Justin
Vaïsse – Interview à la Tribune de Genève, 22 juillet 2003, page 3
"Le président George W. Bush à l'heure des
turbulences"
INTERVIEW
JEAN-FRANÇOIS VERDONNET
Eté orageux sur la Maison-Blanche. A en
croire une enquête de l'institut Zogby International, les difficultés de
l'armée américaine en Irak provoquent une sensible chute de popularité
présidentielle. Les électeurs, pour la première fois depuis l'arrivée de George
W. Bush aux affaires, seraient plus nombreux à se prononcer contre sa
réélection que le contraire (« Tribune de Genève » du 21 juillet).
Affaiblissement durable ou fatigue passagère ? La question est adressée à
Justin Vaïsse *, historien et chercheur au Center on the United States and
France à la Brookings Institution (Washington).
La crise actuelle constitue-t-elle une
menace pour l'administration républicaine ?
-
La longueur de la crise et son issue dépendront
à la fois de la situation en Irak et du sort des troupes américaines. Quelque
184 000 hommes sont mobilisés dans le pays ou dans son voisinage immédiat. Si
leur retour devait être différé, ou si la guérilla se poursuivait, le
mécontentement des proches trouverait naturellement des relais au Congrès. Le
débat actuel sur les armes de destruction massive s'inscrit dans ce cadre-là,
mais il ne détermine pas à lui seul la suite des événements.
La « présidence impériale » née du
traumatisme du 11 septembre 2001 peut-elle être ébranlée ?
-
Elle le sera si les troupes s'enlisent en Irak, si Saddam Hussein n'est
pas arrêté, si l'on ne retrouve pas d'armes de destruction massive ... Il en
résultera une contestation accrue au Congrès comme au sein du Parti
républicain, majoritaire dans les deux Chambres. Le système actuel des pouvoirs
sera alors remis en question.
Assiste-t-on au retour des équilibres
traditionnels entre la présidence et le Parlement ?
-
Les « balances et contrepoids » (checks and balance) n'ont jamais
disparu. Ils sont simplement moins puissants. On assiste aujourd'hui
non pas à leur réaffirmation complète, mais plutôt au premier acte de leur
restauration.
En quoi la polémique aux Etats-Unis se
distingue-t-elle des difficultés que rencontre Tony Blair ?
- Les Américains ne remettent
pas en cause le bien-fondé de l'élimination de Saddam Hussein. Ils attachent au
fond peu d'importance à la controverse sur les armes de destruction massive
(ADM). Seul compte vraiment ce qui se passe sur le terrain. Que l'on interpelle
Saddam Hussein ou que l'on mette la main sur quelques milliers de litre
d'anthrax, et la crise pourrait être oubliée. Il en va autrement en
Grande-Bretagne. L'opinion britannique, qui n'a pas vécu le choc du 11
septembre, s'est davantage préoccupée de légitimité internationale. La question
des ADM revêtait donc à Londres une importance beaucoup plus grande. Rien
d'étonnant dans ces conditions que l'heure de gloire de Tony Blair
ait été plus courte que celle de Bush.
La contestation en cours peut-elle
compromettre la réélection de George W. Bush, qui paraissait pourtant assurée
au lendemain de la victoire militaire en Irak ?
- La réélection n'a jamais été assurée.
Les précédents historiques pointent plutôt vers une défaite, le modèle étant
celui de Bush père, battu après une victoire éclatante dans la guerre du Golfe.
Rappelez-vous: le conflit s'était déroulé au même moment de la présidence - au
cours la troisième année du mandat. Dans les deux cas, la campagne militaire en
Irak a été couronnée de succès, et les taux d'approbation ont été élevés - un
peu moins d'ailleurs en 2003 qu'en 1991. Si ce schéma se reproduit, George W.
Bush ne va pas dans la bonne direction.
Sans doute le président sait-il jouer de
la guerre contre le terrorisme et de son propre rôle de commandant en chef - ce
qui lui donne un avantage incontestable. Il ne lui faudra pas moins compter
avec les deux clés principales de l'élection que sont
la sécurité en Irak et l'économie (depuis toujours le paramètre le plus
important). Or dans les deux cas, c'est l'incertitude qui domine. En tout état
de cause, l'histoire électorale n'est d'aucun secours.
L'autorité du président n'est-elle pas
entamée ?
-
George W. Bush bénéficiait dans l'opinion d'une image d'honnêteté et de
l'aura du commandant en chef victorieux. Cette double réputation vacille. La
première s'accorde mal avec les erreurs qui ont émaillé le discours sur l'état
de l'union, ou avec cette manière qu'il a eue de faire porter le chapeau à la
CIA ou aux Britanniques. Quant à son autorité de commandant en chef, elle ne
peut qu'être entachée par la mort des soldats tués toutes les semaines en Irak.
Les risques de complications en Irak
peuvent-ils favoriser un rapprochement avec les pays de la vieille Europe ?
Allemagne et France en particulier ?
- Le fait est qu'à Washington les appels
en ce sens se multiplient. De nombreux responsables se rendent compte que la «
jeune Europe » n'est en mesure ni de dépêcher des troupes nombreuses et bien
entraînées, ni d'assurer leur financement. La difficulté ne tient pas aux
capacités militaires des Etats-Unis, elle est politique: si l'armée américaine
est nombreuse, elle s'accommodera mal de la tension que suppose 365 jours sur
365 le déploiement en Irak. Dès lors, il ne manque pas d'avocats pour plaider
la réconciliation avec les alliés traditionnels - ce qui modifie quelque peu
l'image de la « vieille Europe ».
* Justin Vaïsse a publié, avec Pierre
Hassner, « Washington et le monde. Dilemmes d'une superpuissance ». Autrement,
2003