Justin Vaïsse in Pierre Melandri, Serge Ricard (ed.), Les relations franco-américaines au XXe siècle: Colloque de l'Observatoire de la politique étrangère américaine, 24 et 25 mai 2002, L'Harmattan, Paris, 2003, 265 pages
"La double inconstance" :
L'impact des attentats du
11 septembre 2001 sur les relations franco-américaines[1]
Ma communication s'intitule "La double inconstance" et je souhaite en effet la placer sous le patronage de Marivaux, car cela permet de rappeler que la France et l'Amérique forment un couple qui décrit une à une toutes les figures de la galanterie, mais aussi parce que cette métaphore du couple permet une certaine prise de distance par rapport à l'expression "les relations franco-américaines", rappelant qu'il s'agit d'une fiction, d'un filet très large, dans la mesure où cette expression recouvre pêle-mêle les liens entre gouvernements, les réactions des opinion publique, les regards des touristes, des hommes d'affaires, des universitaires, le rôle de l'Europe, etc.[2]
Pourquoi "la double inconstance" ? Parce qu'en huit ou neuf mois, après des espoirs follement caressés d'une lune de miel durable, chacun des partenaires s'est éloigné de l'image idéale que l'autre avait voulu voir en lui suite aux attentats : l'Amérique n'est pas devenue ou redevenue cette merveilleuse puissance multilatérale respectueuse des alliés et encline à la coopération ; la France n'est pas devenue ou redevenue l'alliée inconditionnelle, prête à suivre Washington dans sa croisade sans sourciller ni contester. Bref, cette double inconstance a finalement décrit un cercle complet de retour à la normale, à une vie de vieux couple.
Annonce plan :
1 - "le triomphe de l'amour" : de l'esprit du 12 septembre à la campagne d'Afghanistan
2 - "Le prince travesti" : une guerre sans les alliés, octobre – décembre 2001
3
– "La dispute" : retour des malentendus, de l'antiaméricanisme
et de la francophobie, janvier – mai 2002
Conclusion – "Le préjugé vainqueur" : une accentuation des tendances précédentes
Cette première phase est marquée par un moment d'unanimité comme les deux peuples en ont peu connu dans leur histoire. C'est ce que certains ont appelé "l'esprit du 12 septembre" : les Parisiens se regroupent autour de l'ambassade des Etats-Unis à Paris, les provinciaux autour des consulats, pour exprimer spontanément leur solidarité avec l'Amérique. Cette spontanéité n'est pas sans rappeler l'année 1865 : cette année-là, les Parisiens accueillent avec stupeur et avec peine la nouvelle de l'assassinant de Lincoln, et ils défilent pendant deux jours chez le ministre Bigelow, c'est-à-dire l'ambassadeur des Etats-Unis à Paris, pour présenter leurs condoléances[4]. L'esprit de La Fayette, de Pershing et des libérateurs de Normandie semble planer sur l'Atlantique : ce jour-là, l'éditorial du Monde a comme titre, "Nous sommes tous des Américains"[5], et l'on joue l'hymne national américain à l'Elysée, contre tout protocole. L'ambassadeur de France à Washington reçoit un volumineux courrier venu de la France profonde, par exemple des conseils municipaux, demandant de manifester la solidarité de la France avec les Etats-Unis[6].
S'ensuit un certain flottement, pendant quelques jours : côté américain, l'attente est énorme, les blessures sont à vif, le patriotisme est exacerbé ; la population n'attend rien moins qu'une solidarité totale, sans faille et sans bémol. La perception d'une hésitation française à donner un chèque en blanc aux Etats-Unis pour toute mesure de représailles, de même que les propos de l'ambassadeur de France en Israël, Jacques Huntzinger, expliquant qu'il existe une différence de nature entre le terrorisme qui vient de frapper les Etats-Unis et celui qui frappe Israël, déclenchent une vague de centaines de courriels injurieux envoyés à l'ambassade de France, accusant Paris de lâcheté, et recourrant aux clichés francophobes habituels[7].
