Questions internationales n° 3, septembre – octobre 2003

 

 

"Ascension ou déclin de la puissance américaine ?"

 

Entretien avec Pierre Hassner et Justin Vaïsse

 

 

 

1° -  Votre livre, Washington et le monde – Dilemmes d’une superpuissance décrit, à partir de textes représentatifs, les courants de pensée qui animent la politique étrangère américaine. Dans quels lieux sont élaborées les idées qui se disputent cette politique ?

 

- Elles sont avant tout élaborées par des hommes et des femmes qui n'ont pas toujours d'affiliation très forte avec une institution, dont le parcours peut être très varié, et dont la réflexion s'inscrit tantôt dans le cadre d'une université, tantôt dans celui d'un think tank, tantôt au gouvernement. Les réseaux de connaissance et d'amitié jouent également un rôle important, souvent en-dehors des appartenances institutionnelles. Cela dit, on a parfois tendance à oublier les individus et à privilégier les institutions, notamment les think tanks et les revues, parce que c'est plus commode du point de vue de l'identification avec certains courants de pensée. Ainsi, le think tank American Enterprise Institute ou la revue The Weekly Standard sont le fer de lance de la pensée néoconservatrice, et peuvent, en effet, être identifiés comme des lieux d'élaboration de nouvelles visions en politique étrangère. L'originalité du débat américain de politique étrangère réside, finalement, dans la variété de ces lieux d'accueil des chercheurs et penseurs, dans la multiplicité des lieux d'échange des idées (songez au nombre de revues et de magazines sur les affaires internationales !), ainsi que dans la mobilité des individus d'une institution à l'autre. Il est tentant de tout ramener aux think tanks, ces centres de recherche ou "boîtes à penser" qui fourmillent à Washington et forment un chaînon entre le monde universitaire, souvent trop théorique, éloigné des réalités politiques, et le monde de la décision, trop préoccupé par la crise du jour et manquant de recul. Ces think tanks nourrissent les administrations successives en personnel et en idées. Mais en réalité, les idées nouvelles viennent aussi bien des ONG, du Congrès, des militaires, des médias, du monde universitaire, que des think tanks.

 

2° -  Pierre Hassner a qualifié la rhétorique et la politique de l’actuelle Administration américaine de « Wilsonisme botté ». Pensez-vous que l’on puisse parler d’une « Doctrine Bush », et quelle est dans cette politique la part du messianisme et celle de l’analyse des relations internationales en termes de rapports de force ?

 

Il serait exagéré de parler de "Doctrine Bush". La formule du Président Bush, le 12 septembre 2001 : "Nous avons trouvé notre mission'" est plus révélatrice. Cette mission, c'est avant tout la lutte contre le terrorisme et ses alliés. Elle se confond avec la lutte contre le Mal, une lutte dans laquelle les Etats-Unis à la fois victimes, vulnérables et tout-puissants, représentent forcément le Bien, par la perception d'une Amérique qui a la capacité de remodeler le monde pour le Bien, à cause de sa puissance sans égal – la conception de cette puissance en termes avant tout militaires fait partie du même ensemble. Le thème du wilsonisme n'appartient qu'à une partie de l'équipe dirigeante, mais la perception du rapport de force y est intimement liée : pour la première fois le wilsonisme serait réaliste puisqu'il ne s'affirmerait plus par l'intermédiaire d'une organisation internationale impuissante ou suspecte, mais par celui d'un empire irrésistible et bienveillant.

 

3° -  Quelle est à votre sens dans cette politique la part qui revient au 11 septembre et celle qui tient aux conceptions initiales de l’Administration du Président George W. Bush ?

 

Il faut distinguer à la fois à l'intérieur de cette politique et à l'intérieur de l'Administration. Ce qui est commun et permanent, c'est une certaine méfiance envers le multilatéralisme et un accent mis sur l'intérêt national et sur la puissance militaire. Avant le 11 septembre, cela s'exprimait davantage chez Bush lui-même par la priorité accordée au territoire national et aux conflits éventuels en Asie. Mais certains membres de l'Administration, avant tout Paul Wolfowitz, et, partiellement, Cheney et Rumsfeld, avaient dès le début un agenda bien plus ambitieux centré sur le renversement de Saddam, le remodelage du Moyen Orient, la consolidation de l'hégémonie américaine dans le monde, le renversement des gouvernements hostiles ou dangereux. Le 11 septembre et l'émergence de la guerre contre le terrorisme comme thème central ont donné à ce groupe, jusque là plus ou moins marginal, l'occasion, habilement exploitée, de rallier à sa cause le Président Bush et, jusqu'à un certain point, le peuple américain.

 

4° -  On dénonce souvent « l’unilatéralisme » des Etats-Unis. Quelle place la politique étrangère américaine réserve-t-elle aux institutions internationales et aux traités multilatéraux ?

