Revue Salamandra n°5 – printemps 2004
Les
néoconservateurs américains et l'Europe
Entretien avec Justin Vaïsse*
Propos recueillis par Rodolphe
Lachat
Quand les neocons entendent
parler d’Europe, ils sortent leur revolver. Des charges europhobes du Weekly Standard au diagnostic sans appel
de Robert Kagan, explication de texte avec Justin Vaïsse*, historien
spécialiste des Etats-Unis, qui prépare une thèse sur cette école de pensée,
tant décriée et si souvent caricaturée.
Salamandra - Aux Etats-Unis comme en Europe, les néoconservateurs sont
souvent assimilés à une secte d’intellectuels d’extrême droite. Pourtant,
n’est-ce pas un mouvement de pensée qui trouve ses origines à gauche ?
Justin Vaïsse - C’est effectivement une école qui naît à gauche dans les années soixante, en réaction à l’évolution du libéralisme (au sens américain du terme), c'est-à-dire cette sorte de "pensée unique" des années 1940 et 1950 qui est un mélange de keynésianisme, de programmes sociaux et de refus farouche du communisme à l'intérieur comme à l'extérieur. A cette époque, un certain nombre d’intellectuels, puis des activistes démocrates dans les années soixante-dix, vont réagir à ce qu’ils considèrent comme une dérive « gauchiste » du libéralisme, qui s’incarne dans des programmes sociaux gigantesques et très souvent inefficaces : volonté d’éradiquer la pauvreté, de refaire la société, mais aussi droits réservés pour toutes sorte de minorités sous forme de quotas. Autant les néoconservateurs ont été en faveur des droits civiques des Noirs américains, autant ils estiment que cette proposition va trop loin. Pour toutes ces raisons, ils vont tenter de tirer le libéralisme et le parti démocrate davantage vers le centre. Par dérision et par moquerie, ils sont alors traités de "nouveaux conservateurs", néoconservateurs. Et certains, comme Irving Kristol, vont assez rapidement s’approprier le label.
Ce courant va aussi affirmer une pensée particulière en politique
étrangère.
C’est le deuxième paradoxe d’une école non seulement née à gauche, mais sur des problèmes intérieurs, quand on la considère aujourd'hui, à juste titre, comme une école de politique étrangère de droite ! En fait, les questions extérieures arrivent un peu plus tard, à partir de 1967. Les néoconservateurs luttent alors contre le relativisme moral et l’idée, née de la guerre du Vietnam, d’une puissance américaine fondamentalement malfaisante. Pour eux, les Etats-Unis, même s’ils ne sont pas parfaits, demeurent, face à l’URSS et aux régimes communistes, le meilleur rempart pour la démocratie et le monde libre. Cet accent moral, consacrant la supériorité de la démocratie et l’importance de la défendre y compris militairement, est très important chez eux. En conséquence, à la toute fin des années soixante-dix, découragés de pouvoir influer sur l’évolution du libéralisme et du parti démocrate, ils choisissent de passer à droite et de soutenir le candidat républicain Reagan.
Dans un récent article, vous évoquez les trois âges du néoconservatisme[1]. Après les
intellectuels des années soixante, les démocrates des années soixante-dix, la
dernière génération, notamment représentée par William Kristol et Robert Kagan,
se range définitivement à droite. Malgré
tout, reste-t-il des néoconservateurs chez les démocrates ?
Il en reste quelques-uns. Certains ont soutenu Clinton en 1992, attirés par ses accents moraux et l’insistance qu’il mettait sur les droits de l’homme et la défense de la démocratie ; c'est le cas de Ben Wattenberg ou encore de Joshua Muravchik de l’American Entreprise Institute[2]. Quelques-uns ont même travaillé dans son administration, comme Penn Kemble. James Woolsey, qui a été directeur de la CIA sous Clinton, est toujours resté démocrate sur les questions intérieures tout en préférant le programme républicain pour les questions internationales.
C’est donc ainsi que Richard Perle par exemple, qui a notamment été
Sous-secrétaire à la défense de Reagan, peut continuer à se considérer
démocrate ?
Oui. Ce sont des gens qui viennent de la gauche de l’échiquier politique sur le plan intérieur et qui sont parfois restés attachés à ces questions-là. Ainsi, certains d'entre eux conservent une sensibilité un peu différente des autres familles de droite, notamment sur les questions de valeurs, d’avortement ou de rapports entre les races, où ils demeurent plus proches des démocrates.