Mais la visite de Jacques Chirac, dès le mardi 18 septembre, porte "l'esprit du 12 septembre" à son point culminant. Certes, la visite du président Chirac à New York était prévue de longue date[8], mais George W. Bush décide de ne pas l'annuler, de sorte que le président français se trouve être le premier chef d'Etat étranger à venir exprimer sa solidarité au président américain. Son vol en hélicoptère avec Rudolph Giuliani, le héros du moment, au-dessus des ruines fumantes du World Trade Center, donne l'occasion émouvante de manifester les liens transatlantiques. Sa phrase sur le "soutien total" de la France est reprise plus de 80 000 fois par la presse américaine.
Côté européen, c'est aussi le "triomphe de l'amour". Un conseil européen extraordinaire est réuni à Bruxelles le 18 septembre, qui exprime sa solidarité avec l'Amérique, et réoriente la relation transatlantique vers la lutte contre le terrorisme, relançant le pilier "JAI" (Justice et Affaires Intérieures) en panne depuis Maastricht. En effet, paradoxalement, les attentats en Amérique ont un puissant effet sur l'Union européenne qui y puise un nouvel élan pour ses progrès intérieurs : le mandat d'arrêt européen est mis sur le métier, et, au Conseil extraordinaire de Gand (19 octobre), les Quinze adoptent une "feuille de route" de lutte contre le terrorisme (79 mesures concrètes, qui sont ensuite coordonnées avec les Etats-Unis) et commencent à transposer la résolution 1373 de lutte contre le terrorisme (adoptée à l'unanimité du Conseil de sécurité le 28 septembre). Bref, Bruxelles met sous le boisseau les désaccords, notamment commerciaux, du moment, et un fort rapprochement transatlantique s'opère.
Pourtant, sur le plan des relations interétatiques, un curieux phénomène s'observe dans les semaines qui précèdent le déclenchement de l'intervention militaire en Afghanistan : les offres de la France et des autres alliés européens, malgré leurs inquiétudes sur l'ampleur et la nature de la riposte, rencontrent un accueil réservé à Washington.
Côté français, l'expression d'une solidarité totale s'accompagne en effet de certains corollaires : Lionel Jospin et Alain Richard[, ministre de la Défense,] expliquent tous deux qu'elle ne signifie pas un accord inconditionnel avec n'importe quel plan militaire américain[9], et Hubert Védrine, parmi d'autres, rappelle qu'on ne saurait s'en tenir à des réponses militaires[10]. Incontestablement, dans un contexte de cohabitation, Matignon reste plus prudent que l'Elysée dans l'expression de sa solidarité politique[11]. [Comme ailleurs en Europe dans le monde, l'inquiétude est palpable.]
Pourtant, Paris agit avec une grande cohérence dans les jours qui suivent les attentats : il s'agit tout à la fois de montrer à Washington que la France est présente dans ce coup dur aux côtés de son allié de plus de deux siècles, et de placer autant que possible la réponse des Etats-Unis dans un cadre juridique et multilatéral. Coup de chance : c'est la France qui détient à ce moment la présidence du Conseil de sécurité de l'ONU, et c'est le représentant français qui rassemble, dès le mercredi 12 septembre et malgré les difficultés matérielles, ses collègues, propose et fait adopter une résolution qui fait des attaques une "menace à la paix et la sécurité internationales" sous le chapitre 7 de la Charte, confirmant le droit d'autodéfense des Etats-Unis et établissant la base de la coalition internationale (résolution 1368). A l'OTAN, l'article V du Traité est activé pour la première fois de l'histoire, dans le sens d'un soutien européen à l'Amérique, ce qui n'était certes pas prévu au départ, et la France vote "oui" tout de suite.
Pourtant, les Américains font un accueil plutôt froid à ce "triomphe de l'amour". Leur premier réflexe, à l'OTAN, est de refuser l'invocation de l'article V : ils ne veulent surtout pas être obligés de se concerter à 19 pour planifier la riposte ! L'activisme de George Robertson et surtout l'intervention du Département d'Etat et de la Maison blanche, qui perçoivent bien l'intérêt politique d'une telle mesure, ont finalement raison des réticences du Pentagone, qui finit par accepter. Quant aux offres de services des alliés, elles ne reçoivent pas de réponse pendant de longues semaines.
