Contribution à L'empire américain?, sous la direction de Michel Wieviorka, Balland, 2004 (intervention de Justin Vaïsse aux Entretiens d'Auxerre, samedi 22 novembre 2003).

 

 

Les sens de l'empire

 

 

            Je souhaiterais présenter quelques réflexions sur le terme d'empire tel qu'appliqué aux Etats-Unis, en me plaçant dans le champ de l'exploration conceptuelle et plus encore de l'histoire comparée, qui a été celui des contributions précédentes.

Ces réflexions commencent par une analyse très humblement lexicale, qui me mènera à distinguer cinq formes d'empires. Mais cette exploration des sens de l'empire conduit naturellement à poser, si on l'applique aux Etats-Unis contemporains, la question de la légitimité et celle des origines et des mécanismes – mais aussi des contradictions – de l'empire américain.

 

Cinq types d'empire

 

Comme "empire" est synonyme de "pouvoir", on peut établir une sorte de continuum, des formes historiques les plus dures d'exercice de ce pouvoir, comme l'annexion ou l'épuration ethnique, à ses formes les plus douces, comme le "soft power" ou la simple influence diplomatique. Entre les deux existe tout une palette que je propose de parcourir.

 

Première figure: celle de l'empire destructeur. A cette extrémité du spectre, donc, on trouve l'empire absolu, celui qui, au lieu d'intégrer des populations ou des constructions politiques diverses sous sa coupe, conquiert et annexe des territoires en détruisant, déportant ou soumettant ses populations qu'il considère généralement comme inférieures. Sous le label du "nouvel ordre", l'Allemagne nazie a bel et bien édifié un empire en Europe[1], particulièrement violent à l'Est, fondé sur ses théories raciales, détruisant les populations juives et rabaissant les Slaves dans un statut d'infériorité politique. L'empire soviétique ou, plus récemment, la Serbie, ayant annexé des territoires, ont pareillement procédé à des déplacements de population de grande ampleur. Mais avec de tels régimes d'occupation – on pourrait citer également l'impérialisme japonais des années 1930 – on est bien à la limite du concept d'empire, car celui-ci comporte généralement une part de légitimité, ne serait-ce que par les biens publics qu'il apporte : ordre, système administratif, système éducatif, possibilité de promotion sociale grâce à la cooptation des élites locales dont il fait parfois des citoyens, etc. Seconde différence qui fait de "l'empire destructeur" un cas limite de notre typologie : l'occupation violente, la soumission et la destruction qui l'accompagnent empêchent tout échange culturel, tout le mélange créatif qui naît des constructions impériales. Rome, mais aussi Vienne, Londres, Paris et New York, capitales d'empires, ont toutes bénéficié du brassage de populations et de cultures qui s'effectuait sous leur empire.

 

            Seconde figure, celle de l'empire colonial. Bien sûr, ce type d'empire est violent et prédateur, notamment à deux moments : celui de la conquête – on pense à la Conquista en Amérique du Sud – et celui de la décolonisation – en quelques semaines, la répression de l'insurrection de Madagascar (printemps 1947) par la République française a fait 80 000 morts. Mais à la différence de l'empire destructeur, l'empire colonial procède à la fois de calculs économiques, hégémoniques ou sécuritaires et d'intentions "positives" vis-à-vis des populations qu'on agrège à l'empire : apporter le christianisme (exemple espagnol et portugais), apporter la civilisation et le progrès (mission civilisatrice française), apporter la démocratie (ambition américaine). "Nous venons non pas en conquérants mais en libérateurs" déclarait le  général britannique F.S. Maude à Bagdad en 1917… Et souvent, ce sont l'éducation et les concepts apportés par le colonisateur – comme le nationalisme ou la démocratie – qui sont les outils de sa progressive perte de légitimité, car il associe à son administration directe des territoires conquis une partie de la population locale.

Il existe une sous-catégorie de ce type d'empire, qui est l'empire colonial à administration indirecte. Au XIXe siècle par exemple, les Britanniques faisaient eux-mêmes la distinction entre l'administration directe – qui prévalait dans certaines de leurs colonies et dans la plupart des colonies françaises – et l'administration indirecte.[2] De larges parts de  l'empire en Asie et en Afrique étaient administrées de façon indirecte, par le truchement de potentats locaux et non par des gouverneurs britanniques (émirats du Golfe, royaumes indiens, les Etats fédérés de Malaisie, etc.), et sans présence massive de troupes. Et pourtant, ces territoires appartenaient bel et bien à la Couronne, et lui payaient tribut. C'était un manière particulièrement économique de gérer un empire, qu'on ne doit pas confondre avec la quatrième figure qui sera présentée un peu plus tard, celle de l'empire informel.

