![]() Pour Justin Vaïsse, John Forbes Kerry a bénéficié de ce que les Américains appellent le « momentum » : l’élan, la dynamique. Photo DR |
- Après l'Iowa et le New Hampshire, John Kerry l'emporte à nouveau. Comment expliquez-vous qu'il se soit imposé si vite face à ceux qui passaient pour favoris, Howard Dean et le général Wesley Clark ?
- John Forbes Kerry a bénéficié de ce que les Américains appellent le « momentum » : l'élan, la dynamique. A partir du moment où un candidat a une image de gagnant - et JFK l'a conquise dès les caucus de l'Iowa - les électeurs, le succès allant vers le succès, tendent à penser qu'il est le plus crédible. Le général Clark a commis l'erreur de ne pas se présenter dans l'Iowa. Considéré comme l'anti-Dean, ce qui était un avantage, il a perdu une partie de ses chances quand Howard Dean, qui était monté très haut dans les sondages, a commencé à chuter.
- De quand date cet effondrement ?
- Très précisément, de la capture de Saddam Hussein : c'est après cet événement que les Américains ont commencé, en quelque sorte, à faire la paix avec cette guerre. La meilleure preuve, c'est que, depuis, les médias américains parlent très peu de l'Irak. Howard Dean, qui représentait la colère démocrate anti-guerre ne l'a pas compris. Il a fait des déclarations jugées maladroites, même si, sur le fond, il avait raison : l'arrestation du dictateur ne nous apportera pas davantage de sécurité, a-t-il affirmé. C'est apparu comme une façon de « cracher dans la soupe ». Résultat : même les plus opposés au conflit se sont tournés vers John Kerry, privilégiant le candidat capable de battre George Bush.
Spécialiste des montagnes russes
- Les jeux sont-ils faits, pour vous ?
- Je doute que Dean réussisse à remonter la pente mais John Edwards, parce qu'il est jeune, et le général Clark, parce qu'il a de l'expérience, peuvent encore réserver des surprises. Même si John Kerry semble promis à la victoire. Son problème, c'est qu'il est un spécialiste des montagnes russes. Début janvier, sa campagne était une catastrophe. Aujourd'hui qu'il est favori, les médias vont s'intéresser davantage à lui, les Républicains vont l'attaquer plus durement et l'on va s'apercevoir que, malgré tout, il a quelques faiblesses.
- Lesquelles ?
- C'est un « flip-flopper », il n'a pas de convictions fermes. Il a voté contre la première guerre du Golfe et pour la guerre en Irak, mais contre les 87 milliards de dollars demandés par Bush pour financer l'intervention américaine. Il n'a pas un grand tableau de chasse législatif, alors qu'il est au Sénat depuis 1984. Il paraît influençable : dans les interviews, il est arrivé que sa femme le malmène. Enfin, il peut être peint comme un libéral du nord-est, réputé laxiste en matière de sécurité.
Consensus démocrate
- Quels sont ses atouts ?
- Son immense atout pour cette présidentielle, la première depuis 1980 qui se jouera en partie sur la politique étrangère, c'est d'être un vétéran du Vietnam, un vrai héros. Sa deuxième qualité est d'incarner une sorte de consensus démocrate.
- La polémique sur l'existence des armes de destruction massive peut-elle plomber George Bush ?
- Incontestablement, il y a eu exagération, voire manipulation. Il n'en reste pas moins que sur le plan intérieur, cela pèse nettement moins qu'à l'étranger. Les Américains ont acheté la justification de leur président : la guerre doit amener la démocratie dans la région. Ce qui sera décisif, c'est la situation en Irak même. Si elle continue d'être ce qu'elle est aujourd'hui, Bush n'en pâtira pas. En revanche, si elle s'aggrave, si les élections promises en juin n'ont pas lieu, si les chiites commencent à prendre vraiment le pouvoir, si les Kurdes réclament davantage d'autonomie, les démocrates pourront en profiter.
- N'y-a-t-il pas déjà le début d'une inversion de tendance ?
- Non. La frange viscéralement anti-Bush n'est pas plus importante qu'avant. Le président a encore entre 60 et 65 % de chances d'être réélu. Le scrutin qui s'annonce ne sera pas un choix entre deux hommes mais un référendum : voulez-vous donner quatre années de plus à George Bush ? Si c'est non, il se trouve que ce sera sans doute John Kerry qui ira à la Maison Blanche. Mais ce ne sera pas un choix positif.
Propos recueillis par Michel VAGNER
© L'Est Républicain - 05/02/2004 - Droits de reproduction et de diffusion réservés