Justin Vaïsse pour Relations internationales n°94, été 1998.

 

 

 

"Tout empire périra" :

le débat sur le déclin des Etats-Unis[1]

 

 

Depuis que l’Amérique a atteint la position de première puissance mondiale, la seule question possible à son sujet est celle du déclin, ou, en version mineure, celle de la durée de sa suprématie : combien de temps encore tiendra-t-elle le premier rang ? Cette question elle-même en appelle d’autres : ce déclin se fera-t-il par affaissement interne, par le surgissement d’un nouveau champion, ou simplement par l’essor d’un groupe de pays concurrents dont l’élévation générale la ramènera au rang commun ? Quel aspect de la puissance fera défaut en premier ?

La notion de déclin américain, devenue incontournable à la fin des années 1980, était une notion piégée. Elle a donnée lieu à une litanie de faux-semblants : on la croyait outil de relations internationales, elle était largement à usage interne. On la pensait fondée sur de solides arguments historiques, elle ne faisait que projeter dans le futur des conjectures du présent. On voulait lui faire exprimer l’inéluctable, elle masquait un phénomène cyclique. En dépit de son succès dans les cercles politiques et intellectuels américains, elle a été démentie de façon éclatante par le rayonnement retrouvé des Etats-Unis en cette fin de siècle.

Une étude historique du débat sur le déclin permet de saisir, tout autant que les données de fond du problème – en particulier l’évolution des critères de la puissance internationale dans un monde postindustriel, favorable aux Etats-Unis – les oscillations de ce qu’on pourrait appeler la conscience nationale de l’Amérique, son moral, et de montrer que la perte de confiance est un trait récurrent de la perception de la puissance américaine. On peut alors poser plusieurs hypothèses, et avant tout celle de la récupération progressive par le débat intérieur d’une notion utilisée d’abord dans le champ des relations internationales. Ce déplacement amène à s’intéresser non plus tellement aux critères objectifs de déclin ou de renouveau des Etats-Unis, mais aux caractéristiques d’un tel débat dans le champ intellectuel américain. Enfin, si l’on admet qu’il existe des cycles réguliers de perception de la puissance, il faut tenter d’en exposer les déterminants : un choc extérieur, la montée d’un ennemi que l’on décrit soudain comme tout-puissant, un moment de récession économique, l’assoupissement d’une fin de mandat présidentiel, et c’en est fini du leadership américain… quels que soient, aux termes d’une analyse sérieuse, les fondements persistants de la puissance.

 

Le déclin, 10 ans déjà

           

Il y a eu un âge d’or du déclin : paradoxalement celui de la victoire sur l’empire soviétique, les années 1987-1993. “ Il est patent que les sentiments de déclin sont aujourd’hui largement répandus comme jamais ils ne l’ont été par le passé. ” [2] De fait, la littérature décliniste de ces années-là est si abondante qu’il est impossible d’être exhaustif, même si l’on s’en tient aux publications d’ouvrages et aux articles des revues spécialisées. Le coup d’envoi réel est la publication par Paul Kennedy de son best-seller, Naissance et déclin des grandes puissances[3], dans des circonstances historiques propices à l’inquiétude : comme pour souligner la fragilité de l’économie américaine (déficits commercial et budgétaire notamment), le 19 octobre 1987, le Dow Jones perd 508 points. Pour quelques années, l’Amérique va frémir en pensant que son temps est fini, et qu’il ne lui reste plus qu’à décliner dans la dignité, comme sa respectable cousine britannique. Ni la chute du Mur de Berlin, ni la victoire dans la Guerre du Golfe, ni la disparition de l’URSS n’ont contrebalancé les sentiments déclinistes, qui ne se sont apaisés qu’à partir de 1993. En dépit de leur disparité, on peut tenter de caractériser les arguments déclinistes par trois traits récurrents.

- D’abord l’importance de l’histoire, à travers la pensée d’une fatalité cyclique, dans la tradition spenglérienne qui veut que les empires comme les civilisations connaissent naissance, croissance, déclin puis disparition ; mais aussi plus spécifiquement à travers l’analogie britannique d’un empire maritime d’envergure mondiale singulièrement comparable à la puissance américaine – et qui promettrait donc à cette dernière un déclin inéluctable.

- L’anxiété quant à la situation économique intérieure après plusieurs années de révolution reaganienne (ou “ d’économie vaudou ” comme on l’a surnommée) est le second trait fondamental du déclinisme, qui scrute les taux de productivité en baisse, mais aussi la médiocrité du système éducatif ou la perte du leadership sur des secteurs de pointe par rapport à d'autres pays.

- C’est en effet là le troisième élément récurrent du déclinisme : la crainte, voire la phobie du Japon (“ Japan bashing ”) qui semble avancer là où les Etats-Unis reculent – en commerce extérieur, en possession des capitaux y compris la dette américaine, dans le secteur des composants électroniques, etc.

Il faut évoquer d’abord la thèse de Kennedy, dans la mesure où elle constitue la pierre angulaire du déclinisme. Son raisonnement, très “ classique ” et réaliste (la puissance internationale est en relation directe avec la santé économique d’un pays), est fondé sur l’analogie avec le déclin britannique, et s’appuie sur la notion de surexpansion impériale[4], partagée avec d’autres chercheurs[5] : quand la base économique d’une puissance ne suffit plus à financer les engagements militaires à l’étranger, ce pays souffre de surexpansion, de drainage de ses ressources, et décline. Paul Kennedy constate que l’Amérique a la même série impressionnante d’engagements stratégiques à travers le monde que 25 ans auparavant, mais que son PNB et sa part de production industrielle étaient  à ce moment autrement plus importants que ce qu’ils sont dans les années 1980. De plus, ces 7% de dépenses d’armement par rapport au PNB drainent l’argent de la recherche et les cerveaux du pays vers l’armement, au service du Pentagone. Dans les autres pays (Japon notamment), l’argent de la recherche va tout entier à l’amélioration des biens de production civils ; cette situation ne peut qu’encourager le déclin relatif de la part américaine dans la production industrielle mondiale. C’est le problème du court terme (la course aux armements pour assurer sa sécurité) par opposition au long terme (les bases de renouvellement et de pérennité de la puissance sont érodées) qui est posé.

