à Karl Radek, qui le donne à Lénine, n'a-t-il pas été annoté par le fondateur de l'URSS ? - explique en partie ce succès.
Foreign Affairs est née en 1922 à New-York, un an après le Council of Foreign Relations (CFR) dont elle émane. C'est le refus par le Sénat de ratifier le Traité de Versailles, en 1920, qui a été le choc fondateur : il s'agit, par le Council et la revue, de sensibiliser l'élite américaine aux problèmes de relations internationales et d'aller à l'encontre de l'isolationnisme ambiant. Dans les dix premières années, la revue lutte pour la SDN, les accords de sécurité en Europe, le règlement des problèmes de la dette, etc. Comme cela s'est fait d'emblée au sein du CFR, universitaires et intellectuels se mêlent aux diplomates et autres responsables politiques américains ou étrangers pour enrichir les débats de Foreign Affairs : Masaryk, Trotsky, Lippmann, Croce, Benda prennent par exemple la plume dans l'entre-deux-guerres.
Au début de la guerre en Europe, Hamilton F. Armstrong propose au Département d'Etat l'expertise du CFR pour l'aider dans sa tâche urgente d'analyse et de planification, ce qui est accepté par Foggy Bottom - mais le CFR et Foreign Affairs conservent leur indépendance vis-à-vis de l'Exécutif. Après la guerre arrive l'une des consécrations de Foreign Affairs : publier l'article de George Kennan, "The Sources of Soviet Conduct" en juillet 1947, cet article qui propose et défend ce qui deviendra le concept central de la stratégie américaine de la Guerre Froide : l'endiguement. Les attaques du sénateur McCarthy ne sont pas épargnées à l'institution, qui se tire cependant de ce mauvais pas ; mais son monopole sur la pensée en matière de politique étrangère s'érode, à mesure que divers organismes voient le jour : Policy Planning Staff dans l'Exécutif, la RAND Corporation, etc.
Par la suite, la revue offre encore des articles essentiels, mais son côté "Establishment", officiel, prend le pas sur la vigueur et le renouvellement du débat d'idées. P. Hassner évoque avec nostalgie les colonnes poussiéreuses et consensuelles de la revue dans les années 1960 et 1970, ces articles invariables et insignifiants de "diplomates du Congo qui venaient expliquer l'attachement du Congo à la liberté". Résultat, la revue devient véritablement soporifique, et l'implication de l'Establishment dans la Guerre du Vietnam contribue à sa désaffection. C'est le moment que choisit Foreign Policy pour se lancer, sur une formule plus jeune et moins guindée, avec un franc succès.
Il faut attendre les années 1990 pour que Foreign Affairs trouve sans conteste une seconde jeunesse, avec l'arrivée d'une équipe dynamique formée par James Hoge et surtout Fareed Zakaria, tout juste diplômé de Harvard, qui contribuent à revitaliser la revue, à ouvrir davantage ses colonnes, à restreindre le nombre de discours "officiels", etc. Foreign Affairs peut aujourd'hui plus que jamais prétendre au leadership en matière d'analyse des affaires internationales, en exprimant à la fois la voix responsable de l'Establishment (elle émane toujours du CFR, lequel se veut comme depuis sa création au-dessus des partis) et les divergences qui stimulent sa vision du monde. Ainsi S. Huntington, qui avait co-fondé Foreign policy, publie en 1993 son "Clash of Civilizations ?" dans Foreign Affairs.
Foreign Policy (1970) - le premier challenger
La naissance de Foreign Policy, à l'hiver 1970-71, s'explique par la convergence de plusieurs facteurs. Une conjoncture politique d'abord : la guerre du Vietnam a profondément divisé l'Amérique et les intellectuels, elle a ruiné le crédit des démocrates ; l'heure est venue de dépasser le clivage faucons/colombes et de laisser éclore de nouvelles idées pour formuler une politique étrangère libérale (au sens américain, c’est-à-dire progressiste) qui soit cohérente. Un effet de génération aussi : des diplômés de plus en plus nombreux et spécialisés sortent des universités - ou des administrations Kennedy et Johnson - et ce n'est pas Foreign Affairs qui est prête à accueillir leurs analyses novatrices. Une troisième donnée explique enfin l'éclosion de la revue : la structure du champ éditorial à ce moment, marquée par la position dominante de Foreign Affairs, devenue conformiste et ennuyeuse.
