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mercredi 26 janvier
Chapitre 1: Bernard Guetta, Ted Turner, Al Gore, Shakeaspeare et moi
jeudi 27 janvier
Chapitre 2: La démocratie des moonboots
Chapitre 3: "Je suis un petit fantassin de l'armée capitaliste"
Chapitre 4: Davos, comme un Congrès des Verts où l'on parlerait d'écologie
Chapitre 5: L'Etat, c'est quoi
vendredi 28 janvier
Chapitre 6: Comment j'ai rendu ma Xantia et mes copains jaloux en essayant la nouvelle Audi Quattro A8
Chapitre 7: La langue tribale de Davos
Chapitre 8: Un bon Caliphe
Chapitre 9: Davos, américanisé et antiaméricain
samedi 29 janvier
dimanche 30 janvier
Chapitre 12: Le choc de la session sur Gaza
Chapitre 13: Hervé, Clara et "l'instant français"
Chapitre 14: A quoi sert le Forum économique mondial?
Chapitre 15: Remarques finales
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Chapitre 1 (mercredi 26 janvier soir - arrivée)
Bernard Guetta, Ted Turner, Al Gore, Shakeaspeare et moi J'ai eu beau prendre un vol de milieu de journée, qui n'arrivait à aucun moment pratique (trop tard pour le discours de Chirac, qui d'ailleurs n'est pas venu à cause de la neige qui l'aurait empêché de repartir en hélico et d'être à Auschwitz demain), j'ai retrouvé un autre participant à Davos dans l'avion, Bernard Guetta.
Je peux donc répondre la question que tout le monde se pose : oui, il parle vraiment dans la vraie vie comme sur France Inter, en marquant bien les intonations, en accentuant les questions. Étonnant. Ca rend d'ailleurs la conversation encore plus intéressante. Mais en termes de célébrités mondiales, j'allais faire beaucoup mieux quelques heures plus tard.
Entre-temps, je dois l'avouer, on a réussi à se tromper de train pour aller de Zurich à Davos, on est partis vers Bâle, mais tout est rentré dans l'ordre quand Bernard Guetta a usé de son plus bel allemand pour communiquer avec l'autochtone.
Arrivés à Davos Dorf après une conversation ferroviaire sur -- devinez quoi -- les affaires internationales, on est montés dans une navette après dix minutes d'attente dans la neige. On croyait qu'on allait être tranquilles, mais des malotrus sortis d'un hôtel de luxe ont arrêté notre navette et sont montés en rigolant, à grands renforts d'exclamation : un grand baraqué, un moustachu maigre et une blonde.
J'ai tout de suite reconnu Al Gore (il n'a pas maigri), qui s'est assis en face de Bernard Guetta, et j'ai mis quelques secondes de plus à reconnaître Ted Turner, le fondateur de CNN, qui s'est assis à côté du chauffeur tout en continuant à faire des blagues : voici l'homme qui a failli être président, nous a-t-il dit pour présenter Al Gore. Et vous, qui êtes-vous ? Hum... Quelques instants plus tard, Gore a plaisanté en montrant les deux autres : je n'ai même pas de voiture à moi, et voilà tout ce qui reste de ma suite impériale. Bernard Guetta n'a pas pu résister à l'interviewer, mais c'était en off, alors je peux rien dire (il a dit qu'il aimait bien Chirac, qu'il avait été courageux sur la guerre en Irak, et qu'il trouvait lamentable l'encouragement donné au French-bashing lors de la crise). Et puis Ted Turner s'est mis à réciter des vers de Shakespeare, en intégralité, assez longs, c'était assez impressionnant je dois dire (d'autant que Shakespeare dans le texte à l'oral, on comprend jamais rien). Nous sommes tous rentrés dans le "Registration Hall", moi je suis passé tout de suite, mais Guetta (avec un G) a dû attendre que l'on donne son badge et son iPaq à Gore (avec un G comme dans Algore).
En effet, à tous les participants, on remet une sorte de Palm qui permet d'envoyer des messages aux autres participants, de visualiser toutes les sessions et d'avoir la biographie des 2500 petits camarades, entre autres services. Donc, à présent, il faut que je m'y mette, et que j'étudie le programme pour choisir les sessions : il faut payer pour celles aux heures des repas, mais les autres sont gratuites. Il faut aussi que je trouve de quoi manger... la suite demain.
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 Al Gore rigolant avec Ted Turner |
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Chapitre 2 (jeudi 27 janvier matin)
La démocratie des moonboots
Davos a un petit côté démocratique. Bon, c'est vrai, certains arrivent de l'aéroport en hélico, alors que Guetta et moi on a pris le train 2e classe (lequel chenillard omnibus sert, assez curieusement, de remontée mécanique: vers 17h, on voit plein de doudounes débouler avec des chaussures de skis pleines de neige et envahir le wagon en se racontant leurs exploits).
Mais malgré cela, une fois arrivés, tous les participants à Davos sont, pour ce qui concerne le programme des festivités au moins, à la même enseigne, le PDG de Euromoney Institutional Investor International, Inc. et le petit professeur agrégé de l'Education nationale; le premier doit attendre pour "badger" que j'aie fini, na.