Ceci explique en partie le déclin relatif de l’Amérique, confirmé par une analyse de l’économie. En fait, Kennedy reconnaît que celle-ci émet des signaux contradictoires, et que sa complexité rend une synthèse exhaustive difficile[6] ; mais un déclin relatif dans la production industrielle est patent, ainsi qu’un déclin dans l’agriculture en raison de la surproduction mondiale qui a contraint les fermiers du Mid-West à la faillite. Ce qui est troublant, c’est que ce déclin relatif est plus important que ce qu’il aurait dû être : d’une part il se fait aussi bien dans des domaines d'avenir essentiels (robotique et machine-outils, aérospatiale, informatique, etc.) ; d’autre part, si le déclin relatif de l’Amérique dans la production mondiale était “ normal ” après 1945, il a en revanche plus augmenté que ce qu’il aurait dû dans les dernières années. “ La véritable question n’est pas de savoir ‘si le déclin des Etats-Unis est inéluctable’, mais de savoir ‘si la rapidité de ce déclin est inéluctable’ ”[7].

Paul Kennedy est britannique, issu de surcroît d’une famille très modeste de catholiques aux préoccupations sociales affirmées. Marqué par le lent déclin du Royaume-Uni, et par les nombreux travaux des années 1960 et 1970 qui l’ont analysé[8], Kennedy a une attitude réformiste, volontariste : il implore la classe dirigeante américaine de ne pas se laisser aller comme les Lords britanniques, qui ont fait passer leur confort avant l’avenir de l’Empire et le bien-être de l’Angleterre tout entière. Il raisonne largement en termes pessimistes, fatalistes : comme son pays, tout empire périra.

            Mais l’argumentaire de Paul Kennedy est complété par d’autres travaux déclinistes, et ce dans deux directions : sur le déclin technologique, et sur le déclin de l’économie ; dans les deux cas, la référence à la puissance japonaise est centrale.

            Dans le cas de la technologie, on peut réellement parler dans les années 1980 d’une “ crise japonaise de la technologie américaine ”, d’autant plus angoissante que la technologie sous-tend la supériorité stratégique sur l’URSS. “ Dans le secteur des semi-conducteurs, celui des machine-outils automatisées, celui de la production industrielle de pointe et celui des produits électroniques, les problèmes que rencontre l’Amérique sont d’ores et déjà sérieux. Plus grave encore, sur le long terme, les caractéristiques structurelles de la relation nippo-américaine en matière de finance et de haute technologie préparent un futur fait de déclin des Etats-Unis et de dépendance vis-à-vis du Japon. ”[9] C’est cette relation asymétrique, l’accès trop aisé des pays étrangers à la technologie américaine (à travers les programmes d’échange d’étudiants, par exemple) qui est cause de l’avance japonaise, ainsi que la dispersion de l’effort de recherche américain entre de multiples entreprises non coordonnées. Plus encore, c’est la supériorité du modèle japonais d’organisation : méthode de gestion et de production, qui apparaissent plus performantes que les méthodes américaines en Amérique même, ou, pour reprendre l’interrogation de Jean-Jacques Servan-Schreiber dans un autre contexte, “ Comment se fait-il qu’ils réussissent chez nous, mieux que nous ? ”[10]

Il faut bien mesurer la crainte irrationnelle que suscite le Japon au cours des années 1980. Fondé sur des analyses précises (comme l’ouvrage fondamental de E. Vogel, Japan as Number One[11]), le “ Japan-bashing ” se déchaîne au rythme des anathèmes (“ Pearl Harbour économique ”, “ le danger qui vient du Japon ”, son “ prussianisme ”, etc.) et des médiatiques rachats d’entreprises qui ont fait l’identité de l’Amérique : Columbia Pictures et CBS Records par Sony, MCA par Matsushita, etc. Le système socio-politique soudé, efficace, du Japon, plus comparable à une entreprise qu'à un pays, a fait forger l’expression "Japan Inc.", aux résonances invincibles.

C’est aussi le Japon qui fait ressortir l’une des préoccupations centrales des déclinistes : les déficits. En effet, au tournant des années 1980, les Etats-Unis passent de la position de plus grand créancier mondial à celle de plus grand débiteur – et c’est le Japon qui possède une part écrasante des bons émis par le trésor… un “ Japon qui peut dire non ” si l’envie lui en prend.[12] C’est bien sûr l’énorme creusement du déficit sous Reagan qui est montré du doigt. En réalité, le problème est triple : celui de la dépendance ; celui de l’effet boule de neige (le service de la dette représente 8,89% des dépenses fédérales en 1980, et 14,77% en 1990), et celui de l’essoufflement : les fonds qui sont entrés dans le pays ont servi non pas à des investissements productifs, mais à des dépenses de consommation privée et des dépenses du gouvernement pour la défense. Les analogies historiques d’emprunts à de telles fins improductives sont l’Espagne de la fin du XVIème siècle, la France des années 1780, et la Grande-Bretagne des années 1920...[13]

Mais tout n’est pas dû au Japon dans la crise économique, cette “ dépression silencieuse ”[14], selon l’expression de Wallace Peterson : le revenu familial moyen des années 1973 – 1988 a stagné, contre une progression de 2,72% par an au cours des quinze années précédentes. Des pans entiers de l’économie sont en crise, comme les caisses d’épargne, fragilisées par la hausse des taux d’intérêt, la déréglementation reaganienne, la spéculation, voire la corruption ; on relève 206 fermetures de banques en 1989 et 423 fermetures de caisses d’épargne dans la décennie 1980. Le délabrement du domaine public, notamment celui du réseau routier, a fait perdre 722 millions d’heures aux usagers en 1985 ; ce “ troisième déficit ” freine le développement normal de l’économie. Quant à la productivité, elle passe d’une croissance de 2,4% de 1965 à 1972 à une croissance de 0,2% de 1977 à 1982. L’essoufflement de l’industrie américaine ne sonne-t-il pas le glas du “ siècle américain ”?[15]

            En dernier lieu, les déclinistes convoquent pour leur réquisitoire tous les problèmes sociaux de l’Amérique, de l’éducation au racisme. Face au Japon, la cohésion nationale est particulièrement mise en question : l’Amérique a longtemps contenu les mouvements sociaux grâce à la forte mobilité sociale et géographique qu’elle offrait ; mais le risque de tensions et de choc en retour croît à mesure que l’on coupe dans les dépenses sociales et que l’on augmente le budget de la défense.