De fait, Foreign Policy connaît jusqu'au début des années 1980 un état de grâce qui lui confère un développement rapide. La revue mène une stratégie de rupture intellectuelle et éditoriale (format original, titres, ton plus libre, débats vifs, dessins, etc.) que résume son slogan "It is post-birds and anti-sacred cows" ; mais elle prend garde à rester acceptable par l'Establishment. Surtout, elle formule et approfondit, à la faveur d'un desserrement temporaire des contraintes de la Guerre Froide, quelques-uns des paradigmes de cette fin de siècle : interdépendance économique, guerres commerciales, nécessité du multilatéralisme, mise en question de l'Etat-nation, importance des phénomènes globaux (écologie, village planétaire, rôle des media), préoccupation pour les droits de l'homme, etc. Participant à la reconstruction d'une vision libérale des relations internationales au cours des années 1970, l'équipe de Foreign Policy ne pouvait pas se tenir en marge de la politique de Carter. Elle y participe, jusqu’à son relatif échec, tandis que la revue, elle, joue le jeu libéral et critique les démocrates. Mais lorsque R. Reagan, un président aux conceptions diamétralement opposées aux visions libérales internationalistes de la revue, arrive au pouvoir, Foreign Policy maintient sa ligne "neutre", balancée, et laisse sur sa gauche une place pour une revue plus jeune et dynamique, The World Policy Journal. Elle glisse doucement vers la routine et le consensus (elle déménage de New-York à Washington, "une ville mortelle pour l'esprit" commente S. Hoffmann), et son heure politique est passée.
Si les années glorieuses de Foreign Policy sont révolues, la revue, qui a changé de responsable éditorial, a récemment retrouvé le chemin de la croissance : elle tire à 44 000 exemplaires et s’impose comme bon second. Son capital est détenu en totalité, depuis 1978, par le Carnegie Endowment for International Peace, dont l'orientation est nettement démocrate libérale. Par ailleurs, la revue est parrainée par le Chicago Council on Foreign Relations, ce qui permet à la revue de publier tous les quatre ans les résultats de son enquête "Public Opinion and Foreign Policy" (dont le maître d’œuvre est John E. Rielly).
The World Policy Journal (1983) - "gardez-vous à gauche"
En 1983, James Chace quitte le poste de secrétaire de rédaction de Foreign Affairs qu'il occupait depuis 1970 pour s'occuper du World Policy Journal, fondé cette année-là par R. Johansen, S. Schwenninger et J. Sanders. Cette publication émane du World Policy Institute, un think tank d'inspiration libérale internationaliste. Il tente pour ainsi dire de faire à Foreign Policy le coup que cette même revue avait fait à Foreign Affairs en 1970 : la doubler sur sa gauche, redonner de la vigueur et de la jeunesse au débat d'idées sur les affaires internationales en ouvrant ses tribunes à des auteurs plus jeunes, plus radicaux, moins soucieux de consensus et d'impartialité. Sa couverture de certains dossiers - la fin de l'Union soviétique de 1985 à 1991, l'Europe de l'Est dont J. Chace est spécialiste, etc. - lui a donné un certain poids, et lui a permis de contrebalancer une vision du monde très libérale, parfois un peu irénique, qui empêche la revue de conquérir un très large public. On trouve à son comité de rédaction des radicaux (R.J. Barnet), des isolationnistes (R. Steel) et beaucoup de libéraux internationalistes. Ses tirages sont plutôt stagnants ces temps derniers, et s'établissent autour de 7 500 exemplaires. Depuis 1991, The World Policy Journal est publié par la New School for Social Research à New-York, une université de tradition avant-gardiste, novatrice, et très ouverte sur les échanges intellectuels internationaux.