Un autre élément contribue à cette égalité relative: le froid. Ce matin, en sortant de l'hôtel, il faisait -15°C (oui mon coeur, j'ai mis l'écharpe de Tata), et ça n'incite pas aux élégances. Du coup, certains se la jouent blizzard, et arrivent accoutrés avec des combinaisons de ski et des chaussures canard (les Américains); d'autres choisissent la voie russe, qui consiste à transporter ses souliers dans un méchant sac plastique et de laisser leurs bottes au vestaire; d'autres enfin adoptent un moyen terme et la mode "Paul Bremer" (les chaussures Caterpillar jaunes sous un complet - ah oui, encore une chose: il y a une amende pour ceux qui portent une cravate), comme Fred Bergsten que j'ai écouté ce matin. A noter: tous ceux qui s'occupent d'environnement, de paix ou de dialogue social doivent porter la barbe, mais bien taillée (bon, ce n'est pas une vraie règle, mais son observation est cependant frappante).
Enfin, il y une certaine diversité de participants, car les organisateurs invitent, en couvrant plus ou moins (mais souvent entièrement) leurs frais, des personnalités qui leur semblent intéressantes: des membres des clergés, des "social activists" (ceux qui ne sont pas à Porto Allegre), des représentants d'ONG, des universitaires, des auteurs, des chanteurs, des syndicalistes... Bref, de quoi compenser les participants qui font tourner la boutique, ceux qui paient cher pour venir (et dont les enterprises contribuent annuellement au Forum), et qui sont des pédégés ou des cadres très supérieurs. |
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La classe, tout simplement |
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Chapitre 3 (jeudi 27 janvier soir)
"Je suis un petit fantassin de l'armée capitaliste"
Davos a gagné la guerre contre les altermondialistes par une double stratégie de sécurité draconienne et de cooptation. D'un côté, en effet, le site est admirablement fliqué -- par exemple, dans le train qui montait à la station, des policiers ont parcouru les wagons, ne nous ont même pas adressé un regard (la veste de Guetta était pourtant élimée) et se sont intéressés à deux adolescents à cheveux longs et idées courtes, lesquels étaient en fait de faux altermondialistes et de vrais apprentis bobos, aux jeans impeccablement déchirés. Une fois sur place, tout est réglé comme une horloge suisse, il n'y a même pas d'embouteillage, le système de badge fonctionne à merveille, et les forces de sécurité sont très nombreuses.
Ca n'a pas empêché Greenpeace de réussir à monter une petite manif juste devant l'entrée du centre de Congrès: 50 activistes en tenue noire (sur laquelle était dessiné un squelette) allongés sur le sol glacé ou enneigé, protestant contre les "corporate crimes" et surtout Bhopal. Un 51e larron, en costard cravate, et muni d'un attaché case siglé "Dow Chemical", enjambait théâtralement les corps en mimant celui qui n'y est pour rien. Assez efficace, d'autant que le siège de la BBC est juste au-dessus.
L'autre aspect de la stratégie, c'est la cooptation: cooptation interne de représentants des ONG qui participent au forum lui-même (cf. chapitre 2), et cooptation externe par les sessions "Open Forum". Ces sessions sont en effet ouvertes à la population locale et à tous ceux qui souhaitent venir, donc pas mal d'activistes qui, systématiquement, applaudissent les représentants d'ONG ("bien!") et bouent les représentants de BP et ABB ("pas bien!"). Ca ne se passe pas dans le centre de Congrès mais dans l'auditorium géant d'un lycée (les ados suisses sont très grands car ils boivent beaucoup de lait).
J'ai assisté à la session Open Forum "Does Respecting Human Rights Pay?", qui portait sur la "corporate responsibility", les obligations morales et la responsabilité sociale des entreprises. C'était assez musclé, plutôt intéressant, mais les capitalistes pur jus n'étaient pas là, ceux qui disent "Come on, spare me this 1970's wishy-washy discourse" ou "I'm a private in the capitalist army" [note: contrairement à mes légendes, toutes mes citations sont authentiques]. Et de l'autre côté, les vrais altermondialistes ne sont pas là non plus: à l'entrée de la session, des activistes nous distribuaient un flyer "Open Forum 2005: washes the dirtiest companies clean", où l'on pouvait lire "Many critics of the globalisation don't take part in the Open Forum, because it is abused as an Alibi Event."
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Ils sont morts, et en plus
il faisait -12°C |
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Chapitre 4 (jeudi 27 janvier soir)
Davos, comme un Congrès des Verts où l'on parlerait d'écologie
Davos lave plus vert que vert. Moi-même je commence à développer un sentiment de culpabilité au sujet de mes émissions de gaz (à cause de ma Xantia diesel). Ca commence deux mois avant le forum: les participants reçoivent un dossier "Attend Climate Neutral" leur proposant de compenser les émissions de gaz carbonique que leur déplacement AR à Davos en avion puis en voiture va engendrer. Comme ils ne vont pas planter un arbre ou tuer un mouton néo-zélandais eux-même, ça passe par une compensation financière: on dispose d'un calculateur d'émissions puis d'un convertisseur qui budgète le coût des actions réparatrices en dollars.
Bon, pour être plus clair, si vous venez de Brasilia, votre vol AR va émettre 8,5 tonnes de CO2, ça vous coûtera 128 dollars en financement de projets de réduction des gaz à effet de serre. Si vous venez de Moscou, c'est moins loin: 2,2 tonnes de CO2 donc 33 dollars. Londres et Paris sont à prix sacrifiés, profitez-en: 0,9 tonne, donc 13 bucks. On s'étonne après ça que les Européens soient davantage prêts à payer.