Devant ce tableau exagérément pessimiste, les anti-déclinistes n’ont pas tardé à réagir.

Une faiblesse passagère, rideau de fumée des mutations vers l’ère postindustrielle

 

Plusieurs intellectuels ont rapidement réfuté les arguments de Paul Kennedy et des déclinistes, et le combat s’est poursuivi sans relâche jusque en 1993 environ. Ces anti-déclinistes, ou “ revivalistes ” comme les appelle Kennedy [16], ont lutté sur deux fronts : une réplique sur l’établissement des faits et sur leur interprétation, et une mise en causes des critères de la puissance internationale.

Parmi eux, Samuel Huntington a répliqué le plus vite, par un brillant article dans Foreign Affairs[17] ; Henry Nau s’est attaché à montrer la viabilité de l’environnement mondial créé par les Etats-Unis, et la solidité des bases de l’économie américaine, plus productive que les économies japonaise et allemande dans la seconde moitié des années 1980[18] ; Joe Nye, lui, a tiré les conséquences méthodologiques du passage à l’ère postindustrielle et à un monde interdépendant[19].

            D’un point de vue économique, plusieurs faits méritent un second examen. Ainsi S. Huntington souligne-t-il que le passage de 40-45% de la production mondiale à 20-25% s’est effectué lentement jusqu’à la fin des années 1960, exprimant une sorte de “ retour à la normale ”, à la situation des années d’avant-guerre ; mais qu’ensuite l’évolution à la baisse s’est arrêtée ; dans les années 1980, souligne-t-il, la croissance du Japon est quasiment identique à celle de l’Amérique.[20] Par ailleurs, il convient de bien percevoir la nature conjoncturelle et non pas structurelle des déficits : “ [ceux-ci] trouvent leur origine non pas dans les faiblesses de l’économie américaine, mais dans celles de l’économie reaganienne. Produits en peu de temps par une certaine combinaison de politiques, ils peuvent être résorbés pratiquement aussi vite par un autre combinaison de politiques ”[21] - de fait, c’est bien ce qui s’est produit. Quant à la surexpansion impériale, non seulement elle a été exagérée, mais de surcroît elle a caché les vrais problèmes : non pas le niveau des dépenses militaires, qui, à 7% du PNB, est en-dessous des 10% cités par Kennedy lui-même comme limite (alors que l’URSS en est à 18% environ), mais plutôt le haut niveau de consommation par rapport à l’investissement : 78% contre 17% aux Etats-Unis, 67% contre 30% au Japon.[22]

            Quant à l'industrie, les anti-déclinistes soulignent deux faits majeurs. D’une part, de très profondes restructurations sont en cours, comme le montrent les grandes enquêtes du MIT[23] et les ouvrages de Laura d’Andrea Tyson[24] sur la productivité américaine comparée à celle du Japon. Ensuite, il y a la question fondamentale de la révolution de l’information : est-elle aussi une révolution industrielle, avec des effets économiques et un impact sur la puissance militaire ? C’est ce qu’avancent les anti-déclinistes. Kennedy, qui a insisté sur l’importance des dynamiques du changement, alimentées par l’évolution de l’économie et des techniques, influant sur les structures sociales, les systèmes politiques et la puissance militaire, a “ manqué ” cette évolution qui s’est révélée si importante en cette fin de siècle -  et favorable aux Etats-Unis.

            De plus, la puissance des Etats-Unis soi-disant en déclin ne peut s’apprécier que relativement à des concurrents potentiels valables ; après l’effondrement de l’URSS, les anti-déclinistes ont beau jeu de montrer qu’aucun “ champion ” n’est près de menacer le leadership américain. Aucun n’ a en tout cas cette puissance multidimensionnelle (financière, industrielle, militaire, etc.) et ces atouts très nombreux (population, territoire, créativité, etc.) qui sont ceux de l’Amérique, qui est par là même moins dépendante d’une source unique de puissance - comme l’OPEP ou le Japon.

            Enfin, plus globalement, les Etats-Unis sont une société ouverte, dynamique, apte au changement, pleine de ressources internes : à l’exact opposé de la société “ typique ” menacée de déclin décrite par M. Olson : bureaucratique, handicapée par des blocages corporatistes, des positions acquises, des rigidités sociales, des hiérarchies pesantes, etc.[25] (en un mot, l’Union soviétique de Brejnev). L’analogie avec la Grande-Bretagne montre aussi que la Grande-Bretagne réchignait à s’adapter, à changer ses comportements et ses modes de vie… la virulence du débat sur le déclin ne montre-t-il pas à l’inverse une Amérique prête à l’autocritique constructive, qui refuse le pessimisme de Kennedy ?