The National Interest (1985) - "gardez-vous à droite"
Prenant la vague néo-conservatrice en marche, et désireux d'occuper l'aile droite du champ de Foreign Affairs, Foreign Policy, et du World Policy Journal, Irving Kristol lance en 1985 The National Interest, qui supplante bientôt d'autres revues moins spécialisées comme la très réactionnaire revue juive Commentary. Kristol avait déjà co-fondé The Public Interest avec N. Glazer dans les années 1960, une revue sur les problèmes intérieurs qui menait l'assaut contre l'Etat-providence démocrate. Il reprend sa critique de tonalité conservatrice avec The National Interest, estimant que "si l'Amérique a une diplomatie, elle n'a pas de politique étrangère digne de ce nom". Soutenu par plusieurs fondations de droite (John Olin, Smith Richardson par exemple), il souhaite au départ circonscrire le domaine de sa revue au renouvellement des idées sur la politique étrangère américaine - et non pas sur les affaires internationales en général. Il faut toutefois attendre 1989 et la publication de l'article de F. Fukuyama sur la fin de l'histoire pour que la revue sorte d'une certaine confidentialité et arrive au niveau des revues généralistes mentionnées plus haut, tirant en ce moment à 6600 exemplaires. La présence de conservateurs, de "réalistes" (Fukuyama, Kirkpatrick, Pipes...) au comité de rédaction montre que l'orientation à droite est loin d’être abandonnée.
Les autres : International Organization, International Security, etc.
* International Organization : cette revue, élaborée par l'Université de Californie à San Diego et les presses du MIT, financée par la World Peace Foundation, est très ancienne (1947), et tire à près de 3 800 exemplaires. Son domaine d'étude se trouve au carrefour de l'économie politique internationale, du droit international, des rapports de force diplomatiques, et s'intéresse particulièrement, comme son titre l'indique, à l'étude des organismes et accords internationaux. Depuis l'apparition de cette expression dans les années 1980 (Stephen Krasner), on peut dire que International Organization se concentre sur l'analyse parfois assez théorique des "régimes internationaux". Son caractère scientifique, « académique », l'emporte sur toute classification politique.
* International Security : Géographiquement voisine de la précedente, la revue International Security est élaborée à la Kennedy School of Government de Harvard (Center for Science and International Affairs de Graham Allison). Fondée en 1975, elle a pris une certaine importance – 4 500 exemplaires pour une revue universitaire de spécialistes – car c'est la seule publication à se concentrer spécifiquement sur les problèmes de sécurité, sur les problèmes militaires, et non pas sur des problèmes diplomatiques ou économiques généraux, et à les aborder sous l’angle scientifique (science politique).
* Washington Quarterly : Cette revue, en phase de croissance ces temps derniers (plus de 5 200 exemplaires en moyenne annuelle), est tirée sur les presses du MIT ; mais elle est l’organe du CSIS (cf. infra) qui l’a créée en 1977. De tonalité nettement conservatrice au départ, elle a opéré un recentrage limité qui la laisse à droite, moins « bipartisane » que le CSIS.
* Orbis : Cette revue de Philadelphie (le Foreign Policy Research Institute), est déjà ancienne (1956) et se situe elle aussi dans le camp conservateur, mais sur ce point elle a été doublée par Commentary à la fin des années 1970 et surtout par The National Interest. Avec un tirage moyen de 3 000 exemplaires, elle est la plus modeste des revues évoquées ici.
* Daedalus : Cette revue très ancienne (1871), élaborée elle aussi à Cambridge, n'a pas pour domaine d'étude principal les relations internationales mais les sciences sociales en général ; elle se veut un lien entre le monde universitaire et le grand public, et consacre de nombreux articles de qualité aux questions internationales ; elle est plutôt libérale.
Guide des think tanks et
instituts de recherche
IISS : International Institute for Strategic Studies
de Londres
Cet institut n'est pas américain mais britannique, et ne s'occupe que des questions de sécurité. Il convient néanmoins de le citer, parce qu'il est en quelque sorte "la Rolls-Royce des instituts stratégiques" (Stephen Rosa[8]) et que, né en 1958 à Londres, il a dès 1964 pris une dimension véritablement internationale en intégrant de très nombreux cadres étrangers, notamment des Américains - le directeur de l'IISS est traditionnellement non-britannique. Spécialisé dans les questions de sécurité, il ne passe aucun contrat avec le gouvernement de Sa Majesté, et ses sources de financement sont privées. Sa publication la plus connue est Survival, trimestriel sur les questions stratégiques, mais on doit citer également la série des Adelphi Papers, monographies de 50 à 100 pages, et les "bibles" que sont The Military Balance et Strategic Survey. Il dispose enfin de plusieurs collections d'ouvrages pour publier les travaux de ses chercheurs, et organise colloques, séminaires, conférences (discours de H. Schmidt sur les Euromissiles en 1977), etc.