En dépit
de cet accueil, le climat général est toutefois au beau fixe : à mesure
que les semaines passent, l'espoir français et européen que les attentats vont
changer l'Amérique comme Pearl Harbor l'avait fait, c'est-à-dire dans le sens
de l'ouverture, de l'internationalisme et du multilatéralisme, grandit. Hubert
Védrine déclare "ce qui m'a frappé, c'est que
George Bush et Colin Powell ne parlaient pas ou plus de façon unilatéraliste;
ils parlaient de coalition, d'échange d'informations, de discussion avec les
partenaires occidentaux, avec la Russie, la Chine, l'Inde, la plupart des
gouvernements arabes. C'est une approche multilatérale de la politique à mener,
dans la durée, pour lutter contre le terrorisme et l'éradiquer." [12]
La retenue de la réaction militaire américaine, le temps pris pour la préparer, le rejet des plans extensifs, par exemple d'invasion de l'Irak[13], nourrissent eux aussi tous les espoirs : et si l'Amérique de Bush était redevenu cette puissance encline à la coopération, respectueuse des alliés et du droit international, que le monde avait connue dix ans plus tôt ?
2 - "Le prince
travesti"[14] :
une guerre sans les alliés, octobre – décembre 2001
Ces espoirs vont disparaître en deux temps. D'abord, les Etats-Unis vont mener, à la grande frustration de leurs alliés, une campagne militaire d'Afghanistan relativement solitaire dans ses premiers mois, ceux de la victoire. Ensuite, peu à peu, au cours de l'hiver et du printemps 2002, les relations transatlantiques vont retrouver leur chemin habituel, leur cours acrimonieux, leur tour désenchanté.
En dépit de la participation symbolique des Britanniques aux toutes premières frappes, le 7 octobre, aucun des alliés n'assume de réelle responsabilité lors de la campagne d'Afghanistan. Cela s'explique par trois facteurs :
* la capacité des armées américaines à conduire de manière autonome un conflit de ce type, avec comme seuls apports extérieurs un soutien politique (fourni notamment par l'Europe) et des bases militaires (fournies par les pays de la région) ;
* l'absence de capacités militaires européennes s'imposant comme indispensables à ces opérations (à des rares exceptions près, telles que les Mirage IV-P et le renseignement) ;
* surtout, la réticence des militaires américains (et du général Franks en particulier, qui, comme chef de CENTCOM, règne en maître sur les opérations actuelles) à intégrer dans une opération complexe, où la collaboration des différentes armées américaines est déjà difficile, des alliés réputés difficiles. Le premier réflexe, à Washington comme à Bruxelles, a été de repousser toute offre des Européens si elle devait conduire à la moindre interférence avec les décisions souveraines des militaires américains. C'est le "Belgrade Bridge Syndrom" [syndrome du pont de Belgrade] post-Kosovo : l'image du président Chirac disant sa fierté d'avoir épargné un certain nombre de cibles en Serbie après la victoire est revenue hanter les décideurs du Pentagone, civils comme militaires.
Bien sûr, le Département d'Etat et la Maison blanche préfèreraient tenir compte des aspirations des alliés : mi-octobre, lors d'un Deputies Committee, Steve Hadley (numéro 2 du NSC) tape du poing sur la table et tente de forcer Paul Wolfowitz (numéro 2 du Pentagone) à prendre en compte l'apport militaire des alliés. Mais l'inertie de CENTCOM est la plus forte, et rien ne change jusqu'au 6 – 7 novembre, lorsque les chefs d'Etats européens, pris à contre-pied, protestent l'un après l'autre auprès de Bush, qui presse alors le Général Tommy Franks d'intégrer des forces européennes. En réalité, tout se passe au siège de CENTCOM, à Tampa (Floride), où une douzaine d'attachés militaires spéciaux – dont le général Jean-Paul Raffenne – assurent l'interface entre leur pays et le chef de l'opération[15].