Pourtant comme le remarque Irving Kristol[3], l’une des évolutions majeures du néoconservatisme des dix dernières années semble être le rapprochement de ces intellectuels, pour la plupart laïcs, avec les fondamentalistes chrétiens.
Oui, mais ce rapprochement tactique est surtout conditionné par la question d’Israël et donc, là encore, par la politique étrangère américaine, et non par la politique intérieure. Par exemple lorsqu’en 2002, à l’occasion du centième anniversaire Storm Thurmond, Trent Lott, le leader des républicains au Sénat, a fait des déclarations à caractère raciste, ce sont les néoconservateurs qui ont, à droite, le plus vivement réagi contre ces propos. Mais il est vrai qu’en ce qui concerne les questions intérieures, il n’existe plus de réelle cohérence néoconservatrice.
Démocratiser l’Irak, combattre l’axe du mal, renouer avec
l’exceptionnalisme américain... On doit ces slogans aux néoconservateurs. Au
point d’en faire les uniques responsables de la politique étrangère américaine
et les acteurs d’une cabale visant à dominer le monde. Au-delà des préjugés et
des caricatures, l’influence des néoconservateurs est-elle si grande?
Ce qui est intéressant avec les néoconservateurs, c’est que leur influence se fonde uniquement sur le pouvoir des idées et la présence d’un certain nombre de leurs représentants dans les cercles de l’Administration Bush. Il est facile de prendre un ton « conspiratorial » et de prétendre qu’il s’agit d’une cabale qui a pris en otage la politique étrangère américaine. Tout comme il est faux de dire que la politique étrangère américaine est uniquement fonction des intérêts pétroliers, économiques, électoraux du gouvernement en place. Car les néoconservateurs n’ont aucun poids électoral, ni d’intérêt économique réel. Ce pouvoir des idées, c’est quelque chose que les antiaméricains ont un peu de mal à intégrer. C’est une ironie pour les observateurs de l’Amérique qui ont justement à combattre ces préjugés.
La guerre en Irak fut une incontestable victoire pour cette école. Mais
depuis la Chute du régime Baas, la situation semble moins à leur
avantage : enlisement, retour à l’ONU… Leur route s’arrêterait-elle à
Bagdad ?
Certes, pour beaucoup d’entre eux, Bagdad n’était qu’une étape. Mais cette guerre était aussi, pour plusieurs raisons, un objectif en soi. Elle était notamment nécessaire pour démontrer que l’Amérique était crédible et prête à utiliser la force quand elle menaçait de le faire. De ce point de vue, l’objectif est rempli. Saddam Hussein était par ailleurs réellement pensé comme une menace à long terme, comme l'une des pierres d'angle d’un statu quo régional néfaste. En fait, les néoconservateurs ont une vision de la situation internationale qui est quasiment marxiste. Juste après les attentats, les Américains, à l’inverse de Européens, ne voulaient pas voir pas de « root causes », de causes fondamentales, pour expliquer le terrorisme (sous-développement, pauvreté, aliénation, etc.). C’était une vision purement éthique, morale, non historique et non rationnelle qui prévalait et qui se caractérisait par les propos de Bush : « Le mal a soudainement frappé dans le ciel de nos villes… ». Puis tout a basculé dans l’excès inverse, en partie sous l'impulsion des néoconsrvateurs – le terrorisme devenait non seulement explicable, mais provenant de déterminants sociaux, économiques et politiques: déficit démocratique, manque d'opportunités et d'ouvertures pour la jeunesse, stagnation générale du monde arabo-musulman… Il fallait alors régler ce problème en s’attaquant au cœur du malaise, et non plus seulement en éliminant quelques terroristes malfaisants.
Les théories de Robert Kagan ont suscité de vives discussions en
Europe. Cette critique d’une Europe post-tragique est-elle seulement due aux
tensions survenues lors de la crise irakienne ?
Non, c’est quelque chose d’assez ancien : l’idée d’une Europe dépendante, féminine, velléitaire et immorale de la Guerre froide qui, par exemple, établit des contrats de gaz avec l’URSS quitte à se lier les mains avec Moscou ; c’est aussi l’Europe de la Détente, qui veut s'entendre avec l'adversaire communiste au lieu de le combattre… Or, la nouvelle donne géopolitique fait que d’une part l’Europe tend à s’affirmer comme de plus en plus indépendante, et que d’autre part les Etats-Unis et le vieux continent partagent de moins en moins de fondamentaux communs (menaces communes, vision des organisations internationales…). La crise irakienne a simplement renforcé nombre de néoconservateurs dans leurs préjugés anti-européens.