 

            Troisième figure, celle de l'empire multiethnique. Ce type d'empire agrège des territoires généralement contigus, des populations variées sur le plan religieux, linguistique et ethnique, et des formations politiques disparates, avec un degré variable d'autonomie des unités qui le composent et donc un pouvoir central plus ou moins puissant. La centralisation était relativement forte, par exemple, dans l'empire austro-hongrois, avec un appareil administratif et une armée unifiées ; un peu moins forte dans le cas de l'empire romain, surtout à ses débuts, de même que dans l'empire ottoman ; et beaucoup moins forte dans le cas du Saint Empire Romain Germanique, où l'on trouvait bien un versement d'impôt, mais pas d'administration directe ou unifiée.

On est bien sûr, dans ce cas, aux frontières du concept d'empire et de celui de fédération ou de confédération. Comme presque tous les Etats actuels, y compris les Etats-Nations, agrègent des populations différentes et rassemblent des régions distinctes, dont beaucoup ont eu, à un moment de leur histoire, une destinée différente et parfois autonome – pensons à la France –, toute la question est de savoir à partir de quel degré d'unité on ne peut plus parler d'empire. Pourquoi, par exemple, parle-t-on d'empire pour l'Allemagne unifiée par Bismarck, mais pas pour l'Espagne unifiée par les Rois catholiques ? On voit bien que le concept d'empire a été employé pour des raisons historiques, souvent de prestige (en Europe, par référence à l'empire romain), et non de manière constante sur le plan conceptuel.

En tout cas, notre troisième type, l'empire multiethnique, est la figure la plus classique de l'empire, celle qui, en dépit du joug de l'empereur, a fourni des conditions de stabilité et de coexistence qui ont permis l'épanouissement culturel de certaines minorités : je pense à l'empire romain, quand il ne massacrait pas les Juifs ou les Chrétiens, à l'empire austro-hongrois, ou encore au système des millets de l'empire ottoman pour les minorités ethno-religieuses. D'ailleurs, il y a aussi un phénomène de brassage culturel : l'empire transforme les zones placées sous sa coupe, du style gallo-romain au style "tex-mex". Enfin, certains de ces empires offrent aux peuples soumis à leur loi soit des voies d'ascension politique, soit les bénéfices de la citoyenneté, selon le modèle de l'Edit de Caracalla (212 après J.C.), qui fait de tous les hommes libres de l'empire des citoyens romains.  

 

            Quatrième figure, celle de l'empire informel. C'est un notion beaucoup plus intéressante et plus riche, qui va notamment nous servir à évoquer l'empire américain. Quand on passe des trois premières catégories à celle-ci, on bascule de l'emprise directe à l'influence ou au contrôle, du champ intra-étatique au champ inter-étatique, celui des relations internationale, et donc, quand on dit "empire", du domaine strictement juridique au domaine métaphorique. Reprenons l'exemple britannique : au XIXe siècle, la Couronne possédait un certain nombre de territoires, qu'elle administrait directement ou indirectement, mais elle contrôlait également les destinées d'autres pays indépendants – ou appartenant même nominalement à d'autres empires – par l'application calibrée de sa puissance militaire ou financière. Ainsi Londres ne gouvernait pas l'Argentine, mais la City contrôlait en réalité la politique fiscale et monétaire du pays, l'Angleterre en tirait nourriture et matières premières, et y vendait ses produits de manière privilégiée ; plus généralement, celle-ci possédait une influence démesurée sur les ports du Levant, du Golfe persique et de Chine. Parfois, à l'occasion de révoltes ou de troubles, Londres effectuait un passage de l'empire informel à l'empire colonial, comme en Egypte face à une révolte nationaliste en 1882, qui voit les troupes s'installer jusqu'aux années 1930.

            L'empire au sens "d'exercice du pouvoir d'un pays sur un autre pays" peut prendre des formes diverses, notamment la vassalité, l'alliance et l'intimidation. Ainsi "l'empire du milieu", la Chine, consistait en un ensemble extrêmement codifié de vassalités sur les régions environnantes, qui se trouvaient sous l'influence de l'empereur et devaient reconnaître la supériorité des Hans. Autre région, autre temps : l'empire soviétique était à la fois un empire multiethnique et un empire informel, ou plutôt semi informel. En effet, le Pacte de Varsovie ne constituait ni un Etat unifié, ni même explicitement une fédération ou une confédération, mais participait bien de l'empire soviétique, car il limitait sévèrement l'indépendance des satellites, en politique étrangère comme en politique intérieure – sans compter l'organisation économique qui bénéficiait au centre. Autre composante intéressante de l'empire soviétique, l'intimidation de la Finlande et sa neutralité obligée, qu'on a surnommée "finlandisation", et qui est un exemple parfait d'exercice d'un pouvoir, d'un empire, sans conquête militaire ni identité juridique.

            On peut s'interroger aussi sur l'action des anciennes puissances coloniales en Afrique. Après les indépendances, le néo-colonialisme, par exemple français, institué à partir de De Gaulle, a bien constitué un exemple d'empire informel. Cet âge étant largement révolu, comment qualifier les interventions actuelles, celle des Britanniques en Sierra Leone, celle des Français en Côte d'Ivoire, celle de l'Union européenne à Bunia (République démocratique du Congo) ? S'agit-il d'une recolonisation ? Ou de l'entretien d'un empire informel ? Si l'on ne peut pas parler d'un retour à l'impérialisme colonial classique, ces interventions de maintien de l'ordre – et ceci est important pour l'exemple américain qu'on traitera plus loin – comportent bien un mécanisme impérial, qui est celui du rétablissement de l'ordre à la périphérie, de peur qu'il ne vienne troubler le centre. Mais il s'agit d'un exercice en commun de l'empire, légitimé par l'assentiment des autres puissances, et dont le volet économique est faible ou inexistant.