Cette situation, et surtout l'impression qu'elle dégage d'une bataille menée par les seuls Etats-Unis, entraîne plusieurs conséquences néfastes pour les Européens et pour la relation franco-américaine.
D'abord, le public des deux côtés de l'Atlantique a le sentiment que les Européens ne font rien et sont dépassés par la situation. ça n'est certes pas injustifié pour l'OTAN : George Robertson tente en vain de monter dans le cadre de l'Alliance une opération humanitaire en octobre – novembre, mais doit se contenter d'envoyer, pour quelques mois seulement, des AWACS de l'OTAN remplacer au-dessus du territoire américain les appareils de l'US Air Force partis en Afghanistan. Mais ce n'est justifié ni pour l'Union européenne, qui non seulement prend la relève en ex-Yougoslavie pour soulager les forces américaines mais gère aussi le problème de la Macédoine, ni pour les grands pays européens pris individuellement, notamment la France et la Grande-Bretagne, qui apportent à la coalition des moyens matériels et surtout du renseignement de première main. La DST et DGSE, en effet, connaissent bien les réseaux islamiques, ayant fait de gros investissements depuis les attentats de 1995, et jouent un rôle important dans la connaissance des réseaux islamistes, et d'Al Qaeda en particulier[16].
Deuxième conséquence néfaste : les Européens semblent faire, de septembre à décembre, une sorte de "course à l'allié le plus solidaire", et agissent non seulement en ordre dispersé, mais aussi en concurrence (les Anglais sur l'aéroport de Bagram, les Français à Mazar-i-Sharif, les Allemands qui obtiennent que la conférence de reconstruction se tienne à Bonn…). Ceci affaiblit encore plus l'Union européenne et diminue les marges de manœuvre des trois grands ; plus qu'à tout autre moment, l'impression d'"Empire du milieu" se fait sentir, empire américain autour duquel gravitent des puissances dont le pouvoir et le prestige semble provenir uniquement de la moindre distance au centre, sur le modèle de la "société de cour" décrite par Norbert Elias.[17]
Troisième conséquence néfaste : les Américains trouvent dans les victoires rapides d'Afghanistan (13 novembre, chute de Kaboul) un succès grisant qui compense l'humiliation des attentats du 11 septembre, mais qui les conforte aussi dans l'idée que leurs armes sont toute-puissantes et qu'ils peuvent très largement se passer d'alliés. L'unilatéralisme, au fond, n'a pas de coût significatif (le retrait sans coût apparent du Traité ABM en décembre les confirment dans cette idée), et paraît bien la solution adéquate. L'hubris qu'ils retirent de cette victoire renforce l'idée d'un partage définitif des rôles : l'Amérique fait la guerre, les Européens maintiennent la paix et payent la reconstruction, et ils n'ont pas voix au chapitre[18].
Tout ceci débouche naturellement, à partir des premières semaines de l'année 2002, sur un retour de balancier, accentué par une certaine impression de retour à la normale et de victoire contre le terrorisme : peu à peu, le fort rapprochement transatlantique opéré depuis le 11 septembre tend à s'inverser, miné par le retour des malentendus et des querelles.
3 – "La dispute"[19] : retour des malentendus, de l'antiaméricanisme et de la francophobie, janvier – mai 2002
Paradoxalement, cette dégradation s'opère alors que la participation proprement militaire des Européens s'accroît en Asie centrale et australe. Ainsi, le porte-avions CDG et son groupe, qui ont pris la relève du Franklin-Roosevelt dans la zone, participent, avec leurs Super-Etendards, aux opérations Anaconda et Harpoon (seuls chasseurs autres que les Américains à le faire) ; depuis les bases installées en commun au Kirghizistan et Tadjikistan, des Mirage 2000, des Hercules et des Transall font de même. Vers avril – mai, on compte pas moins de 4500 hommes dans la région, dont 500 au sein de la force de maintien de la paix à Kaboul, l'IFAS. Bref, la France contribue de manière significative à l'effort militaire, comme la Grande-Bretagne ou l'Australie.