Cette indifférence, cet éloignement étaient déjà présent dans les
propos de Bush et de son équipe durant la campagne présidentielle de 2000 ainsi
que dans les arguments des républicains nationalistes qui s’emparent du Sénat
en 1994. En quoi la critique néoconservatrice se distingue-t-elle de celles des
autres familles de droite ?
La pointe de la critique néoconservatrice, c’est l’immoralité de l’Europe – c'est l’Europe qui n’a jamais trouvé un dictateur devant lequel elle n’ait envie de se coucher. Pour eux, c’est particulièrement flagrant en ce qui concerne la France.
En qui concerne l’attitude à adopter face à l’Europe, comment se situe
plus généralement l’Administration Bush ?
Il y a dans ses rangs 10 à 15 % de personnalités, peut-être 20% mais pas plus, qui sont authentiquement europhobes, qui estiment qu’un des objectifs stratégiques de l’Amérique doit être de contrecarrer délibérément l’unité européenne, notamment si ce processus doit conduire à une Europe gaullienne ou chiraquienne. Certains néoconservateurs partagent ces vues. Puis, il y a 50 à 60 % de gens qui, comme Kristol et Kagan, estiment qu’il n’est plus dans l’intérêt des Etats-Unis de soutenir l’unification de l’Europe comme cela a été le cas depuis 1945. A l’ère du post-atlantisme[4], l’Europe appartient au passé. Elle n’est plus au cœur des préoccupations de sécurité des Etats-Unis et n’est plus perçue comme l’allié le plus utile. D’ailleurs, pour ceux-ci, l’Europe est assez grande pour se diviser toute seule : la bonne politique est le "benign neglect", la douce négligence. Restent ensuite des « européanistes », des personnes qui connaissent bien notre continent et qui estiment qu’un certain degré d’unité européenne peut apporter au Etats-Unis quelques avantages, notamment un partage du fardeau (burden sharing). C’est la vieille tradition des républicains centristes. Sans vouloir forcement favoriser cette unité, ils pensent que c’est plutôt un bienfait stratégique dans un contexte géopolitique ou l’on manque d’homme pour construire la paix et de dollars pour reconstruire les pays « sauvés » ou en proie aux guerres civiles.
La rhétorique des néoconservateurs semble parfois retrouver les accents des Pères fondateurs des Etats-Unis. De la même manière, leur vision d’une Europe corrompue, décadente ne rappelle-t-elle pas les critiques de l’Amérique puritaine du XVIIIe siècle envers le vieux continent ?
Oui, c’est indéniablement un des fils historiques que l’on peut tirer jusqu’aux néoconservateurs. En fait l’Amérique s’est toujours définie contre : contre l’Angleterre, contre l’Europe royaliste, contre l’Europe coloniale – quitte à oublier qu’elle-même avait eu des tentations de ce type - contre l’Europe des totalitarismes. L’idée qui prédomine, c’est celle de l’exceptionnalisme. L’Amérique est vécue comme une expérience nouvelle, en contrepoint d’autres expériences qui ont généralement échoué en Europe. L’exceptionnalisme, ce sentiment de mission, peut prendre deux figures opposées. D’une part, l’isolationnisme selon lequel ce modèle exceptionnel doit être préservé du monde. Les Etats-Unis peuvent commercer avec lui, sans se compromettre avec lui. A l’inverse, certains pensent qu’il faut que ce modèle profite au plus grand nombre de pays. Pour cela, il convient de renouer, comme le souhaitent les néoconservateurs, avec un élan missionnaire, wilsonien, qui consiste à exporter la démocratie, militairement si nécessaire.
Dans ces critiques, on est souvent frappé de la place que tient l’image
d’une Europe antisémite…
C’est effectivement le principal moteur de l’europhobie – et surtout de la francophobie – aux Etats-Unis. Pour les néoconservateurs, c’est très important à cause du rôle historique que tient la guerre de 1967 dans la naissance de cette école. Par ailleurs, une partie des néoconservateurs est composée d'intellectuels juifs new-yorkais dont certains sont complètement agnostiques quand d’autres sont plus proches de leur religion. Mais comme l’étaient les libéraux d’après-guerre, c'est-à-dire ceux du « Centre vital » des années 50. Cela s’explique tout simplement par le fait que les Américains juifs sont plus actifs politiquement que leurs citoyens d'autres religions. Par ailleurs, l’image d’une Europe antisémite se mélange avec le cliché de l’immoralité de l’Europe. Cette même Europe qui fut incapable de résister aux dictateurs et donc d’empêcher l’Holocauste tout comme elle fut inapte à lutter contre l’URSS et pour la démocratie. Il y a une fusion de ces différentes images et il n’est donc pas du tout étonnant pour eux que l’Europe verse à nouveau dans ses vieux démons. Même si cela fait fi des analyses précises de l’antisémitisme actuel. Enfin, cette analyse est aussi une arme politique de disqualification de l’action de l’Europe au Moyen-Orient. Pour les néoconservateurs, l’antisémitisme présent dans la société européenne, et plus particulièrement en France, soit limite les possibilités d’action du gouvernement français dans la région –et c’est pourquoi Jacques Chirac ne s’exprime pas plus durement contre Yasser Arafat-, soit inspire carrément la politique française au Moyen-Orient.