 

- Il y a de ce point de vue, dans l'administration Bush, deux tendances, dont aucune n'est farouchement multilatéraliste, c'est le moins qu'on puisse dire. Du côté du Département d'Etat de Colin Powell, les réalistes traditionnels estiment que le multilatéralisme peut, à l'occasion, être une stratégie habile pour avancer les intérêts américains, pour légitimer les initiatives de Washington, et pour répartir les coûts du maintien de l'ordre mondial. Le modèle est celui de la première administration Bush : un leadership résolu mais qui prend en compte – ou feint de prendre en compte – les avis des alliés. D'où la position de Powell en faveur d'un passage par les Nations unies en 2002 pour l'affaire iraquienne. Du côté du Pentagone – mais aussi chez certains responsables du Département d'Etat, tels que John Bolton, sous-secrétaire d'Etat pour le contrôle des armements –, le multilatéralisme est l'ennemi. Cette position idéologique de principe va de pair avec l'idée que l'unipolarité du système international actuel (en matière de sécurité) est bonne pour l'Amérique et bonne pour le monde. Puissance bienveillante hors catégorie, l'Amérique ne devrait donc souffrir d'aucune limitation de souveraineté, dans quelque domaine que ce soit, puisque c'est elle qui assure l'ordre mondial, la paix. La lutte d'influence entre ces deux tendances, où la seconde a plus souvent le dessus, aboutit à des variations entre un unilatéralisme militant, dont le rejet brutal du Protocole de Kyoto ou du Traité sur les armes de petit calibre fournit un exemple,  et un multilatéralisme à la carte, dont la bonne coopération avec les alliés au sein des Nations unies juste après le 11 septembre offre un exemple. Entre ces deux tendances se développe une sorte de multilatéralisme au rabais, où Washington multiplie les coalitions informelles qui donnent une patine multilatérale à des opérations entreprises sans l'aval explicite des institutions traditionnelles.

 

5° -  Des doctrines comme celles de la guerre préventive, de la contre-prolifération coercitive, justifiées par la lutte contre le terrorisme, qui conduisent à une militarisation de la politique étrangère, ne sont elles pas de nature à généraliser un climat de méfiance dans les relations internationales et à multiplier les risques de conflits ?  

 

- On en revient en partie à la question de savoir ce qui est dû, dans le nouveau paysage stratégique, à l'évolution du monde et au 11 septembre, et ce qui est dû aux conceptions de l'administration Bush. Prenons l'exemple de la Corée du Nord et de l'Iran : certains estiment que c'est le discours sur "l'axe du mal", suivi de la doctrine de préemption et de son apparente application à l'Iraq, qui a inquiété Pyongyang et Téhéran, et les a poussé à obtenir au plus vite une dissuasion nucléaire pour se mettre à l'abri d'une intervention militaire américaine. La réalité est plus complexe : ces deux pays ont peut-être accéléré leurs programmes du fait de l'activisme de Bush, mais tous deux les avaient commencé bien avant que cette administration n'arrive au pouvoir, en trichant sur leurs obligations respectives. Et ce n'est pas l'administration Bush qui a inventé le terrorisme catastrophique d'Al Qaeda.... autant de problèmes qu'une administration différente aurait eu à gérer de toutes façons ! Autrement dit, s'il est vrai que cette équipe a une tendance à tout aborder par l'angle militaire au détriment d'autres approches, et à multiplier les bruits de bottes, il est abusif de la rendre responsable de la détérioration récente du paysage stratégique.

 

6° -  Il existe un courant de pensée « décliniste », qui considère qu’en réalité la domination américaine est sur la défensive, en recul, et qu’elle ne dispose pas d’une puissance suffisante pour s’imposer à long terme. Qu’en pensez-vous ?

 

- Ce qu'il y a de bien avec ce genre de théorie du déclin, c'est qu'elle finit toujours par se vérifier. Mais à long terme, comme dirait Keynes, nous serons tous morts. Regardons plutôt des indicateurs simples : les Etats-Unis accélèrent leur avance technologique sur le reste du monde, augmentent leur budget de la défense sans que cela pèse excessivement sur l'économie, et aucun concurrent global ni même régional ne s'annonce à l'horizon de 2020, pas même la Chine. Ce n'est donc pas par une puissance ou par un groupement de puissances que l'Amérique serait défiée. Est-ce que le déclin viendrait alors d'une sorte de surextension impériale ? Il est vrai que l'Armée de Terre américaine est pour ainsi dire bloquée au sol en Iraq, et les Etats-Unis sont confrontés à une stabilisation forcément ardue, une tâche impériale largement anachronique qui pourrait amener une sorte de fatigue et d'usure dans l'opinion publique, un appétit d'engagement moins grand qu'auparavant. Mais la puissance militaire des Etats-Unis reste telle que le seul moyen de les défier est de manière asymétrique, par le terrorisme et les armes de destruction massive. Un scénario "à l'israélienne", où la puissance augmente en proportion inverse de la sécurité des citoyens, n'est pas à écarter ; et cela pourrait entraîner, éventuellement, des difficultés à long terme. Pour faire face à ce défi, qui est bien analysé dans la Stratégie de Sécurité nationale de 2002, les Etats-Unis sont intervenus en Afghanistan et en Iraq, ce qui est un traitement partiel du problème – le traitement le plus facile à mettre en œuvre, celui qui porte le plus rapidement des fruits, tout en amenant de nouveaux dilemmes comme celui de l'occupation. Voir dans ces invasions un signe de crispation, de recul global de la puissance, paraît exagéré : les deux opérations ont abouti à renforcer la présence américaine dans des zones stratégiques et à alléger quelque peu la menace terroriste. Il convient aussi de rappeler dans quel esprit de croisade – contre le terrorisme et pour établir la démocratie – se sont déroulées ces opérations, un esprit optimiste proche de celui qui prévalait au début des autres conflits du siècle écoulé.