Mais plus sérieusement, le thème du changement climatique est sorti à presque toutes les sessions auxquelles j'ai assisté (y compris "Will Democracy Survive the media?"), c'est un thème omniprésent, et même les environementalistes estiment que la prise de conscience aux Etats-Unis dans les milieux du business est très avancée - ils projettent que l'administration Bush, du coup, va finir par percoler. D'ailleurs Blair en a pas mal parlé hier. Il a expliqué que chaque fois qu'il allait évoquer ce dossier du réchauffement climatique quelque part, il devait affronter -15°C et une tempête de neige.
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Hors de Davos, vilain pollueur
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Chapitre 5 (jeudi 27 janvier soir)
L'Etat, c'est quoi
La présence française à Davos est très réduite, essentiellement des journalistes, notamment la reine Christine et le roi Bernard. Mais plus frappante encore est la discrétion de la culture politique française - mis à part le discours de Chirac, largement commenté.
Ainsi, dans la seconde session que j'ai suivie, il était question (un peu comme à l'Open Forum, mais entre gens mal habillés, cf. supra) de la responsabilité sociale des entreprises: "Does Business Have a Noble Purpose?" L'un des participants a précisé qu'il était un grand défenseur du business, qu'il fallait le laisser tranquille maintenant, que le business n'avait pas de but moral vis-à-vis de la société, que son but le plus moral était de produire des biens de façon honnête, de façon à ce qu'il passe le triple test des consommateurs, des régulateurs et des actionnaires. Un prof de la Harvard Business School de Harvard l'a attaqué sur sa gauche (paf! ... mais c'est le contraire qui aurait été amusant), en insistant sur l'importance de la légitimité et sur la notion de communauté; puis Lord Browne, l'un des dirigeants de BP (un patron "socially conscious"), a dit que que la confiance, la créativité, la motivation, la notion de bénéfice mutuel (producteur / consommateur, entreprise / collectivité, etc.) tout ça n'était pas compatible avec le libéralisme sauvage. Puis la conversation s'est focalisée longtemps sur le salaire des pédégés américains comme abcès de fixation du rejet du public et source d'illégitimité. Pour finir, le prof de la Havard BS a critiqué l'illusion chicaguienne (chicagoenne? chicaganéenne?) que le marché pouvait tout résoudre, disant qu'il y avait d'autres outils, comme la communauté, ses valeurs partagées et ses normes.
Glups.
J'étais abasourdi. Et l'Etat, dans tout ça? C'est pas lui qui est censé assurer la régulation des entreprises, veiller à leur conduite, les assommer d'impôts pour assurer le bien public, pourvoir à l'éducation, à la bonne marche du système des retraites et tout et tout? Pourquoi c'est l'entreprise qui devrait le faire?
Le pompon, ça a été quand Laura d'Andrea Tyson a reproché aux entreprises de trop faire de publicité et du coup d'inciter trop les gens à consommer. "Grâce aux entreprises, on a des parcs, des musées, mais est-ce que finalement tout ça n'est pas simplement pour vendre plus?" (j'hallucine, c'est Sherlock Holmes en jupons cette femme).
Moi jai failli dire que j'étais plutôt d'accord avec l'ultra-libéral, que les entreprises sont faites pour faire du profit, qu'il faut qu'elles le fassent honnêtement mais que la "reponsabilité sociale", ça revenait d'abord à l'Etat, qu'il fallait un Etat fort et (habilement) régulateur!
Mais j'étais complètement en porte-à-faux par rapport à l'axe du débat plus ou moins de responsabilité sociale. Décidément, la France détone dans ce monde globalisé.
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 Colbert réveille-toi,
ils sont devenus fous |
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Chapitre 6 (vendredi 28 janvier soir)
Comment j'ai rendu ma Xantia et mes copains jaloux en essayant la nouvelle Audi Quattro A8
Bon, bien sûr je raconterai le premier panel où j'intervenais ce matin, un exercice de prospective sur les Etats-Unis en 2020. Mais venons-en tout de suite aux choses sérieuses: je me suis inscrit à l'une des activités non-intello ouvertes aux participants: "Audi Driving Experience".
Le principe est simple: Audi offre aux participants à Davos (cela vous surprendra peut-être, mais ce n'est pas une session "Open Forum") une sorte de cours de conduite sur glace - démonstration de la nouvelle Audi Quattro A8 4,2 litres, un monstre hi-tech de plus 300 CV muni d'un stabilisateur de vitesse EPS, et qui est capable, en freinage, de passer de 100 à 0 km/h en 2,5s pour pas écraser les petits nenfants.
Enfin, sur sol sec. Parce que là, les essais se faisaient sur un circuit-patinoire installé sur un lac gelé près de Davos avec des petits plots orange de ci de là. Les jours impairs, Citröen propose d'essayer la dernière gamme de Xantia diesel, mais je connaissais déjà donc j'ai choisi d'essayer l'Audi A8.
Tout commence dans l'un des hôtels de la station, les 16 participants sont invités à déjeuner, puis ils suivent une demi-heure de Powerpoint sur les principes de base de la conduite par un instructeur allemand tout en orange qui joue les Schumacher mais parle bien anglais.
Une fois arrivé sur le circuit, il faut encore se taper un topo de 10mn, mais cette fois devant les voitures, sur la glace, par -12°C et des rafales de vent, c'est l'horreur, un moment j'ai cru entendre tomber mon oreille.