Mais c’est surtout Joseph Nye qui, dans Bound to Lead[26], opère de manière magistrale le déplacement qui permet de répondre aux thèses déclinistes. D’un problème du calcul de la puissance de chaque Etat, et son évolution historique – qui est l’angle d’approche de Kennedy – il passe en effet à une interrogation sur les critères pertinents pour évaluer la puissance, et montre que l'Amérique détient des attributs fondamentaux de puissance que la littérature décliniste n’a pas su voir. L’argument central de Nye est que les critères traditionnels (matières premières, production industrielle, quantité d’armes, etc.), qui constituent le “ hard power ”, ne suffisent plus, et que pour comprendre le rayonnement de la puissance américaine, il faut prendre en compte également le “ soft power ”, c’est-à-dire des ressources intangibles telles que le poids dans les organisations internationales, l’impact d’une culture universaliste et reçue dans le monde entier, ou le pouvoir de façonner le cadre des relations inter-étatiques à son profit (“ agenda-setting ”). Pour comprendre le “ soft power ”, il faut admettre que le monde de 1990 n’est pas celui de 1941 ou 1961 : l’interdépendance économique, la globalisation qui amène un rôle croissant des forces privées (médias, multinationales, etc.), le passage décisif à l’ère postindustrielle (technologies, finances, information, etc.), tout comme les organisations internationales et l’essor du multilatéralisme, ont modifié les caractéristiques du système-monde. Et dans ce cadre nouveau, l’Amérique détient autant d’atouts qu’elle en détenait dans l’ancien. Son pouvoir d’action par le “ soft power ”, qui repose sur l’attraction, est aussi important que par le “ hard power ”, qui repose sur la contrainte. En 1996, Joe Nye complète son analyse – devenue un classique – par une étude de l’avantage que confère à l'Amérique son avance dans les réseaux et technologies de l’information ; et ces dernières années ont montré à tous les niveaux de la puissance (militaire et économique notamment) l’importance de ce secteur pour le rayonnement des Etats-Unis[27].

            La réplique des anti-déclinistes a été solide et convaincante ; les événements de la décennie 1990 lui ont donné raison. Mais la confrontation des deux argumentaires ne suffit pas à comprendre le phénomène qu’a constitué ce débat, son ampleur, sa durée. Pour rendre compte de la fortune du thème du déclin, il faut étudier à la fois la manière dont il a été instrumentalisé par le débat de politique intérieure, comment il a pris une vie propre dans le champ intellectuel américain, et enfin ce qu’il révèle de la perception par l’Amérique de sa propre puissance.

déclinistes et décadents : récupération et instrumentalisation d’un concept

 

            L’une des données fondamentales du débat sur le déclin est le double déplacement qu’il a subi, d’une part du domaine de l’histoire à celui des relations internationales et de l’économie, d’autre part du champ des sciences (mode descriptif) à celui de la politique (mode prescriptif), voire de la morale (mode imprécatoire). Il est vrai que le concept de déclin est délicat, parce qu’il mêle pouvoir international et estimation de la situation intérieure, en établissant un lien causal étroit entre les deux notions. Or, non seulement le lien n’est pas toujours évident (c’est le problème de la “ conversion de la puissance ”), mais son manque d’assise scientifique donne libre cours à tous les abus, et particulièrement à la littérature de la décadence qui travestit sa déploration nostalgique - ou son combat politique - en dissertation sur le déclin. Le procédé n’est certes pas nouveau, et l’on sait que la meilleure littérature romaine de la décadence et de la décomposition intérieure a été écrite dans les phases de grandeur de l’empire (Petrone, Juvénal, etc.). De surcroît, le mythe de l’exemplarité et de la mission de l'Amérique semble établir ce lien obligatoire que l’on retrouve dans le concept intraduisible de leadership (à la fois qualité de premier et fonction de chef de groupe) ou dans les discours officiels : “ Nous tenons notre leadership mondial de la force de notre exemple intérieur ” (Bill Clinton, Discours sur l’état de l’Union de 1997).

            En raison de cette ambiguïté, et de sa charge “ émotive ”, le concept de déclin a pu être utilisé par tous ceux qui trouvaient quelque chose à redire à l’Amérique contemporaine, sans se soucier aucunement des questions internationales. Originairement hypothèse de travail pour ce domaine des relations internationales, le déclin est ainsi devenu une sorte de “ dégoût collecteur ” fédérant les critiques portées soit au système social américain, soit beaucoup plus directement à l’administration Reagan, puis Bush (en particulier pendant la campagne de 1992). Bien souvent, les déclinistes ont été des démocrates, plus souvent encore des libéraux. On peut ainsi recenser toutes les causes qui se sont rangées sous la bannière du déclin pour exposer leurs remontrances avec plus d’éclat. Il y a par exemple ceux qui dénoncent les inégalités, la stagnation des salaires des pauvres en regard de l’énorme croissance des salaires des riches (Tax Reform Act de 1986) - la croissance de Reagan a été une croissance coûteuse socialement pour les classes moyennes[28], et pleine de vices cachés[29]. Certains démocrates proposent un redressement national sous l’égide de l’Etat, qui doit retrouver un rôle de guide, par exemple en matière de garantie financière ou de politique industrielle (influence du MITI et de la Commission Européenne)[30].

Cette critique de la gestion reaganienne est aussi celle d’une perte des valeurs fondatrices de la République - les Américains ont rompu le pacte avec les Pères pèlerins et les Pères fondateurs. Felix Rohatyn écrit : “ Les magiciens de la finance ont transformé le pays et ses valeurs en un gigantesque casino. […] La permissivité a érodé notre système de valeurs, de même que la déréglementation a érodé l’intégrité de notre système financier, pour provoquer, au total, un désastre. ”[31] De fait, au-delà de cette reprise “ politique ” du thème du déclin, on observe un ralliement à la notion de tous les nostalgiques d’un “ âge d’or ” mythique et tous les pessimistes qui expliquent le déclin par les effets cumulés de tares traditionnelles de l’Amérique telles que le système électoral qui paralyse tous les deux ans la prise de décision en matière de politique étrangère, le poids des lobbies et des PACs, l’influence excessive et dissolvante du droit, le mauvais état du système éducatif[32], etc. Le déclin, c’est aussi le progrès du “ political correctness ” dans les universités, et l’action dissolvante du multiculturalisme intégral qui s’accompagne d’une “ décomposition de l’Amérique ” et d’une perte d’identité (Arthur Schlesinger)[33]. Mais le déclin est également instrumentalisé par les partisans d’une politique commerciale agressive, d’un retour au protectionnisme, dans la mesure où ils analysent ce déclin comme une conséquence des pratiques déloyales des partenaires commerciaux de l'Amérique. C'est pourquoi l'on trouve parmi les déclinistes les “ Japan bashers ” les plus ardents qui regrettent que l’Amérique se laisse plumer par de machiavéliques Nippons (par exemple C. Johnson, C. Ferguson) : “ Jusque là, le Japon a conçu ses politiques économiques, technologiques et commerciales, y compris ses négociations avec les Etats-Unis, comme la continuation de la guerre et de la prédation par d’autres moyens. ”[34] Enfin, fort logiquement, le déclin est aussi une arme pour les partisans d’un repli de l'Amérique suivant la théorie de la surexpansion impériale – les isolationnistes (Alan Tonelson[35]) y trouvent leur compte, ou simplement ceux qui veulent réduire les engagements des Etats-Unis dans le monde après la chute de l’URSS (David P. Calleo par exemple[36]).