Il en va de même pour l'Europe, qui met en œuvre peu à peu toutes les mesures décidées à Bruxelles et à Gand : le mandat d'arrêt européen est adopté (pour 2005 ou 2004), la "feuille de route" peu à peu transformée en mesures concrètes, la résolution 1373 est transposé en normes communautaires (règlements, positions communes, annexes…), et le travail est entamé pour transposer la résolution 1390.
Pourtant, les nuages s'accumulent progressivement sur la relation transatlantique. Il y a d'abord le désaccord sur ce qu'il convient de faire des détenus capturés en Afghanistan, que les Etats-Unis transfèrent dans la base de Guantanamo, mais auxquels ils refusent le statut de prisonniers de guerre couverts par les Conventions de Genève. Les Européens, notamment Français et Anglais, réagissent vivement, estimant que les objectifs, les principes mêmes de la guerre contre le terrorisme sont niés par cette décision, et l'administration doit mettre de l'eau dans son vin. A Washington, après les premiers succès d'Afghanistan, les bruits de botte se multiplient, et l'on ne parle plus que de la date, plus ou moins rapprochée, d'une attaque de l'Irak, ce que les Européens, et les Français avant tout, accueillent fraîchement.
Le mardi 29 janvier, dans son Discours sur l'Etat de l'Union, George W. Bush évoque un "axe du mal" (Iran, Irak, Corée du Nord) qui représente, d'après lui, une menace intolérable pour les Etats-Unis : la guerre contre le terrorisme devient la guerre contre les régimes qui fabriquent des armes de destruction massive, et la préemption est présentée comme légitime. Tous les Européens réagissent négativement aux simplifications et au manichéisme que contient le discours du président américain ; Hubert Védrine déplore le "simplisme" qui consiste à réduire tous les problèmes du monde au terrorisme, tandis que Joschka Fisher et Chris Patten (commissaire européen aux relations extérieures) abondent dans son sens. Mais c'est au ministre français que Colin Powell s'en prend le plus violemment pour défendre son président, suggérant qu'Hubert Védrine, telle une femme ménopausée, doit "avoir des vapeurs"… et lors d'une visite de l'ambassadeur français au Département d'Etat, il fait courir le bruit que celui-ci a été convoqué suite aux propos tenus par Hubert Védrine.
Pourtant, comme l'indiquent les critiques de la plupart des Européens, il ne s'agit pas d'une nouvelle querelle gauloise, mais bien d'un désaccord euro-américain global. George W. Bush ne mentionne pas les alliés européens, pas même la Grande-Bretagne, lors du Discours sur l'état de l'Union ; Le Monde résume bien le climat en titrant mi-février "les Etats-Unis dilapident le capital de sympathie qu'ils avaient recueilli lors des attentats du 11 septembre"[20]. Après la victoire de novembre – décembre, comme le suggère François Bujon, les Etats-Unis semblent atteints d'un triple mal : l'hubris, l'autisme (même Tony Blair n'est plus écouté), et le simplisme (tout réduire à lutte contre le terrorisme).
Ces désaccords sur la conduite de la guerre et sa possible extension future sont accentués par les décisions unilatérales, souvent contraires aux intérêts des Européens avec qui l'on lutte pourtant contre le terrorisme, prises par l'administration au cours des mois suivants. La décision d'augmenter les droits de douane sur les textiles et surtout sur l'acier (5 mars), jusqu'à 30%, déclenchent la colère de Bruxelles, tout comme les très fortes subventions accordées aux agriculteurs en mai. Bref, les querelles commerciales reviennent sur le devant de la scène. La fuite de la Nuclear Posture Review, qui semble pointer vers un abaissement du seuil d'emploi des armes nucléaires et une reprise des essais, ne fait rien pour rassurer les Européens sur la nouvelle vision stratégique américaine.