Enfin, finalement, on conduit ces monstres. Le premier exercice vise surtout à démontrer la modernité des A8: on accélère autant qu'on peut jusqu'à 70-80km/h sur une trentaine de mètres puis on pile tout en commençant à tourner (il faut éviter des plots): la voiture reste parfaitement manoeuvrable et s'arrête au bout de 20m. Bon, impressionnant mais je fais pareil avec ma titine.
Le second exercice est plus intéressant: il s'agit de récupérer une voiture qui chasse (à 40 km/h) en contre-braquant pour éviter de se prendre un arbre imaginaire. C'est nettement plus difficile et contre-intuitif. Moi et mon co-conducteur (le pédégé international de KPMG, il a une Porsche et une Mercedes - je lui ai dit que moi j'avais l'équivalent français, mais en diesel), on a dû le refaire plein de fois.
Malheureusement on n'a pas eu le temps de faire le 3e exercice, quand ça veut pas tourner; mais notre Schumacher à nous a fait une démonstration de pilotage en prenant le volant lui-même, y compris un 380° avec de la neige qui gicle partout autour façon films. Impressionnant.
A la fin, petite cérémonie de remise des diplômes Audi disant qu'on a bien conduit et que cela contribue à la sécurité de tous sur la route. Vous voyez bien: si tout le monde acceptait de se donner du mal, de payer de sa personne et de son temps, comme moi, il y aurait moins d'accidents.
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Même pas renversé de plots
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Chapitre 7 (vendredi 28 janvier soir)
La langue tribale de Davos
Si la présence française est maigre, il n'en reste pas moins que la langue tribale de Davos, comme dit Olivier Roy, c'est le français. Pour une raison très simple: le staff est presque entièrement composé de jeunes Genevois entre 25 et 35 ans, efficaces, internationaux, et qui, d'ailleurs, aiment bien les rares participants français.
Il y a aussi les petites mains de Davos: les vieilles dames qui gèrent le vestiaire - des milliers de manteaux lourds - au centre des Congrès, les jeunes qui s'occupent de l'orientation et du transport des participants... J'ai un peu discuté avec Alexander, un étudiant de Genève, à la pizzeria (il m'expliquait qu'une "cannette", en Suisse, c'est 1/2 litre).
Alexander a pour mission d'appeller les voitures pour les personnalités les plus importantes dans un grand hôtel. Il me dit que son boulot est dur, alternance d'ennui et de coups de bourre, mais que c'est bien payé et qu'il peut serrer la main de G. Schroeder et du président de la Confédération hélvétique (pour la seule journée d'aujourd'hui).
Il vient bosser six jours à Davos, logé nourri, et se fait 1000 francs suisses, donc environ 670 euros, plus 500 F de bonus si tout se passe bien. Mais presque tout le monde obtient son bonus: il raconte qu'une seule étudiante ne l'avait pas eu l'an dernier, parce qu'elle couchait avec les V.I.P.
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 Ah ben forcément tout de suite ça motive
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Chapitre 8 (vendredi 28 janvier soir)
Un bon Caliphe
Donc, j'ai pris la parole pour la première fois ce matin, dans une session typiquement Davos. Non pas tellement par son contenu, mais par sa forme interactive, synergétique et brainstormique. Il faut dire que matériellement, Davos représente ce qu'on peut rêver de mieux en termes d'espaces transformables, de moyens graphiques et informatiques, de savoir-faire logistique et humain, etc.
En premier lieu, Robert Hutchings, le patron du NIC, présentait devant toute la session ses scénarios pour le monde en 2020 (voir le compte rendu qu'en fait Pacal Riché). Ensuite, 8 groupes devaient examiner l'un des scénarios, soit dans l'hypothèse où celui-ci tournait bien, soit dans celle où il tournait mal, et en déduire des recommandations politiques pour les Etats-Unis.
J'étais "discussion leader" avec Christopher Shays, un congressman républicain du Connecticut, assez sympa et pas chauvin. Notre rôle consistait à examiner le scénario "A New Caliphate" dans l'hypothèse ou cela tournait bien (???). La discussion est un peu partie dans tous les sens, mais c'est au moment où mes camarades se sont accordés sur la question: "mais quel monde voulons-nous vraiment laisser à nos enfants? A quel monde rêvons-nous?" que je me suis cru obligé de recadrer la discussion dans un sens plus géopolitique.
D'autant que j'y avais un intérêt personnel: évidemment, le valeureux représentant du Connecticut m'a laissé faire le compte rendu devant toute la session quand les petits groupes se sont dissous pour revenir présenter leurs résultats en plénière. J'ai dû me dépatouiller et j'en ai profité pour refourguer mes idées.
Pendant que les discussions leaders faisaient leur présentation, un sage muni d'un marqueur opérait en silence une synthèse graphique en attrapant nos mots et nos concepts comme des papillons et en les plaçant sur un tableau organique avec plein de flèches colorées dans tous les sens (et vice-versa), un peu comme le dessinateur dans "On ne peut pas plaire à tout le monde" - sauf que notre philosophe-graphiste était ignoré de tous. C'était émouvant comme Diam's chantant "Marine".
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M'sieur! M'sieur! J'en ai trouvé un!
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Chapitre 9 (vendredi 28 janvier soir)
Davos, américanisé et antiaméricain
Il y a le tout-Congrès américain à Davos: parmi les gens que j'ai vus de près, j'ai cité Christopher Shays, mais j'ai aussi partagé des sessions avec Barney Frank (très marrant, il ressemble à Pif), et assisté à d'autres sessions avec Gordon Smith, Bill Frist, John McCain, you name it. Et côté business et société civile, tout autant d'Américains, au total peut-être 1/3. Il n'y a que l'administration Bush qui manque à l'appel, on le lui a assez reproché (ne pas aller à Auschwitz, passe encore, mais à Davos quand même!).