Si, le lien naturel entre puissance internationale et situation intérieure mis à part, on cherche à expliquer le double glissement du débat sur le déclin, et sa fortune, on trouvera sans doute une réponse en étudiant de près les caractéristiques sociologiques de ce débat et le champ intellectuel dans lequel il s’est déroulé.

historiens et prophètes : sociologie d’un débat américain

 

            Deux phénomènes consubstantiels apparaissent dès 1988 : la diffusion à un plus large public des thèses déclinistes universitaires, et la progressive perte de rigueur des arguments utilisés – cette évolution ouvrant la voie à l’instrumentalisation du thème du déclin que nous avons observée. C’est pourquoi il importe de distinguer nettement les travaux universitaires solidement étayés (Kennedy, Nye, Huntington, etc.) des innombrables reprises parfois médiocres de l’un ou l’autre des argumentaires. En fait, il s’est produit un saut intéressant entre la littérature universitaire et le débat public, que l’on observe en quelques occasions, pour des sujets sensibles ou qui apparaissent soudain comme tels (cf. le multiculturalisme, la controverse Goldhagen[37], etc.). Dès que Times ou Newsweek, ou les grands quotidiens nationaux, s’emparent de la notion, celle-ci devient tout à la fois populaire et “ perdue pour la science ” - son partage par un plus grand public, signe d’une attente, lui faisant perdre une part de son tranchant.

            En fait, l’un des problèmes majeurs du concept était présent dès l’analyse de Paul Kennedy : l’extrapolation hasardeuse, dans le futur, des tendances du passé. Naissance et déclin des grandes puissances est un remarquable livre d’histoire, mais sa partie prospective s’est révélée médiocre. En forme de boutade, Stanley Hoffmann recommande pour une lecture agréable de se dispenser du dernier chapitre – alors que la plupart des acheteurs de cet ouvrage ont fait exactement l’inverse. L'auteur lui-même ne s'attendait pas à ce que ces vingt dernières pages retiennent toute l'attention de la critique et des lecteurs, et il avait averti du degré d’incertitude de ces pages pour de simples raisons méthodologiques[38]. Et pourtant, les émules aventureux ont été nombreux. Exemplaire, à cet égard, est  l'ouvrage de Jacques Attali, Lignes d'horizon[39], qui donne comme tant d'autres dans le mirage japonais, l'inéluctable effacement de l'Amérique, et dans l'hyperbole à l’endroit de la glorieuse façade pacifique, qui apparaît décidément comme le rivage des Syrtes de la prospective politique et géographique des années 1980 et 1990. Edward Luttwak, qui spécule dans Le rêve américain en danger sur la date à laquelle les Etats-Unis deviendront un pays du tiers-monde (par rapport aux critères japonais), use de maladroites prétéritions et tombe dans le piège qu’il identifie : “ Imaginer l’avenir en ne voyant en lui qu’un prolongement du passé, voilà sans doute une procédure par trop simpliste : des changements inattendus peuvent toujours l’emporter sur les éléments de continuité. Mais jusqu’ici, au moins, la route semble toute droite – et elle descend. ”[40] Reprenant les remarques de Schumpeter, Robert Bartley note que les périodes de croissance s’accompagnent paradoxalement d’inquiétudes croissantes sur la santé de l’économie, et particulièrement les risques d’épuisement des ressources. Si Malthus n’a pas su voir, à côtés des risques qu’elle comportait, les potentialités de la première révolution industrielle, on ne peut s’étonner que de nouveaux Cassandre jugent mal de la révolution de l’information en cours[41].

            Un autre élément explique l’intérêt suscité par le thème du déclin et sa perte de rigueur scientifique : dans tout débat, particulièrement aux Etats-Unis où la littérature universitaire est extrêmement abondante, il convient de prendre des positions tranchées, caricaturales au besoin, pour se faire entendre, et de pousser ses arguments aussi loin que possible. C’est ce que fait E. Luttwak avec le thème de la “ tiers-mondisation des Etats-Unis ”. Dans un autre registre, Huntington lui-même mêle dans ses citations de Paul Kennedy trois sources très différentes sans en faire le partage explicite : le livre publié en 1987, un article de 1988, et un texte écrit la même année à l’attention de la commission des affaires étrangères de la défense nationale du Sénat, dans lequel Kennedy estime que le déclin relatif des Etats-Unis a été plus rapide que ce qu’il aurait dû être dans les dernières années – une idée plus audacieuse, qu’on ne trouve pas dans Naissance et déclin des grandes puissances[42]. Plus généralement, on s’aperçoit que la riche production américaine dans le domaine des relations internationales est ponctuée par ces essais qui réinventent le monde en l’expliquant à partir d’une thèse centrale et unique (le déclin, la fin de l’histoire, le choc des civilisations, etc.), et que le débat universitaire et intellectuel ne semble s’épanouir que lorsqu’il a de telles positions radicales à se mettre sous la dent. Nul doute qu’il existe, à cet égard, une différence avec les pratiques européennes.