On peut évoquer brièvement l'équivalent suédois de l'IISS : le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), qui est lui aussi très international, et très prisé des Américains. Il est davantage axé sur la question de la paix et les problèmes de désarmement, sur une culture « pacifique », et un peu plus éloigné des vues anglo-saxonnes traditionnelles.
CSIS : Center for Strategic and International Studies de Georgetown
Concurrent du tout-puissant CFR, le CSIS a l'avantage d'être situé à proximité immédiate des décideurs politiques de Washington pour qui il entend bien servir de réservoir d’idées dans un style bipartisan – le centre s’enorgeuillit de faire participer à ses activités 150 représentants et sénateurs. Le vice-président A. Gore ou l'ancien secrétaire d'Etat W. Christopher ont fait partie de cette structure, qui vise notamment à former et informer des leaders américains et étrangers de la politique et du monde des affaires. Créé en 1962, riche en moyens (17 M$ de budget) et prodigue en postes de recherche (80 chercheurs titulaires, 70 chercheurs non permanents), le CSIS, qui dépendait directement de l'Université de Georgetown jusqu'en 1986, se concentre sur tout ce qui touche aux questions internationales : problèmes régionaux, stratégiques, matières premières, etc. Il s'attache également à être un centre de rencontre international. Il fait paraître entre autres le Washington Quarterly.
la Brookings Institution
Fondée en 1927 par la fusion de plusieurs instituts créés antérieurement, cet organisme de droit privé à but non lucratif est financé par diverses donations et par les contrats qu'il obtient avec le Pentagone ou le Département d'Etat ; son budget annuel est de 23M$. Son champ d'étude est large, mais il concerne pour l'essentiel la politique intérieure et extérieure des Etats-Unis (sécurité nationale, économie internationale, énergie et études régionales). La Brookings travaille souvent en collaboration étroite avec d'autres instituts (l'IISS ou le Royal Institute of International Affairs de Londres par exemple) et des universités, et son orientation est plutôt libérale – démocrate, même s’il s’agit d’un centre bipartisan. La Brookings organise souvent des rencontres avec des fonctionnaires en activité, et son activité de publication est intense.
la RAND
Corporation
La RAND est l’archétype des thinks tanks américains, et l’un des plus prestigieux, en raison de ses rapports très étroits avec le complexe militaro-industriel, le Pentagone, et parfois le Département d'Etat. La RAND est néamoins un centre de droit privé, et possède une solide réputation d'excellence scientifique. Basée à Santa Monica (Californie) et à Washington, elle voit le jour en 1948 à partir d’un contrat entre l'Air Force et la compagnie Douglas, un contrat à objet scientifique de "Research And Development" (RAND). Elle s'occupe surtout de problèmes scientifiques à impact militaire (jeux de guerre, études de faisabilité...) et des questions stratégiques, mais elle a étendu son domaine de recherche aux sciences sociales, et son pôle de croissance actuel est « intérieur » (éducation, santé publique). Plus de la moitié de son énorme budget de 130M$ provient des contrats passés avec le Département à la défense ; son activité consiste aussi à former des analystes compétents sur les problèmes de sécurité nationale. Elle emploie plus de 600 chercheurs.
l'Institute for International Economics
Comme son nom l'indique, ce centre de recherche se spécialise dans les questions de politique économique internationale. Créé en 1981 grâce à une mise de fonds initiale par le German Marshall Fund des Etats-Unis, dirigé depuis lors par le célèbre économiste Fred Bergsten, il s'oriente nettement vers la formulation de recommandations à l'usage des décideurs américains. Il dispose d'un bimensuel, International Economic Insights, et publie de nombreux ouvrages dont plusieurs ont eu un impact considérable ces dernières années (Who's Bashing Whom ? de Laura d'Andrea Tyson The Economics of Global Warming de William Cline, etc.).