Par ailleurs, la langue de travail du Forum économique mondial est un anglais américain, et les manières informelles, l'usage du prénom, etc., sont d'outre-Atlantique.
Et avec tout ça, étrangement, il règne une sorte d'ambiance antiaméricaine à Davos. Non seulement un anti-bushisme généralisé et parfois prononcé, sauf chez les républicains et les reporters du Wall Street Journal, mais aussi une vision très souvent critique de la façon dont les choses sont faites aux Etats-Unis - par exemple le modèle américain de contrôle financier, ou encore tout ce qui touche aux programmes d'aide.
Si vous ajoutez à cela que les Américains présents n'hésitent pas à critiquer vertement leur pays, le résultat final est déconcertant. Le temple de la globalisation n'épargne guère le pays qui l'a le plus promue (.. et ça aussi c'est très américain).
Mais le pompon, ça a été une session sur les médias intitulée "Will Democracy Survive the media?", qui est véritablement devenue "Will the Media Survive American Democracy?". Il faut dire que Eason Jordan, l'un des journalistes stars de CNN, n'a pas mâché ses mots et déclaré de but en blanc que les journalistes en Iraq n'étaient jamais perçus comme neutres et faisaient l'objet d'attaques délibérées (deliberate targeting)... "des deux côtés".
Appelé à clarifier son propos, il a dit que, en-dehors du massacre perpétré par les rebelles, 12 journalistes, y compris américains, avaient été tués par l'armée américaine, non pas dans des "attaques délibérées", mais bon, disons, dans un climat d'hostilité vis-à-vis de la presse dont le ton était donné par Rumsfeld lui-même. Beaucoup de journalistes pensent des jeunes soldats américains que certains parmi eux voudraient bien se faire un journaliste, dans le feu de l'action.
Sans aller aussi loin, Richard Sambrook, la star de la BBC, a renchéri. Et un autre journaliste dans la salle, rappelant aussi l'affaire de l'hôtel Palestine, s'est félicité qu'ici à Davos on reconnaisse enfin l'ampleur du phénomène, bien connu dans le milieu mais pas au-delà.
Le modérateur, David Gergen, en était interloqué, il n'arrivait pas à passer à autre chose.
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(distribué le matin à Davos)
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Chapitre 10 (samedi 29 janvier soir)
On se lève tous pour Sharon (Stone)
C'est mon ancienne étudiante Hortense, correspondante de la BBC à Davos, qui me l'a raconté: Sharon Stone a fait un bide quand elle a tenté un coup d'éclat à la fin de la session "Funding the War on Poverty". Elle s'est levée et a déclarée qu'elle donnait 10.000 dollars (pfff la nulle, ça vaut plus rien le dollar de nos jours) pour lutter contre la malaria en Tanzanie, et a invité les participants à se lever également, signalant ainsi qu'ils donnaient 10.000 dollars à leur tour.
Un participant s'est levé. Puis plus rien pendant deux minutes, dans le silence, dans cette salle immense. Oups.
Ensuite, les journaux ont raconté que trente participants s'étaient levés, mais il semble que ce soit moins, et surtout qu'ils se soient déclarés après coup. D'ailleurs, on a reçu un message de Sharon Stone sur nos Palms de Davos, racontant son coup d'éclat et demandant à ceux qui n'ont pas pu y assister de donner 10.000 dollars à leur tour; elle veut lever 1 million en tout.
Evidemment c'est très mignon, mais c'est éphémère et ça n'a pas grand sens. Pour le coup, je préfère les idées lancées par Chirac. A mon avis, Davos apporte une vraie contribution à certains problèmes mondiaux (voir chapitre 14 ou 15 demain), mais certainement pas comme ça.
Hortense m'a raconté un autre épisode amusant qui symbolise une évolution de Davos vers toujours plus de glamour et de stars: le "diner des célébrités" (pudiquement appelés "cultural leaders") d'hier soir: les pédégés se battaient pour avoir des places, prêts à faire la queue des heures durant et à être humiliés par le service d'ordre pour s'asseoir à la table de Carole Bouquet, Angelina Jolie, Bono, Youssou N'dour ou Peter Gabriel. Manque de bol: Ted Turner a fait un diner séparé qui les a privés des stars les plus prisées (Stone, Jolie, etc.).
De toutes façons, je trouve cette attraction vers les stars grotesque, c'est du name-dropping de bas étage, une mentalité de midinette ridicule (j'en parlais tout à l'heure à Richard Gere à la table de qui j'étais pendant une heure et demie, à une place de distance, on a échangé des blagues et il m'a dit "you're my man"). |
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Bon. Maintenant comment dire à Marie que j'ai fini par me lever?
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Chapitre 11 (samedi 29 janvier soir)
Pascal Lamy et le visual modeling
Dans la série "mais que fait cette secte très étrange", j'ai compris ce que faisait le sage graphiste mentionné plus haut: du "scribing", encore appelé "visual modeling". C'est Pascal Lamy qui est venu au secours de mon ignorance: il m'a expliqué que c'était un truc anglo-saxon que nous autres, cartésiens rigides dopés à la note administrative ou au plan en trois parties, ne pouvions pas comprendre, mais que c'était une forme de pensée valide et potentiellement créatrice, qui décloisonnait les idées.