            Pourtant, si le thème du déclin a débordé les frontières des bibliothèques universitaires, s’il a été repris par une foule de journalistes et par le grand public, s’il a été l’objet des manipulations qu’on a vues, c’est qu’il a rencontré, dans les années 1987-1993, une préoccupation réelle de l’Amérique.

le balancier de la confiance

 

Paul Kennedy, se référant à la situation de l’Angleterre édouardienne et au mouvement d’anxiété vis-à-vis de “ l’efficacité nationale ”, prend comme preuve du déclin américain la multiplication des cris d’alarme aux Etats-Unis dans ces domaines (manque de compétitivité, de dynamisme commercial, etc.) : il n’y a pas de feu sans fumée, explique-t-il en substance, et un homme en bonne santé ne se préoccupe pas de son corps[43]. Or, sur ce point, son constat est inexact. Bien au contraire, l’Amérique semble portée périodiquement à se pencher sur ses retards, ses imperfections, sur le mode de l’auto-flagellation excessive bien souvent : car pour le moment, aucune des sombres prédictions qui ont suivi les constats les plus sévères sur l’état du pays ne s’est réalisée.

En fait, le débat sur le déclin est passible d’une autre interprétation, celle-là sur la psychè collective, sur le caractère national. Tout se passe comme si l’Amérique était atteinte de cyclothymie : à de longues phases d’optimisme clamé haut et fort, d’amour-propre, de bonne conscience, voire d’arrogance, succèdent périodiquement de courtes phases de déprime, de dépréciation du pays, d’introspection douloureuse. Depuis l’accession réelle de l’Amérique au statut de superpuissance, en 1945, on peut discerner au moins quatre vagues de déclinisme, qui ont plusieurs traits communs : elles mêlent un choc de politique extérieure à des préoccupations de politique intérieure ; elles coïncident souvent avec des phases de ralentissement économique ; elles se font par référence à un “ ennemi ” qu’on crédite alors d’une puissance considérable, très exagérée (l’URSS, l’OPEP, le Japon, etc.). Sur ce dernier point, il est intéressant de noter que l'un des anti-déclinistes, Richard Rosecrance, envisage deux scénarios pour 2010 en ouverture de son livre[44] : les océans du monde comme un lac japonais, avec une Amérique succursale de l'empire du soleil levant, ou bien une Amérique redynamisée, de nouveau dominante, notamment dans les secteurs technologiques de pointe. Mais dans ce second cas de figure, les raisons de la résurgence américaine sont un rééquilibrage des relations Etats-Unis – Japon, l'adoption des méthodes nippones de production et de gouvernement (MITI…), et un assoupissement du miracle japonais. En bref, le “ retour de l'Amérique ” ne parvient pas à se concevoir hors du cadre de pensée qu’impose le modèle japonais.

Si l’on tente de retracer les accès de déclinisme aux Etats-Unis depuis 1945, on trouve quatre ou cinq périodes – les choix faits ici peuvent être débattus – qui réunissent les critères identifiés plus haut.

-     Une phase un peu spéciale est observable au début des années 1950, à partir des victoires du communisme en Asie ( Truman et Acheson ont “ perdu la Chine ” ; guerre de Corée ; évolution de l’Indochine) et en Europe (Tchécoslovaquie, Berlin) ; ici, le thème du déclin – ou plutôt de la mollesse de l’Amérique - est exploité par les Républicains (“ KC² ”[45], “ roll-back ”), et se traduit à l’intérieur par le réflexe défensif du maccarthysme. Cette phase coïncide aussi avec un creusement du déficit budgétaire dénoncé comme un péril.

-     La première phase incontestable de déclinisme, même si elle est de courte durée, est provoquée par le lancement du Spoutnik le 4 octobre 1957. L’Amérique est sous le choc, et se lance dans une vaste introspection sur son retard technologique, la médiocrité de son système d’éducation en matière scientifique et linguistique, etc.[46] L’exagération de la puissance de l’ennemi, causée par la fin de l’invulnérabilité du territoire américain, est exploitée et renforcée par la campagne de Kennedy sur l’assoupissement de la présidence d’Eisenhower et le “ missile gap ” d’ailleurs inexistant. La récession de 1958, qui ne disparaît que lentement, n’arrange pas les choses. Pourtant la confiance revient au début des années 1960 – qu’on se souvienne des projets spatiaux, de la guerre à la pauvreté, du projet de “ Mekong Valley Authority ”… rien n’assombrit la foi internationaliste et technocratique des libéraux.

-     Pourtant, l’Amérique tombe bien vite dans une longue phase de perte de confiance, de malaise, composée de trois poussées de déclinisme. La première a lieu en 1968, avec l’offensive du Têt et le “ credibility gap ” qui en résulte, la crise du dollar qui perd 8% de sa valeur, les violences et les assassinats à l’intérieur. Le désarroi de l'Amérique de Johnson est exploité par les Républicains qui retrouvent la présidence – Nixon est élu par la majorité silencieuse pour retrouver le droit chemin de l’Amérique.

-     Une autre poussée a lieu en 1973 – 1974 ; c’est la conjonction d’un péril extérieur (la crise pétrolière, qui fait prendre conscience à l’Amérique de sa vulnérabilité) et d’une crise morale aiguë, causée par l’affaire du Watergate et par d’autres reniements de l’idéal américain (les erreurs du Vietnam, les violations des libertés individuelles…) – la récession de 1974 n’arrange pas les choses. Le sentiment est que l’Amérique a failli à sa mission, et qu’elle est sur une pente descendante ; Jimmy Carter, peu après, incarne une volonté de rédemption, de renouer le pacte qui a fait la fortune des Etats-Unis.

-     La dernière poussée de déclinisme de cette série survient en 1979 – 1980, et le mot est employé tel quel au cours de la campagne de Reagan. Elle est causée par les offensives de l’URSS et les avancées révolutionnaires en Amérique centrale, le second choc pétrolier, la récession de 1980, les revirements de Carter qui semble avoir bradé la sécurité du pays pour des gains illusoires en matière de droits de l’homme.

-     Reagan parvient à faire renouer l’Amérique avec la confiance, mais prépare également la dernière de vague de déclinisme, la plus frappante rétrospectivement, celle des années 1987- 1993… Au moment où l’Amérique gagne la Guerre froide, en 1989, plus de la moitié de la population estime que l’Amérique est en phase de déclin.