le Cato Institute
Le Cato Institute a pris ce nom d’après les Lettres de Caton, oeuvre épistolaire britannique de J. Trenchard et T. Gordon parue dans le London Journal de 1720 à 1723, et qui consiste en une défense des droits et libertés individuels. Il a été fondé en 1977 par des activistes libertaires de Californie, et s'est depuis lors établi à Washington où il a acquis la taille (plus de 60 chercheurs dans tous les domaines) et la respectabilité des autres centres de recherche. Son budget est de 12 M$ par an, il publie à peu près dix livres et une vingtaine de mémoires sur des points politiques précis, et organise débats et conférences. Sa pensée non conformiste (classé parmi les conservateurs, n’avait-il pas pris position contre la Guerre du Golfe en 1990 ?), stimulante, vise à proposer des politiques nouvelles dans une certaine tradition américaine de liberté individuelle très affirmée, d'Etat restreint autant qu’il est possible, et de promotion de la paix ; sa position confine parfois à l’isolationnisme pur et simple. Il tente d’influencer sur le fond les « Congressmen » par des notes brèves et percutantes, et par un petit manuel, le « Cato Handbook for Congress ».
Hoover Institution on War, Revolution and Peace
Fondé en 1919 par le Président Herbert Hoover pour étudier les causes et les conséquences du premier conflit mondial, ce think tank travaille sur la politique étrangère et les questions de sécurité (mais aussi la politique intérieure) ; il emploie plus de 60 chercheurs résidents. Il a vu sa notoriété s’accroître sous Reagan, et des proches de l’ancien président y ont siégé (comme George Shultz), mais c'est aussi une grande bibliothèque d'ouvrages et d'archives, que l'on trouve à l'Université de Stanford, qui alimente en partie son budget de 22 M$. En dépit de sa localisation en Californie, il a aussi ouvert des bureaux dans la capitale fédérale – c’est presque une condition d’existence pour les think tanks importants.
le Center for Defense Information
Ce petit think tank (au budget de 2M$) remonte à 1972 : il été créé par des généraux hostiles à la "ligne dure" alors suivie par le Pentagone en matière de course aux armements, et a continué sa mission depuis, en s'attaquent particulièrement aux projets de R. Reagan et en militant à présent pour un budget de défense restreint – particulièrement en ces temps de hausse bipartisane. Il publie un bulletin, Defense Monitor, et anime toutes les semaines une émission de télévision, America's Defense Monitor, qui a pour but de briser l’influence du lobby militaro-industriel sur les ondes, et qui le fait connaître et apprécier du public libéral et des élites.
le Wodroow Wilson Center
Il a une place à part parmi les think tanks. Institué en 1968 au sein de la Smithsonian Institution (organisme géant qui gère, entre autres, les grands musées de la capitale, et qui est sous tutelle du gouvernement fédéral) pour "rapprocher le monde de l'esprit de celui du pouvoir", il propose notamment un programme d'accueil pour les chercheurs du monde entier, avec 150 places par an (Wodroow Wilson scholar) en plus de son équipe de 80 permanents. Spécialisé dans les questions internationales qui représentent les deux-tiers de son travail, il mène des activités de publication et dispose d'un périodique, The Wilson Quarterly. Son budget est composé pour moitié (5,8M$) d’argent fédéral, mais la part de cette ressource diminue.
la Heritage Foundation
Contrairement à ce que son nom laisse penser, il s’agit bien d’un think tank et non d’une fondation. Archétype des « advocacy think tanks », créé en 1973 à l'initiative d'hommes de finance dans le but explicite de faire triompher le courant conservateur aux Etats-Unis (comparable en cela au Committee on the Present Danger et autres centres qui ont nourri les politiques de Reagan et Bush), ce centre a financé de nombreuses recherches qui ont soutenu et orienté la révolution néo-conservatrice (de nouveau avec N. Gingrich à partir de 1994) dans les affaires de politique internationale et de stratégie.
Les fondations
* la Carnegie Endowment for International Peace : cette fondation très riche (avec un capital de 1,5MM$), l'une des plus anciennes, mène des recherches par elle-même (une centaine de permanents) mais apporte aussi sa contribution financière à quelques centres – et, comme nous l’avons vu, à la revue Foreign Policy. Elle a une orientation libérale et a souvent servi de "refuge" aux démocrates en traversée du désert.