De manière plus insidieuse, le fossé franco-américain se creuse également sur la question du Proche-Orient, en dépit des efforts conjoints entrepris par l'Europe, la Russie, l'ONU et les Etats-Unis au sein du "Quartet". Les tergiversations de l'administration Bush, qui équivalent finalement à un quasi-blanc seing donné à Ariel Sharon dans sa politique d'intervention militaire dans les territoires palestiniens à partir de fin mars, sont jugées sévèrement en France où l'opinion est, à l'inverse des Etats-Unis, plutôt pro-palestinienne. Mais c'est dans la presse américaine que se développe peu à peu une vague de francophobie de grande amplitude, qui a pour origine les actes anti-juifs, notamment les attentats contre des synagogues, perpétrés en France en mars et avril 2002, en lien direct avec la situation au Proche Orient.
Stigmatisant un retour de l'antisémitisme dont les Français seraient imprégnés depuis l'affaire Dreyfus et Vichy, maniant l'amalgame (par exemple avec l'affaire de Zacarias Moussaoui, le "20e terroriste" d'origine franco-marocaine) et les clichés anti-français traditionnels, certains milieux juifs-américains et l'ensemble des milieux conservateurs tentent de discréditer la politique française au Proche Orient, soit directement en suggérant que celle-ci est marquée par l'antisémitisme, soit indirectement en soulignant qu'elle n'a pas les mains les mains libres, qu'elle est l'otage des populations immigrées d'Afrique du Nord qui, dans les banlieues, attaquent la communauté juive française. Cette campagne de diffamation, qu'on peut constater presque au quotidien dans les journaux américains, va jusqu'à des appels au boycott des produits français et du Festival de Cannes[21].
Conclusion – "Le préjugé
vainqueur"[22] :
une accentuation des tendances précédentes
Finalement, on aboutit, au moment du premier voyage de George W. Bush en France (c'est-à-dire demain), à deux paradoxes :
1 – Une amélioration sensible des relations dans le domaine militaire et dans celui de l'échange du renseignement, mais qui n'est pas connue en France.
Les aspects militaires sont à peu près connus en Amérique, où la France est vue comme faisant partie du "premier cercle" d'alliés (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Allemagne et France) ; George W. Bush le 11 mars discours des 6 mois "Our good ally, France, has deployed nearly one-fourth of its navy to support Operation Enduring Freedom…"
Or, tout cela n'est pas publicisé en France, que ce soit avant ou après la campagne, si l'on veut le savoir il vaut mieux lire le Financial Times que les journaux et médias français !
2 – En dépit de cette amélioration, et de la chaleur hors du commun des relations franco-américaines juste après le 11 septembre, un éloignement où le préjugé a une large part, avec un agenda dominé par ce qui nous divise (querelles commerciales, Proche Orient, antisémitisme, etc.) plutôt que par ce qui nous rassemble. Bref, une double inconstance, décevante pour chacun des partenaires.
En définitive, les relations franco-américaines, parce qu'elles ont décrit un cercle complet, ont moins évolué que les relations américano-russes ou américano-saoudiennes.
… Pas de changement de la situation stratégique, plutôt Confirmation, accélération des tendances précédentes : OTAN down, Europe secondaire, l'important est l'Asie et le MO (Russie, "nouveau cadre stratégique"). Ennemi commun n'a pas fait taire durablement les dissensions. La France participe toujours à l'ordre américain, ordre politique et ordre économique, et continue de le contester, de tenter de l'infléchir.
Bref, comme dans les relations de couple, et pour reprendre une expression typiquement américaine, "plus ça change, plus c'est la même chose".