 

Cette résurgence périodique du déclinisme (sous des formes certes variées) répond donc, tout autant qu’aux circonstances historiques, à une sorte de psychologie collective des Américains, une forme de cyclothymie qui accompagne souvent les idéaux élevés. Cette oscillation entre la confiance, l’assurance, et le doute, voire l’auto-dépréciation, s’observe de manière frappante dans la filmographie, des Green Berets de John Wayne (1968) à Little Big Man de Arthur Penn deux ans plus tard ; et des films catastrophe (La tour infernale, 1974, Les dents de la mer, 1975) du milieu des années 1970 aux Rambos et autres Rocky et Chuck Norris de l’ère Reagan. D’un certain point de vue, Chute libre (Falling Down, 1993) de Joel Schumacher exprime l’état névrotique et anxieux de ces classes moyennes de la vague de déclinisme de 1987 – 1993.

conclusion

 

            La conclusion logique de cette dernière remarque – et de cette réflexion dans son ensemble – est double. Puisque la vague d’exagération dans le pessimisme est bien enterrée, on se trouve désormais en phase d’exagération dans l’optimisme[47], comme le montre l’épisode du sommet de Denver en juin 1997 : un Clinton triomphant, prompt à faire du modèle américain un exemple modèle, tout particulièrement pour l’Europe. Après la glorieuse année 1997, l’Amérique s’est mise à parler de la fin des cycles économiques, d’un “ nouveau paradigme économique ”[48], d’une croissance pour toujours… et les Représentants se disputent déjà l’emploi des excédents du budget – il y a dix ans, la prédiction d’un pareil phénomène aurait prêté à sourire. L’ébranlement de l’économie japonaise, après “ huit années de récession virtuelle ”[49], et le discrédit du modèle asiatique de développement entraîné par la crise financière, encourage cette euphorie ;  “ It’s not the Japanese model, it’s the Japanese muddle ” (Rob Kroes). De fait, l’Amérique a retrouvé la voie du rayonnement économique par ses propres forces, et non en copiant le modèle japonais[50] ; et les faiblesses qu’on identifiait auparavant comme les causes du déclin sont à présent perçues comme des forces - la discrétion de l’Etat par exemple.

Pourtant, trop crier au loup ne peut pas faire oublier que le loup existe, que “ l’orgueil précède la chute ”[51], et qu’aucune puissance ne saurait rester en tête éternellement. Nul doute qu’il se trouvera, dans la décennie à venir, quelque nouveau Cassandre pour mettre en garde l’Amérique face au spectre du déclin et prédire que cette fois, pour de bon, l’empire court à sa perte. Mais qui dit que, cette fois justement, il n’aura pas raison ?



[1] J’emprunte ce titre à l’ouvrage bien connu de Jean-Baptiste Duroselle. Je tiens par ailleurs à remercier Volker Berghahn et Stanley Hoffmann pour leur aide – les opinions présentées ici relevant de ma seule responsabilité.

[2] Jim Chapin, “ Symptômes de déclin ? Brèves notes sur un grand sujet ”, Le Débat n°69, mars – avril 1992, page 41 (reprise d’un article paru dans Dissent en 1991)

[3] Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, Payot, 1989, traduction de The Rise and Fall of the Great Powers : Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000, New York, Random House, 1987, publié l’année suivante sous le même titre à Londres par Unwin Hyman Limited. Les citations sont reprises de la traduction réalisée par M.-A. Cochez et J.-L. Lebrave pour Payot.

[4] Les traducteurs français font assaut d’idées pour traduire “ overstretch ” :  surexpansion, surextension, surengagement, étirement, etc.

[5] I. Wallerstein estime par exemple le moment de bascule vers la surexpansion pour la Grande-Bretagne en 1873 et pour les Etats-Unis en 1967 , cf. “ The United States and the World ‘Crisis’ ”, in T. Boswell et A. Bergesen, ed., America’s Changing Role in the World System, New York, Praeger, 1987

[6] Paul Kennedy, op.cit., page 582

[7] Paul Kennedy, op.cit., page 483

[8] Entre autres le groupe de Cambridge sur l’histoire britannique, qui explore les idées d’un “ empire pétrifié ”, en surextension, vulnérable à la croissance de l’Allemagne : R. Robinson, J. Gallagher, A. Denny, Africa and the VictoriansThe Climax of Imperialism, New York, Garden City, 1961 ; voir aussi les travaux de l’Allemand Ludwig Dehio (The Precarious Balance – Four Centuries of European Power Struggle, New York, Knopf, 1962) qui montre que les essais d’hégémonie en Europe ont toujours été précaires en raison de la formation de coalitions ; ou encore Corelli Barnett (The Collapse of British Power, New York, Morrow, 1972).

[9]  Charles H. Ferguson, “ America’s High-Tech Decline ”, Foreign Policy n°74, printemps 1989, page 123

[10] Jean-Jacques Servan-Schreiber, Le défi américain, Paris, Denoël, 1967, chapitre 1

[11] E. F. Vogel, Japan as Number One : Lessons for America, New York, 1980, traduit en français en 1983, Le Japon médaille d’or : leçons pour l’Amérique et l’Europe, Paris, Gallimard, 1983 ; voir aussi les travaux plus “ engagés ” de Chalmers Johnson comme Strains in the US-Japanese Relationship, Melbourne, Pacific Security Research Institute, 1989

[12] Ishihara, Shintaro, The Japan that Can Say No, New York, Simon & Schuster, 1991

[13] Peter G. Peterson, “ The Morning After ”, The Atlantic, octobre 1987, page 49, ainsi que K. Rasler et W. Thompson, The Great Powers and Global Struggle 1490-1990, Lexington, Ky., University Press of Kentucky, 1994

[14] Robert Heilbroner, “ Sortir de la dépression silencieuse ”, Le Débat n°69, mars – avril 1992 (reprise d’un article paru dans la New York Review of Books en 1991)

[15] B. Bellon, Jorge Niori, Industrial Decline : The End of the American Century, Lexington Books, 1988

[16] Paul Kennedy, “ Fin-de-Siècle America ”, New York Review of Books, 28 juin 1990

[17] Samuel P. Huntington, “ The U.S.Decline or Renewal ? ”, Foreign Affairs, hiver 1988 – 1989

[18] Henry R. Nau, The Myth of America’s DeclineLeading the World Economy into the 1990’s, New York, Oxford University Press, 1990

[19] Joseph S. Nye, Jr., Bound to LeadThe Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990, traduit en français par Brigitte Delorme : Le leadership américain – Quand les règles du jeu changent, Presses Universitaires de Nancy, 1992.