N'écoutant que mon courage, je suis allé à la rencontre du scribe en question. Il m'a dit que quand il était petit, il prenait toutes ses notes de cours comme ça. J'étais juste en train de penser "hé ben, il n'a pas dû aller loin le pingouin" quand il m'a dit était devenu ingénieur. A la question de savoir s'il avait vraiment été recruté par le World Economic Forum pour ce talent particulier, il a dit que oui, et même qu'ils étaient plusieurs dans son cas. Scribe, en voilà donc un métier d'avenir.
Dans la série "hi tech de Davos", j'ai aussi expérimenté le vote électronique: on distribue aux participants dans la salle une sorte de télécommande à dix chiffres, et quand une proposition est faite par l'orateur, on peut voter pour ou contre cette proposition: le résultat du suffrage s'affiche instantanément sous forme de graphique sur les écrans de la salle (où sont, alternativement, retransmis des images de l'orateur ou du "visual modeling" en cours). |
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Déjà à Davos, voici 3000 ans...
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Chapitre 12 (dimanche)
Le choc de la session sur Gaza (... enfin un chapitre sérieux)
Dans ces trois jours de Davos, une seule session m'a vraiment marqué, celle intitulée, fort à propos, "Disengagement from Gaza: Building Momentum for a Permanent Agreement".
Elle se déroulait à l'hôtel Belvédère, on était assis par tables de 8, et je me suis trouvé à la table de Michael Tarazi (le jeune conseiller juridique de l'OLP pour les négociations) et Shimon Peres. C'est Tom Friedman, du New York Times, qui animait la session. Contrairement à ce que je pensais, les participants n'ont pas manié la langue de bois.
Ca a commencé par un discours du très Likoud Ehud Olmert, ministre de l'industrie,
chantant les louanges du désengagement de Gaza (je paraphrase et compacte): "la beauté du retrait unilatéral, c'est qu'on n'a pas attendu un accord pour faire ce qui était bien, dans l'esprit de la feuille de route. Il ne faut pas nous demander d'aller plus loin pour le moment. Concentrons-nous sur le désengagement qui doit réussir. Souvenez-vous que Sharon est fragile et qu'il n'y a toujours pas de gouvernement approuvé par la Knesset en Israël!"
Yasser Abed Rabbo (celui de l'initiative de Genève avec
Yossi Beilin) a mis tout de suite les pieds dans le plat, rappelant notamment les paroles de Dov Weinglass, conseiller de Sharon: "Si le désengagement de Gaza survient, est-ce une étape dans un grand processus de réglement final, ou bien alors une manoeuvre visant à escamoter et de geler le reste, c'est-à-dire la Cisjordanie, pour les décennies à venir?"
Contestant l'unilatéralisme dans son principe, il a insisté sur la nécessité d'engager un processus de négociations dans le même temps, de ne pas s'en tenir à une simple coordination technique pour mettre en oeuvre les décisions israéliennes. Au moment où les constructions de colonies en Cisjordanie atteignent un rythme sans précédent et que le mur coupe dans les terres palestiniennes, il est nécessaire d'avancer sur la Cisjordanie et les problèmes de fond dans le même temps. Comme l'a dit Ghassan Salamé un peu plus tard: si l'on veut un processus de paix, il faut un leadership palestinien modéré... mais si l'on veut soutenir un leadership palestinien modéré, il faut un processus de paix.
L'idée de double avancée simultanée a été critiquée par Aaron Miller, un conseiller des six derniers secrétaires d'Etat américains sur le dossier Israël - Palestine: il ne faut pas trop charger la barque et refaire les mêmes erreurs qu'il y a dix ans. Mais, a-t-il concédé, tout ce qui s'est passé de positif a toujours été le résultat de négociations bilatérales.
Silvan Shalom, le ministre des Affaires étrangères israélien, a insisté sur la nécessité d'y aller graduellement, "one step after the other".
A ce moment, mon voisin, Michael Tarazi, a pris la parole et la tension est montée d'un cran.
"Ce qu'on voit en ce moment, c'est l'illustration d'une vieille stratégie israélienne: prendre autant de terres palestiniennes que possible, mais aussi peu de Palestiniens que possible. On a vu ça avec Oslo, c'est ce qui a tué le processus de paix. En se retirant de Gaza, Israël continue à tout contrôler (espace aérien, frontières, économie...), mais se débarrasse d'un coup de la responsabilité d'1,3 million de Palestiniens dans un faux Etat inviable! Je vous le prédis: dans les mois à venir, il y aura des progrès, un meilleur climat, de l'espoir... mais "keep your eyes on the ball" et ne vous laissez pas distraire: dans le même temps, les colonies vont progresser en Cisjordanie et le mur va grignoter toujours plus de terre palestinienne. Les faits sur le terrain, en Cisjordanie, vont être entérinés par les Etats-Unis. Et dans dix ans, il y aura une nouvelle intifada, et on s'étonnera, on dira "Mais qu'est-ce qu'ils ont encore ces Palestiniens?" On courre vers un nouvel échec."
C'est là que Shimon Peres s'est levé et a commencé à parler d'un ton grave. "Regardez nos retraits d'Egypte et de Jordanie". "We gave back every drop of water. Every piece of land. Settlements didn't kill Oslo. Terror killed Oslo. I was beaten twice at the elections..."