[1] "La double inconstance" est une pièce de Marivaux de 1723
[2] Je tiens à remercier chaleureusement, pour m'avoir accordé des entretiens sur le sujet, MM. Philippe Errera, Philippe Autié, François Delattre, Rémi Maréchaux, Philippe Lalliot, et Jacques de Labriolle. Pour une bibliographie, voir Bénédicte Suzan, "French Perspectives on Counter-Terrorism and the International Coalition", article pour la RAND Corporation, en cours de publication (printemps – été 2002) ; Philip H. Gordon et Bénédicte Suzan, "France, the United States and the War on Terrorism", U.S.-France Analysis, sur le site de la Brookings http://www.brookings.org/dybdocroot/fp/cusf/analysis/terrorism.htm ; Bénédicte Suzan, "The Barcelona Process and the European Approach to Fighting Terrorism", U.S.-France Analysis, May 14, 2002, http://www.brookings.org/fp/cusf/analysis/suzan_20020514.htm ; et Jeremy Shapiro, " The Role of France in the War on Terrorism", US – France Analysis, May 14, 2002, http://www.brookings.org/fp/cusf/analysis/shapiro_20020514.htm
[3] "Le triomphe de l'amour" est une pièce de Marivaux de 1732
[4] Cf. Jean-Baptiste Duroselle, La France et les Etats-Unis, des origines à nos jours, Paris, Le Seuil, 1976
[5] Jean-Marie Colombani, "Nous sommes tous Américains", Le Monde, 13 septembre 2001
[6] Conférence de M. François Bujon de l'Estang, ambassadeur de France à Washington, à Sciences-Po, 5 avril 2002
[7] Qui n'a pourtant pas d'adresse e-mail utilisable par le public. Informations fournies par le service de presse de l'ambassade.
[8] Jacques Chirac se rendait au Sommet de l'Enfance de l'ONU
[9] Voir l'article de Philip H. Gordon et Bénédicte Suzan, « France, the United Staes and the War on Terrorism, » Foreign Policies Studies, sur le site de la Brookings http://www.brookings.edu
[10] Interview d'Hubert Védrine, "Le monde entier reconnaîtra que les Etats-Unis sont en situation de légitime défense," Le Monde, 18 septembre 2001
[11] Daniel Vernet, "Matignon est plus prudent que l'Elysée sur un éventuel engagement militaire," Le Monde, 26 septembre 2001
[12] Claire Tréan et Daniel Vernet, "Les Américains ne cherchent pas a monter une coalition militaire stricto sensu; Dans un entretien au Monde, le chef de la diplomatie française revient sur son voyage à Washington" Le Monde, 22 septembre 2001.
[13] Cf. la série de huit articles écrite par Dan Balz et Bob Woodward sur la prise de décision dans l'Exécutif américain après le 11 septembre 2001, Washington Post du 27 janvier au 3 février 2002
[14] "Le prince travesti" est une pièce de Marivaux de 1724
[15]
Cf. John Hendren, "Brawn in Afghanistan, Brainpower in Florida. Military:
Troops from 21 nations plot the war from base in Tampa. But there's no doubt which country is in charge",
Los Angeles Times, 17 décembre 2001
[16] La DGSE a établi des
liens de plus en étroits sur ces questions avec les autres services de
renseignement occidentaux (par exemple, pour établir liste des Moudjahidins qui
ont combattu en Bosnie) ; elle a une bonne connaissance des
"néo-Afghans" et d'Al Qaeda en particulier. Bénédicte Suzan (2002) écrit :
" DGSE agents had good preliminary good knowledge of Islamic terrorism and
the Al Qaeda network before
The
DGSE matched all this information with technical elements collected by French
military satellite Helios and airborne. French high-quality negatives
allowed agents to locate the terrorist’s hideouts and caves. For example, the
DGSE collected much data on the Darouta complex, a training camp for
Muhdjadeens, which the US Air Force later bombed."
[17] Norbert Elias, La société de cour (1969). La société de cour constitue un dispositif central dans la modification des sensibilités et des comportements de l'homme occidental au XVIIe et au XVIIIe siècle. C'est en son sein que s'élaborent les nouvelles relations entre les hommes, partant de nouvelles règles de comportement pour toute la société. Les nobles "domestiqués" à Versailles doivent comprendre que le pouvoir est désormais fonction de la place dans les cercles concentriques autour de la personne du roi, et non de leurs ressources propres.
[18] Cf. notamment Charles Krauthammer, "Unilateral ? Yes, Indeed",
[19] "La dispute" est une pièce de Marivaux de 1744
[20] Laurent Zecchini, " les Etats-Unis dilapident le capital de sympathie qu'ils avaient recueilli lors des attentats du 11 septembre", Le Monde, 18 février 2002
[21] Cf. http://www.boycottfrance.com/
[22] Malheureusement, le véritable titre de cette pièce de Marivaux de 1746 est "Le préjugé vaincu"…