[20] Samuel P. Huntington, op. cit., pp. 82 – 83

[21] Samuel P. Huntington, op. cit., page 79

[22] Samuel P. Huntington, op. cit., pp. 86 – 87

[23] M. Dertouzos, L. Richard, R. Solow, et la commission du MIT sur la productivité indutrielle, Made in America : Regaining the Productive Edge, Cambridge, MIT Press, 1989

[24] Laura d'Andrea Tyson, Who's Bashing Whom : Trade Conflicts  in High Technology Industries, New York, Institute for International Economics, 1992 ;  et auparavant Chalmers Johnson, Laura D'Andrea Tyson, John Zysman, eds., Politics and productivity : the real story of why Japan works, Cambridge, Ballinger, 1989.

[25] Mancur Olson, The Rise and Decline of Nations, New Heaven, Yale University Press, 1982

[26] Joseph Nye, op. cit.

[27] Joseph S. Nye, Jr., William A. Owens, “ America’s Information Edge ”, Foreign Affairs, mars-avril 1996

[28]  Kevin Phillips, The Politics of Rich and Poor, New York, Random House, 1991, et  Boiling Point : Democrats, Republicans, and the Decline of Middle-Class Prosperity, New York, Random House, 1993

[29] Donald L. Barlett, James B. Steele, America : What Went Wrong ?, Kansas City, Universal Press Syndicate, 1992

[30] Felix G. Rohatyn, divers articles dont “ Le nouvel ordre intérieur ? ” Le Débat n°69, mars - avril 1992

[31] Felix G. Rohatyn, op. cit., page 39

[32] Voir en particulier l’influente réflexion en forme de jérémiade d’Allan Bloom, souvent citée par la littérature décliniste : The Closing of American Mind – How Higher Education has Failed Democracy and Impoverished the Souls of Today’s Students, New York, Simon and Schuster, 1987, traduite la même année en édition partielle : L’âme désarmée – Essai sur le déclin de la culture générale, Paris, Julliard, 1987

[33] Arthur M. Schlesinger, Jr., La désunion de l’Amérique, Paris, Liana Levi, 1991, traduction par Françoise Burgess de The disuniting of americaReflections on a Multicutural Society, New York, Whittle Books, 1991

[34] Charles H. Ferguson,  op. cit., page 125

[35] Alan Tonelson, par exemple “ Superpower without a Sword ”, Foreign Affairs, été 1993

[36] David P. Calleo, divers ouvrages (par exemple sur l’OTAN Beyond American Hegemony : the future of the Western Alliance, New York, Basic Books, 1987) et plus spécifiquement son article in Le Débat n°69, mars - avril 1992, “ Les Etats-Unis peuvent-ils s’offrir un nouvel ordre mondial ? ”

[37] Du nom de l’auteur de l’ouvrage qui ouvre ce débat sur le rôle des “ Allemands ordinaires ” dans la perpétration du génocide des Juifs sous le régime nazi.

[38] P. Kennedy, op. cit., page 488

[39] Jacques Attali, Lignes d'horizon, Paris, Fayard, 1990. Les fortunes pour le moins contrastées des prédictions de l’auteur ne l’ont pas empêché d’avancer de nouvelles prophéties dans Dictionnaire du XXIème siècle, Paris, Fayard, 1998

[40] Edward N. Luttwak, Le rêve américain en danger, Odile Jacob, 1995, traduction de The Endangered American Dream, New York, Simon and Schuster, 1993 ; voir aussi “ A la recherche de la prospérité perdue ”, Revue des deux mondes, juillet-août 1992, page 13 – reprise d’un article paru en mars 1992 dans Commentary

[41] Robert L. Bartley, “ Une ère nouvelle à définir ”, Revue des deux mondes, juillet-août 1992, page 43 – reprise d’un article paru en mars 1992 dans Commentary

[42] Samuel P. Huntington, op. cit., page 81

[43] Paul Kennedy, op. cit.

[44] Richard Rosecrance, America’s Economic Resurgence, A bold New Strategy, New York, Harper and Row, 1990

[45] Slogan républicain synthétisant les principaux reproches à Truman, sur la Corée, le communisme, la corruption

[46] Cf. R. Divine, The Sputnik Challenge, New York, Oxford University Press, 1993

[47] Le numéro de mai-juin 1998 de Foreign Affairs illustre ce phénomène, avec deux articles de point de vue opposés : l'un qui prédit que le XXIème siècle sera lui aussi américain en raison des avantages structurels de l'économie des Etats-Unis (M. B. Zuckerman, "A Second American Century"), et l'autre qui tempère les excès dans l'optimisme en réfutant les hyptothèses sur la "nouvelle économie" (Paul Krugman, "America the Boastful").

[48] Fondé par exemple sur le constat d’un percement du plancher du NAIRU – ces hypothèses ont été réfutées par le Council of Economic Advisers dans son rapport de 1998, chapitre 2

[49] Jacob M. Schlesinger, Shadow Shoguns : The Rise and Fall of Japan's Postwar Political Machine, New York, Simon and Schuster, 1997

[50] Désormais, le Japon n'est plus qu'occasionnellement premier détenteur de bons du Trésor américain, la Grande-Bretagne prenant la tête de plus en plus souvent.

[51] citation de la Genèse  reprise par Thomas Foley , ambassadeur au Japon, inquiet de l’hubris américaine (International Herald Tribune, 23 mars 1998, page 4)