Puis il s'est tourné théâtralement vers mon voisin Michael Tarazi, et a pointé son doigt vers lui, parlant lentement, marquant chaque phrase: "You are taking us twenty years back. Don't take us so lightly. Israel is not a business. You are not at a trial" [Michael est avocat de fomation, aux Etats-Unis].
Ses yeux jetaient des éclairs, et comme j'étais juste à côté de Michael, j'avais l'impression de me les prendre aussi. Son ton était à la fois accusateur et presque professoral, paternel. Son visage marqué par l'âge était immobile, seuls ses yeux exprimaient une colère contenue.
"I think by October we will be done with it" (le retrait). Mais les problèmes vont demeurer: le chômage, la situation sanitaire.. il va falloir travailler, et nous le ferons avec la communauté internationale. Se tournant une nouvelle fois vers Michael: "Don't take us so cynically. We are more concerned than you think." Il a évoqué les possibilités de stimuler l'activité à Gaza: les serres qui seront laissées par les colons, le tourisme...
un peu plus tard, un businessman israélien, Yossi Vardi, s'est exprimé au nom de tous les membres de sa famille tués dans des attentats, et au nom des Palestiniens tués par Israël. Sa voix tremblait et prenait un ton accusateur. "This has to stop. We are sick and tired of the war and the blood. You, the so-called leaders, what are you doing? If you want to be leaders, you must act! You must resolve this!"
Il y aurait encore beaucoup à raconter de cette session, j'ai pris 10 pages de notes manuscrites... A Davos, Israéliens et Palestiniens se parlent, et ceci reflète l'amélioration récente du climat politique après la mort d'Arafat. Mais que la route semble encore longue et difficile.
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S. Peres dans une autre session |
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Chapitre 13 (dimanche)
Hervé, Clara et l'instant français
Une ptite teuf à 2500 invités, c'est quelque chose, même si tous les participants ne sont pas habillés "black tie" (smoking pour les hommes, robe de soirée pour les femmes), ce qui est navrant, les gens ne respectent plus rien, tout fout le camp (bon, je dois reconnaître que je n'y mettais pas du mien non plus, mais c'est pas une raison).
La fête se passe au centre des Congrès, dans plusieurs salles. Cette année, les Egyptiens offraient la soirée principale, avec des figurants en costume qui faisaient semblant de graver des hiéroglyphes ou de jouer de la harpe, des gardes de Pharaon immobiles (c'était beaucoup plus facile de les faire rire qu'à Buckhingam Palace) et des sphinx en polystyrène vachement bien imités. Il y avait aussi, dans une autre salle de congrès, la soirée russe, vodka à gogo et musique fusion traditionnelle / moderne, un peu comme le groupe qui animait côté égyptien.
Mais le vrai must d'hier soir, c'était "l'instant français": dans l'une des salles, Clara Gaymard recevait, au nom de l'AFII, l'Agence française pour les investissements internationaux, qu'elle dirige. Elle avait gentiment permis à son mari de s'incruster pour se faire des contacts (mais aucune trace de
Philothée, Bérénice, Thaïs ni de leurs frères et soeurs).
C'était réussi: le collectif des jeunes chefs européens avait été mis à contribution et servait des portions degustation de plats de différentes régions françaises. On s'arrachait le "crumble de Chavignol" et même la "douceur lorraine" (oui, ça paraît bizarre; c'est une sorte de potée revisitée avec bonheur). Une chanteuse reprenait des tubes français récents et anciens sans se croire obliger d'imiter Piaf avec un accent parigot, qui est la scie classique quand on veut "faire français" à l'étranger, tout expatrié connaît ça.
Le seul problème, c'était le monde: la soirée était victime de son succès. Il fallait faire la queue pour pouvoir entrer et c'était bondé à l'intérieur. Sans compter la bousculade autour de Carole Bouquet... du coup, même Hervé Gaymard avait du mal à serrer la main des investisseurs.
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 Les mets français ont fait le délice des investisseurs
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Chapitre 14 (dimanche)
A quoi sert le Forum économique mondial?
A quoi sert vraiment Davos, sinon à distraire, informer et faire se rencontrer les riches et les puissants ?
Il paraît que, dans les années 1990, le Forum était vraiment le temple du libéralisme économique pur et dur. Puis sont venus les altermondialistes et le forum de Porto Allegre, et le 11 septembre, et Davos a évolué.
Deux choses m'ont frappé à ce propos. D'abord, le slogan du Forum, "Committed to Improving the State of the World", correspond à une réalité. La question centrale de tous les débats, c'est l'amélioration de la gouvernance mondiale: comment ralentir le changement climatique, comment rendre la globalisation plus équitable, comment réduire la pauvreté, comment résoudre les conflits les plus brûlants, comment éviter la prochaine crise, la prochaine épidémie, etc. Toute session (de travail) doit déboucher sur des recommandations politiques sur ces sujets. C'est peut-être hypocrite, mais c'est ce dont on parle.
Avant de venir, j'étais persuadé qu'il y avait quelques séances-alibi sur la géopolitique et l'humanitaire, et que l'essentiel du forum consistait en des sessions économiques utiles pour les businessmen, genre quels investissements faire demain, quelle évolution pour le secteur bancaire, pourquoi la régulation est nocive, comment frauder le fisc, etc. Erreur sur ce point. En fait, les sessions gravitent vraiment autour de l'idée de bien public et de responsabilité sociale, et si les mécanismes de marché y ont une place importante, ils sont d'être au centre de tout.
Lors de la séance inaugurale, les participants ont débattu des six thèmes les plus importants pour orienter les débats. Au départ, des thèmes comme "Global Economy" ou "World Trade" tenaient la corde, puis au final les thèmes retenus ont été: "poverty, equitable globalization, climate change, education, Middle East" et "global governance".
Deuxième observation : les pédégés qui viennent là sont exposés à des idées récurrentes qui ne sont pas ultralibérales (encore une fois : le changement climatique, la pauvreté, la responsabilité sociale des entreprises, les erreurs de l'administration Bush, etc.) et qui constituent le coeur des débats. Ils peuvent évidemment s'en moquer, ou rejeter les solutions "de gauche" à ces questions, mais il doivent se situer par rapport à elles, pas moyen de les ignorer. En ce sens, Davos a une fonction de création ou de diffusion d'une sorte de doxa, souvent inspirée par les universitaires, les activistes, les politiques, qui constitue une ouverture, me semble-t-il, par rapport à leur monde quotidien. Autrement dit, je pense que Davos ne les conforte pas dans une vision strictement économique du monde, mais les ouvre à d'autres réalités et d'autres problèmes humains et politiques.
Alors Davos serait un Porto Allegre, mais avec des gens qui comptent ? Évidemment pas. Le Forum reste un rendez-vous des riches et des puissants, qui ont leurs intérêts et leurs idées (d'ailleurs variées). Mais je n'y ai certainement pas trouvé le temple du libre marché déchaîné sacrifiant rituellement, dans une salle de conférence cachée, un altermondialiste égaré. C'est un lieu partiellement ouvert où l'élite globalisée discute des problèmes du monde en se demandant ce qu'elle peut faire -- peut-être pas uniquement pour sauver sa peau d'une prochaine révolution?
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Au moins, à Porto Allegre, il aurait chaud |
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Chapitre 15 (dimanche)
Remarques finales, en vrac
- je me suis trompé sur le nombre de Français à Davos: il y en a beaucoup plus que je croyais. Mais le truc, c'est que chaque Français, moi compris, croit qu'il est le seul au Forum économique mondial, luttant contre cette perte d'influence de notre beau pays (ça valorise, ça fait très Astérix résistant bravement à - ou tenant son rang aux côtés de - l'homo Davosinus). Surtout, il n'y a pas de classement des participants par pays dans les documents distribués, et pas non plus de lieu central où les Français se retrouveraient, à l'instar du "diner brésilien", de la "délégation québecoise"... Mais en plus des journalistes français, et de rares politiques, il y a les "spouses" (généralement mais pas toujours des femmes), et finalement pas mal de participants de plein droit, de grandes entreprises voire de PME.
- Parmi ces participants de plein droit, Loïc le Meur, créateur de "Six Apart". Cette boîte est devenue en quelques mois numéro 1 ou 2 de la technologie du blog avec, si je me souviens bien, Google comme seul réel concurrent (dont blogspot). Passée de 5 à 80 employés en un an, elle est "derrière" 5 millions de blogs dans le monde (dont 100 000 en Iran!). J'ai à peine osé dire que j'alimentais mon prétendu blog html avec un transfert ftp manuel comme au bon vieux temps... Par contre, il ne connaissait pas le "prix du pyjama de satin" qui fait voter les internautes pour le meilleur blog européen.
- Dans la séance sur les relations transatlantiques, deux dessinateurs de presse étaient invités: Chapatte, côté européen, et Pat Oliphant, le légendaire "cartooniste" qui paraît souvent dans le New York Times et le Herald Tribune. Ce dernier, occupant l'espace mural des scribes, a réalisé une fresque circulaire (la pièce modulaire est quasi ronde) géniale sur les relations transatlantiques: l'administration Bush sur une rive, Chirac et Schroëder hautains sur l'autre rive (avec un petit Blair attaché à Bush par une chaîne au pied), se regardant en chien de faïence. Derrière les Américains, en allant vers la gauche, des généraux, des tanks et des avions de combat, puis des fondamentalistes tenant des pancartes "Kill a Muslim for Jesus". Derrière les Européens, en allant vers la droite, une reprise de Guernica et des manifestants antiaméricains. Puis des gens fuyant tous ces fous des deux côtés et se retrouvant, pour boucler la boucle, à l'opposé de la scène centrale pour fraterniser. C'était grandiose. Et dire que tout ça a été effacé d'un coup de chiffon.
- Enfin, c'est une évidence que je ne puis plus réfuter: je vieillis. Au forum, j'ai rencontré trois anciennes étudiantes, dont deux journalistes. C'était l'ambiance nostalgique "mon vieux professeur", je me suis vu soudain à Davos-Pékin 2035 pontifiant encore sur le transatlantique ("Abrams, le secrétaire à la Défense, n'arrivera pas à mater l'insurrection en Iraq... Chirac n'aurait pas dû se représenter une septième fois, il me semble") fumant la pipe et carressant ma barbe bien taillée et rousse comme celle de Timothy Garton Ash... Autre signe qui ne trompe pas: je ne suis plus systématiquement le plus jeune dans les sessions. Hmm, voilà qui est déstabilisant. C'est même angoissant: si je n'ai plus le bénéfice de l'âge, il va falloir que je trouve des choses intéressantes à raconter.
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 Pat Oliphant
(... en fresque, c'est encore mieux)

Chesapeake, c'est promis:
l'année prochaine tu viens à Davos
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- The end -
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