A travers cette stigmatisation d’une Europe antisémite, apparaît parfois
la vision d’une Europe et d’une France, dans vingt, trente ans, majoritairement
musulmane…
C’est une réelle désinformation et une réelle incompréhension des réalités françaises. Ce n’est pas quelque chose de nouveau car il y a toujours eu dans la vision que l’Amérique portait sur le monde extérieur une bonne dose d’ethnocentrisme, de projection de ses propres réalités. Avec pour conséquence une incompréhension souvent profonde des dynamiques sociales et historiques, de la vitalité et de la complexité des sociétés étrangères. C’est une constante dont le meilleur exemple reste le Vietnam et l’incompréhension des phénomènes nationalistes, de la résistance vietnamienne et le plaquage de certitudes idéologiques qui ne cadraient pas avec la réalité. C’est exactement la même chose pour bon nombre de problèmes de sociétés, qu’on ne peut expliquer qu’en recourant à l’histoire, comme la laïcité, la présence des musulmans en France… Il est bien plus facile de simplement plaquer une vision américaine et de penser que face à cinq millions de musulmans et 600.000 juifs, ce sont forcement les plus nombreux qui inspirent la politique étrangère de la France, quelles que soient les réalités un peu plus complexes à l’œuvre.
Comment expliquer le paradoxe d’une école qui veut se détacher de
l’Europe tout en militant tout au long de la dernière décennie pour
l’élargissement de l’OTAN aux pays d’Europe centrale et orientale ?
Tous les néoconservateurs – même si dans les années quatre-vingt-dix, ils n’existaient plus vraiment encore en tant qu’école – étaient en effet favorables à l’élargissement de l’OTAN mais comme l’étaient beaucoup de démocrates centristes et réalistes. Avec cette idée, cadrant parfaitement avec leur vulgate, que la mission de l’Amérique était d’exporter la démocratie dans le plus d’endroits possibles. Et que l’élargissement à l’Est était la meilleure mission qu’on pouvait donner à l’OTAN maintenant que son principal adversaire avait disparu.
A cet égard, quelle était leur position concernant l’engagement des
Etats-Unis dans les guerres de l’ex-Yougoslavie ?
La coalition en faveur d’une intervention américaine regroupait – et c’est cela qui est intéressant avec les positions idéologiques de l’après-guerre froide – idéalistes de gauche et de droite. C'est-à-dire ceux qui étaient favorables à une intervention humanitaire pour stopper les génocides ainsi que les faucons qui estimaient que la crédibilité de l’Otan était en jeu et qu’il fallait projeter une image de force – un des credo des néoconservateurs – tout en défendant la démocratie et les droits de l’homme en se servant de la puissance militaire. Ces deux groupes idéalistes ont donc lutté contre les réalistes républicains et démocrates qui estimaient que les intérêts vitaux de l’Amérique n’étaient pas en jeu – avec cette phrase célèbre de James Baker: « We don’t have a dog in this fight ». Il y avait donc là de profondes divergences entre le néoconservatisme et les autres écoles de droite.
En 1974, le Sénateur démocrate « Scoop » Jackson, autour
duquel s’étaient regroupés les néoconservateurs, déclarait suite à une série de
différends opposant la France et les Etats-Unis : « La France a
exacerbé les problèmes qui nous divisent. Réglons les choses avec la France,
non pas en condamnant toute l’Europe, mais en oeuvrant étroitement avec nos
meilleurs amis en Europe ». « Punir la France »[5] semble donc être
récurrent dans leurs discours.
La France magnifie en effet tous ce que les néoconservateurs n’aiment pas à propos de l’Europe : l’esprit d’indépendance qui divise le camp de la liberté, la politique arabe qui amène à des compromissions et à un soutien vacillant pour l’Etat d’Israël, une certaine immoralité en politique étrangère qui consiste à négocier avec les dictateurs plutôt qu’à les éliminer – et donc une certaine lâcheté – et enfin un irréalisme quant à sa puissance réelle.
