Article publié le 26-07-2004 sur le site www.la-croix.com
Dans le journal / Monde
"John Kerry reste encore inconnu de nombreux Américains"
À partir de lundi 26 juillet, Boston accueille pour quatre jours
la convention du Parti démocrate américain, qui doit désigner
John Kerry comme son candidat pour la présidentielle de novembre.
Entretien avec Justin Vaïsse, historien, spécialiste des États-Unis,
enseignant à l'IEP de Paris
- La Croix. Quels sont les enjeux de cette convention démocrate
?
Justin Vaïsse : Le principal enjeu, c'est de faire connaître
John Kerry, le candidat du Parti démocrate à la présidence,
qui souffre encore d'un déficit d'image. Un peu plus de 30 % des
Américains disent ne pas le connaître. En concentrant l'attention
des médias, la convention donne une gigantesque tribune au candidat,
qui se doit de faire un bond significatif dans les sondages. En 1992, Clinton
avait réussi à monter de 16 points par rapport à Bush
père à l'issue de la convention démocrate, ce qui lui
avait donné une image de gagnant très difficile à contrebalancer
après. Enfin, la convention représente une sorte de rite de
passage pour le candidat à la Maison-Blanche en consacrant officiellement
sa candidature.
- Quels sont les atouts et les faiblesses de John Kerry ?
La question est de savoir si le rebond attendu dans les sondages sera suffisamment
important pour lui donner une marge d'avance. Tout le jeu des démocrates
consiste à réduire les attentes dans ce domaine tandis que
l'équipe de Bush fixe la barre très haut en expliquant qu'elle
s'attend que Kerry devance Bush de 15 points après la convention.
Une des manières pour les républicains de saper l'effet de
rebond de la convention démocrate, c'est de faire parler les médias
d'autre chose, au besoin en sortant des «affaires». Cela a déjà
commencé avec l'information communiquée anonymement à
l'agence Associated Press, concernant Samuel Berger, ancien conseiller à
la sécurité nationale de Bill Clinton, objet d'une enquête
du FBI pour avoir soustrait des Archives nationales des documents relatifs
à la lutte contre le terrorisme. Les médias républicains
pourraient également exploiter la présence d'Alain Juppé,
un proche de Jacques Chirac, à la convention démocrate, en
présentant Kerry comme le candidat des Français.
Pour le reste, le succès de la candidature de Kerry dépend
assez largement de facteurs qu'il ne contrôle pas. L'économie
d'abord, qui s'est fortement améliorée au cours du printemps
notamment pour la création d'emplois, mais avec une reprise moins
forte et moins solide que prévu. Cette variable joue pour les deux
candidats et c'est une question de perception dans les trois derniers mois
avant l'élection. Si les gens ont l'impression que l'économie
est bonne, ils auront tendance à réélire Bush. L'Irak,
ensuite, qui fait l'objet de sondages assez négatifs. Si l'Irak fait
de moins en moins les gros titres et si Bush rappelle les dangers du terrorisme
et son action pour les prévenir, cela peut jouer en sa faveur.
- Bush peut-il se présenter à la fois comme un «président
de paix» et comme un chef de guerre contre le terrorisme ?
Bush veut dire : «Je suis celui qui peut assurer votre sécurité»
et, en même temps, faire passer le message qu'il n'est pas un belliciste
et ne va pas déclencher une nouvelle guerre de sitôt. Mais
le thème principal de sa campagne sera la sécurité
des États-Unis et la convention républicaine de New York va
le rappeler.
- Qu'est-ce qui distingue Bush de Kerry sur l'économie et sur
l'Irak ?
Il y a des différences assez nettes en matière de politique
fiscale. Si Kerry l'emporte, les réductions fiscales seront beaucoup
plus orientées vers les classes moyennes et le candidat démocrate
promet l'établissement d'une couverture plus large de l'assurance-maladie.
Sur l'Irak, il n'y a pas grande différence. Bush a repris à
son compte les critiques de Kerry : contrairement à ce qu'il avait
dit au départ, il a augmenté le nombre des troupes, il a fait
appel à l'ONU et il a accéléré le transfert
de souveraineté.
- Sur quoi va se jouer l'élection ?
Plus qu'un choix positif en faveur de l'un ou l'autre candidat, l'élection
est d'abord un référendum pour ou contre Bush. Les électeurs
américains vont répondre à la question : êtes-vous
satisfait de ce qui s'est passé depuis quatre ans et voulez-vous
reconduire ou non le président sortant ? Au-delà, le plus
important reste la question des valeurs, par exemple l'attitude par rapport
au crime ou au mariage homosexuel. C'est le vieux test de la réaction
aux années 1960. Ceux qui pensent qu'elles ont été
positives pour l'Amérique votent probablement démocrate, ceux
qui pensent l'inverse votent probablement républicain. C'est la pierre
de touche, beaucoup plus que les questions économiques, qui explique
en partie pourquoi un grand nombre de républicains votent «contre
leurs intérêts économiques». La politique de Bush
n'a pas été favorable au citoyen moyen du Middle West mais
il vote républicain, à cause des armes à feu, du mariage
homosexuel ou des questions religieuses.
- John Kerry est décrit par les républicains comme un
«libéral du Massachusets». Est-ce un handicap ?
Les républicains emploient cet argument mais il n'est pas sûr
que cela marche. La critique qui prend contre Kerry, c'est plus son image
de girouette que son image de gauchiste de la côte est.»
Recueilli par François D’ALANÇON