* Rockefeller Foundation, Ford Foundation, Twentieth Century Fund : ces fondations également très anciennes financent des centres comme l'Aspen Institute ou l'IISS de Londres (pour la première), la RAND, la Brookings, l'IISS ou encore l'IFRI à l'étranger (pour la seconde). Du côté des fondations conservatrices puissantes, on peut citer la John Olin qui finance tous les grands think tanks conservateurs.
Les autres centres
* L'American Enterprise Institute For Public Policy : ce think tank de droite ne s'intéresse pas aux questions internationales en général, mais consacre une part notable de son activité aux questions de sécurité. Il a été l’un des foyers d’opposition à Jimmy Carter et l’un des pôles créatifs du reaganisme à la fin des années 1970. Depuis 1994, il joue un rôle important au service du Congrès républicain, pour définir les orientations militaires : comment réaliser des économies tout en préservant les capacités d'intervention pour l'avenir ? Il dipose d’un budget de 18M$.
* le
Nixon Center : Créé en 1994 par l’ancien
président, ce petit centre (avec un budget de 1,2M$ et seulement six chercheurs
spécialistes) a vite pris de l’importance à Washington, en raison à la fois de
sa spécialisation sur la Russie et de la qualité des débats qu’il peut
organiser – Henry Kissinger apporte son
soutien à ce think tank qui bénéficie d’un certain
prestige.
* L'Atlantic Council : depuis plus de trente ans, avec des homologues dans de nombreux pays de l’Alliance, l'Atlantic Council tâche d'éclairer les choix de la politique américaine à l'égard des communautés atlantique et pacifique. Sis à Wahington, ce centre assure son financement par des donations de fondations et d’entreprises, ainsi que par des subventions fédérales. Ses programmes d'études sur les questions internationales sont complétés par des programmes de formation. C'est un centre bipartisan.
* Overseas Development Council : fondé en 1969 pour analyser les problèmes de développement, et mener des recherches sur la conciliation nécessaire entre les intérêts américains et ceux des PVD. Son budget est de 2,3M$, il emploie 13 chercheurs.
* Worldwatch Institute : fondé en 1975 pour étudier les problèmes d'interdépendance, en particulier dans le domaine de l'environnement. L'une de ses publications est le State of the World, revue annuelle de l'état de l'environnement mondial, très diffusé. Avec un budget de 4,2M$, il dispose d’une quinzaine de chercheurs permanents.
[1] Cet article a été adapté d’une étude réalisée en 1998 pour
le compte du Centre d’Analyse et de Prévision (CAP) du ministère des Affaires
étrangères, qui a aimablement autorisé cette reprise. Certaines des
informations qu’il contient proviennent d’entretiens avec Stanley Hoffmann,
Pierre Hassner, et David Yost,
que l’auteur tient à remercier.
[2] Stanley Hoffmann , « An American
Social Science: International Relations », Daedalus 106 n°3, été 1977, et
que l’on trouve repris dans Janus and Minerva. Essays
in the Theory and Practice
of International Politics,
Boulder, Westview Press,
1987. Pour d’autres références sur cette « suprématie américaine » et
une bonne présentation de ce champ universitaire à l’heure actuelle, voir
Pascal Venesson, « Les Relations internationales
dans la science politique aux Etats-Unis », Politix n°41, 1998.
[3] Susan Strange, States and Markets, 2ème
édition, Pinter Publishers (Londres) ou St Martin Press ( New York), 1994
[4] C’est ce qu’observe aussi Pascal Venesson,
art. cité, page 184.
[5] Un essai de typologie est proposé dans notre article,
« Les Etats-Unis sans Wilson. L’internationalisme américain après la
Guerre froide », Critique internationale n°3, printemps 1999.
[6] Certaines informations sur le rôle des fondations et les think tanks contenues dans cet article sont
issues du rapport de la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique, ex-
Fondation pour les Etudes de Défense) « Rôle des fondations américaines
dans l’orientation de la stratégie des Etats-Unis » dirigé par François
Géré et Arnaud Blin.
[7] On ne donne pas toutes les adresses, parce que dans la
plupart des cas, il suffit de taper le nom du think tank puis le suffixe « .org » ;
ainsi par exemple le site assez riche du Cato Institute : « www.cato.org »
[8] Stephen Rosa, « Les instituts de recherche sur les
problèmes de défense et de sécurité », Cosmopolitiques
n°4, oct. 1987.