Pour la première fois depuis 1945, l’Allemagne, par son refus de la
guerre en Irak, a ouvertement défié les Etats-Unis. Or l’un des objectifs de la
promotion pour les Américains d’une Europe unie était le contrôle d’une
Allemagne toujours crainte. Les néoconservateurs peuvent-ils alors se permettre
« d’ignorer l‘Allemagne » ?
Pour les néoconservateurs, l’Allemagne ne doit pas avoir de rôle international car soit elle est armée et dangereuse, soit elle est pacifiste et inoffensive. Si les raisons de la position germanique durant la crise irakienne ont été pour le moins comprises, ils ne veulent surtout pas, au contraire, que l’Allemagne prétende que son pacifisme est la meilleure solution et cherche à projeter ce modèle à l’extérieur.
En refusant la guerre, la Russie semble avoir tourné le dos aux
sollicitations et aux bienveillances américaines pour choisir le camp de
l’Europe. Pourquoi alors « pardonner la Russie » ?
On touche ici à une contradiction de la politique étrangère de Georges W. Bush. Après le 11 septembre, la grande idée du président des Etats-Unis, et plus particulièrement de Condoleezza Rice, est que ces attentats redessinent les frontières géopolitiques du monde. Face au nouvel ennemi commun, Etats-Unis, Europe, Chine et Russie peuvent se rassembler pour lutter ensemble. Le monde devenait unipolaire. Mais Poutine ne s’est pas conformé à cette vision et à cette nouvelle Alliance. Or Bush pouvait difficilement revenir en arrière sans que cela signifie un échec. Les néoconservateurs sont prisonniers du même dilemme. S’ils préfèrent que la Russie soit aux cotés des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme et les « rogues states », ils demeurent très méfiant envers une puissance qui, par exemple, négocie du matériel nucléaire à l’Iran, ou souffre d’un déficit patent de démocratie.
Pour conclure, les néoconservateurs sont devenus la cible privilégiée
des antiaméricains qui ne conçoivent pas une Amérique qui pense. Ne pensez-vous
pas que cette incompréhension s’explique aussi par un rejet du nationalisme
incarné par ces intellectuels quand les élites européennes ont fait le choix du
post-national ?
Il y une différence patente de culture politique qui oppose une Amérique moderne, souveraine et souverainiste, pour qui le serment d’allégeance au drapeau, l’hymne national, l’Armée sont des repères très importants, à une Europe qui, instruite par sa propre histoire, s’est éloignée du nationalisme. Comme il n’y a pas eu d’expérience négative d’un patriotisme exacerbé, ces sentiments sont naturellement plus forts en Amérique. Et on peut se demander dans quelle mesure les Etats-Unis ne sont pas, sur ce plan-là, plus en empathie avec le reste du monde.
* Chargé de mission au Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères. Il a notamment publié Washington et le monde. Dilemmes d’une superpuissance, avec Pierre Hassner (Paris, Autrement/CERI, 2003) et l’Empire du milieu. Les Etats-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, avec Pierre Melandri (Paris, Odile Jacob, 2001). Il s’exprime ici à titre personnel.
En savoir plus
Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon, 2003
William Kristol et Laurewce Kaplan, Notre route commence à Bagdad, Saint-Simon, 2003
John Ehrman, The Rise of Neoconservatism : Intellectuals and Foreign affairs,
Yale University Press,
Joshua Muravchik, “The Neoconservative cabal”, Commentary, septembre 2003
Irving Kristol, Neoconservatism, the autobiography of an Idea, Free Press,
William Kristol et
Robert Kagan,
“Toward a Neo-Reaganite Foreign Policy” Foreign
Affairs, Juillet-août, 1996
Robert Kagan, “ The Benevolent Empire”, Foreign policy, Printemps 1998
[1] Justin Vaïsse, « La croisade des néo-conservateurs », L’Histoire, février 2004
[2] Principal think tank néo-conservateur
[3] Irving Kristol, « The Neoconservative persuasion », The Weekly Standard, 25-08-03, repris dans Commentaire, n° 104, hiver 2003-2004
[4] Cf Justin Vaïsse, "Le nouvel âge postatlantique", Commentaire, n°103, automne 2003
[5] D’après une phrase attribuée à Condolezza Rice qui, après la crise irakienne, suggérait de « punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie ».