Les missionnaires bottés
de la démocratie
LE
MONDE DES LIVRES | 09.09.04 | 17h09
L'AMÉRIQUE
MESSIANIQUE - Les guerres des néoconservateurs d'Alain Frachon et Daniel Vernet.
Seuil, 240 p., 18 €.
D'un côté, un mouvement
intellectuel et politique américain aussi difficile à comprendre qu'à situer,
si changeant et divers que sa substance même, son existence en tant que
mouvement peut être mise en question : le néoconservatisme. De l'autre, un
événement massif, violent, évident : la guerre d'Irak de 2003, que tous les
néoconservateurs ont soutenue.
Avec une telle rencontre,
le court-circuit des simplifications, des raccourcis et des théories du complot
était inévitable. L'opinion s'est donc répandue selon laquelle un groupe
mystérieux d'idéologues fanatiques avait pris en otage la politique étrangère
d'un président faible pour attaquer l'Irak, afin de satisfaire son désir
d'hégémonie ou de défendre les intérêts supposés d'Israël.
Avec L'Amérique
messianique, Alain Frachon et Daniel Vernet rendent un grand service à
notre compréhension de l'Amérique et donc à celle du monde actuel, en
dégonflant ces fantasmes et caricatures. Ils offrent à un lectorat large, dans
un livre accessible et très vivant, une présentation exacte du néoconservatisme
américain et de son rapport avec la guerre d'Irak.
"Nouveaux
conservateurs !",
c'est d'abord une insulte lancée dès les années 1960 par la Nouvelle Gauche à
l'encontre d'un groupe d'intellectuels (Irving Kristol, Daniel Bell, Norman
Podhoretz, Pat Moynihan, etc.) qui commencent à prendre leurs distances
vis-à-vis de l'évolution du libéralisme - la pensée de gauche dominante depuis
le New Deal - vers toujours plus d'Etat, de programmes sociaux coûteux mais
inefficaces, et plus généralement vers un dénigrement systématique des valeurs
de la démocratie américaine, à l'intérieur comme à l'extérieur, sous l'effet du
Vietnam notamment.
Alain Frachon et Daniel
Vernet décrivent bien les origines intellectuelles du néoconservatisme dans un
certain milieu de gauche new-yorkais et ses origines politiques parmi les
démocrates faucons. Ils insistent à juste titre sur le rôle d'Albert
Wohlstetter, premier mentor de Richard Perle, spécialiste de stratégie
nucléaire et de relations internationales, dans la composante militaire du
néoconservatisme. Le chapitre sur l'influence du philosophe Leo Strauss remet
les choses à leur juste place, qui est des plus modestes : "A
l'université de Chicago, Paul Wolfowitz suit les cours de Leo Strauss et d'Allan
Bloom, mais la rencontre décisive est avec Wohlstetter."
La dimension
chronologique est peut-être la moins clairement développée par le livre. En
schématisant, trois avatars historiques du néoconservatisme se succèdent :
école de pensée surtout préoccupée de politique intérieure dans les années
1965-1975, et qui reste ancrée à gauche, elle devient largement une école de
politique étrangère avec la lutte contre la détente dans les années 1970 et,
désespérant du Parti démocrate, finit par se rallier à Ronald Reagan, lui aussi
un transfuge démocrate. Enfin, après une disparition en bonne et due forme, le
néoconservatisme renaît de ses cendres comme une famille de la droite
américaine dont l'identité se situe exclusivement en politique étrangère : affirmer
la puissance des Etats-Unis pour diffuser la démocratie.
Mais L'Amérique
messianique rend un autre service au lecteur : il situe les
néoconservateurs dans le paysage politique américain actuel et décrit
parfaitement l'alchimie de leur influence au sein de l'administration Bush -
alliance inattendue avec les conservateurs chrétiens qui possèdent, eux, une
base électorale ; alliance tactique avec d'autres courants (Dick Cheney et
Donald Rumsfeld ne sont pas des néoconservateurs) ; et surtout rencontre avec
un président qui, après le 11 septembre 2001, adopte certaines de leurs thèses,
en un "cocktail idéologique original".
Leur effort à suivre
fidèlement le raisonnement néoconservateur conduit les deux journalistes,
parfois, à accepter une part de la légende : ainsi sur la "victoire"
des Etats-Unis dans la guerre froide (les néoconservateurs exagèrent leur rôle
historique) ou dans la compréhension du 11-Septembre (ils avaient, en fait,
très largement ignoré le terrorisme). Mais en général ils les critiquent pour
les bonnes raisons, et font toute sa part à la complexité - sur les causes de
la guerre ou sur les attitudes variées des néoconservateurs, à commencer par
Paul Wolfowitz, vis-à-vis d'Israël - sans jamais abandonner leur plume alerte.
L'intervention en Irak
était-elle une bonne idée mal exécutée ? Faut-il toujours s'accommoder de la
tyrannie ou en devient-on complice si on ne la renverse pas quand on le
pourrait ? Faut-il toujours accepter le statu quo, même quand celui-ci favorise
le terrorisme et la régression politique ? S'ils leur ont peut-être donné des
mauvaises réponses, les néoconservateurs ont eu le mérite de mettre ces
questions cruciales sur le devant de la scène. Frachon et Vernet, eux, ont le
mérite de nous livrer les clés pour comprendre un débat essentiel à l'histoire
de notre temps.
Justin Vaïsse
Justin Vaïsse, historien spécialiste des Etats-Unis,
enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris.
Alain Frachon et Daniel
Vernet sont journalistes au Monde.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.09.04