(Attention
- la version présente diffère de la version finale)
"Seuls au centre du monde"
Alternatives
internationales – Le titre et plusieurs passages de L'empire du milieu sont consacrés au
thème de la centralité des Etats-Unis dans le système international. Sur quoi
repose cette thèse ?
JV – Le système de
l'après-Guerre froide, qui va de la chute du mur de
Berlin au 11 septembre 2001, repose incontestablement sur la centralité de
l'acteur américain, qui y joue un rôle infiniment plus grand que n'importe quel
autre. Il est présent dans tous les dossiers "globaux", et joue un
rôle clef dans tous les grands équilibres de sécurité régionaux, notamment celui de l'Asie du Nord-Est (Japon,
Chine, Taiwan, Corée), celui du Golfe persique et celui de l'Europe. Les forces
américaines stabilisent les rapports de force et évitent, bien souvent, des
courses aux armements. De fait, il a été remarqué que le seul point commun
entre les différentes régions du globe, d'un point de vue stratégique, était
l'Amérique ; seuls les Etats-Unis sont présents partout.
AI – Cette
centralité a d'autres aspects ?
JV
– Oui, à commencer par l'impact démesuré de la vie politique intérieure
américaine sur les relations internationales. Les décisions prises par le
président ou par le Congrès affectent l'existence de millions de gens, et
influencent de manière décisive l'évolution de certains dossiers internationaux
(aide au développement, lutte contre la drogue, etc.). Or ces décisions sont
souvent le fruit de pressions intérieures, de considérations très locales,
parfois même sans lien avec les enjeux internationaux. On lit aussi ce phénomène
de centralité dans le primat des relations bilatérales entre les Etats-Unis et
chacun des autres pays sur toute forme de coordination multilatérale :
l'image utilisée couramment est celle d'un moyeu, l'Amérique, d'où partent des
rayons, sans que ces rayons aient de vrais liens entre eux – c'est
particulièrement net en Asie du Nord-Est. Cela nous amène à un dernier aspect
de la centralité : la tendance à l'instrumentalisation ou la
marginalisation des organisations internationales au profit d'une légitimité
proprement américaine, et parfois d'une simple projection de normes fédérales.
AI – La guerre
contre le terrorisme déclarée dès le 11 septembre par
George W. Bush change-t-elle la donne ?
JV
- Non, elle accentue plutôt les tendances décrites dans le livre, puisque le
sujet du moment est la guerre contre le terrorisme et que les Etats-Unis en
sont le leader. Qui s'intéresse aujourd'hui aux rapports Asie – Europe ?
Toute notre attention se concentre, à juste titre, sur les nouveaux rapports entre
Washington et Riyad, Moscou, Pékin ou Islamabad. L'Amérique a renforcé sa
présence militaire en Asie centrale et en Asie du Sud, région où elle était peu
présente jusqu'alors. Elle a renforcé ses demandes à tous les pays en termes de
renseignements, de police et de justice, d'immigration, etc. – autant de
domaines touchant à la souveraineté des pays. En jouant très naturellement sur
l'effet du 11 septembre – la peur d'une réaction violente de Washington par des
pays comme la Syrie ou le Soudan – et "l'esprit du 12 septembre",
c'est-à-dire la solidarité des alliés, les Etats-Unis ont accru leurs marges de
manœuvre à l'égard des uns et des autres. L'administration Bush s'appuie plus
que jamais sur les organisations internationales pour légitimer ses actions, mais
ce qu'elle nomme "multilatéralisme" n'est bien souvent que la somme
de relations bilatérales très asymétriques, où Washington a
un avantage écrasant.
AI
– Et l'Europe ?
JV
– Elle n'échappe pas à la règle. Elle a été, c'est vrai, placée dans une situation
paradoxale et désobligeante, son aide militaire étant refusée. Mais sa
marginalisation provient tout autant du choix fait par ses pays membres d'une
expression purement nationale, plutôt qu'européenne, de leur solidarité, et
cette "course à l'allié le plus méritant" entre Blair, Shroeder et
Chirac, d'octobre à décembre, a retardé un peu plus l'avènement d'une politique
étrangère commune, au profit d'un jeu de puissances intra-européen. C'est
devenu, l'espace de quelques semaines, une "société de cour" au sens
de Norbert Elias, où la puissance est directement fonction de la distance au
centre, c'est-à-dire Washington.
AI
– Est-ce que la guerre contre le terrorisme modifie l'image paradoxale
que vous donnez dans le livre d'une Amérique en manque de cohérence et
finalement fragile ?
JV
– C'est certain. Pierre Melandri évoque pour l'après – Guerre froide un
"leadership à temps partiel". Il est clair qu'aujourd'hui comme à
l'été 1995, au moment de l'intervention en Bosnie, "l"Amérique est de
retour" – pour reprendre l'expression de notre ministre des affaires
étrangères de l'époque. Comme dans les guerres précédentes, Washington a
largement fait taire ses dissensions intérieures et, comme au moment de la
crise de l'avion–espion en Chine, ses principaux leaders travaillent dans le
même sens – ce qui n'empêche pas les débats, voir page… – et le Congrès les
soutient. Car on ne le perçoit pas assez en Europe : l'Amérique est un
pays en guerre. Cela se sent dans la population, dans son sursaut patriotique,
et cela se constate dans le formidable basculement des pouvoirs à Washington,
du Législatif et du Judiciaire vers l'Exécutif qui a énormément gagné de
terrain depuis le 11 septembre. Quant à la fragilité, elle a été démontrée par
ce qui s'est passé ce jour-là, et par les attaques à l'anthrax, et elle
demeure. Mais à long terme, est-ce que la véritable fragilité américaine n'est
pas l'incompréhension croissante qui risque de s'installer entre les
Etats-Unis et le reste du monde, à
mesure que les phases de la guerre contre le terrorisme vont se succéder ?