            On aboutit donc, à la fin du spectre des figures possibles de l'empire, c'est-à-dire de l'exercice du pouvoir, à trois notions importantes : celle d'ordre international (ou régional), celle d'intensité du pouvoir exercé, et celle de la forme de l'empire. On peut aussi remarquer, si l'on pousse l'idée de continuum dans jusqu'à son terme, qu'au bout du spectre l'imperium diminué se dissout dans le simple exercice de l'influence internationale. L'exemple des îles britanniques, qui ont connu, selon les aléas de l'histoire, toutes les formes d'empire, est éclairant: annexées par l'empire romain jusqu'au Mur d'Hadrien, elles sont envahies par les Normands au XIe siècle puis deviennent elles-mêmes un royaume conquérant (des Croisades à la Guerre de Cent Ans), puis un empire colonial en même temps qu'un empire informel, pour voir ensuite leur influence décliner et passer de l'imperium à la simple influence (si l'on ne considère pas aujourd'hui Londres comme un satellite de la capitale impériale, Washington).

 

            L'empire américain, quelle catégorie ?

 

            Les Etats-Unis aux aussi ont visité toutes les figures de l'empire. Historiquement, les Etats-Unis ont été un empire colonial et même un empire destructeur, si l'on se souvient de l'anéantissement quasi complet des nations amérindiennes, causé – en partie involontairement – par l'arrivée des colons. Les Américains n'aiment pas le terme "impérialisme", et évoquent toujours "l'expansionnisme" pour décrire l'agrandissement continental de leur pays au XIXe siècle, l'accomplissement de leur "destinée manifeste". En réalité, il s'agit d'un impérialisme caractérisé, que l'on songe aux territoires conquis aux dépens des Indiens ou bien des Mexicains. En ce sens, les Etats-Unis ont été plus impérialistes au XIXe siècle, où ils sont censés être isolationnistes, qu'au XXe, où commence "l'âge impérialiste" proprement dit. Car les Etats-Unis ont également connu une phase colonialiste au sens européen, au tournant du XXe siècle, avec l'annexion pendant plusieurs années de quelques îles aux dépens de l'Espagne (notamment les Philippines). Mais cette phase impérialiste de type européen dure peu de temps, elle ne correspond pas aux besoins ni à la culture politique américaine : le contrôle des territoires agités par des interventions militaires plus ou moins courtes (utilisation du "Big Stick" ou "gourdin" en République Dominicaine, Haïti, dans le Nord du Mexique, etc.) et la garantie d'accès aux marchés, à travers la politique de la porte ouverte ("Open Door Policy", notamment en Chine) suffisent.

Ce qui nous conduit donc à la quatrième catégorie de notre typologie, l'empire informel. Qu'il soit permis cependant, avant d'en venir là, de souligner que les Etats-Unis sont aussi un empire multiethnique – notre troisième catégorie. Certes, il s'est agi le plus souvent d'une association volontaire de territoires sur une base fédérale ; mais que l'on songe aux territoires achetés, ou bien encore au Sud réintégré de force au moment de la guerre de Sécession : on a bien affaire à un empire multiethnique d'un type particulier, marqué par le brassage de populations entretenu par un fort phénomène migratoire. Mais à l'inverse de la Grande Bretagne qui a "blanchi des continents" en exportant sa propre population et son capital, et en pillant les territoires annexés, l'Amérique a attiré des populations diverses de tous les coins du monde pour reproduire les phénomènes de brassage impérial qu'on associe généralement à Rome ou à Vienne.

Mais les Etats-Unis sont surtout l'exemple même d'empire informel, ce qui se comprend aisément compte tenu de leur puissance économique et militaire : leur influence internationale, leur pouvoir, s'exerce sur tous les pays, sous des formes diverses. Certes, avec l'OTAN, on a affaire à un cadre semi formel ; mais le cas le plus courant est l'influence bilatérale dans un cadre informel, que l'on songe par exemple aux pressions exercées sur les autres pays pour les contraindre à exempter les soldats américains de la juridiction de la Cour pénale internationale. C'est dans sa quête de maintien de l'ordre mondial que l'Amérique se manifeste le plus comme "empire informel", lorsqu'elle garantit l'environnement de sécurité de l'espace-monde, défend – par des stationnements de troupe permanents et acceptés – des pays menacés (Corée du Sud, Taiwan…), assure la sécurité des lignes de communication et des échanges, etc. Ceci implique d'intervenir de temps à autres, voire d'occuper de manière temporaire des territoires à pacifier (Somalie, Kosovo, Iraq…). Mais à l'inverse des empires du passé, l'Amérique ne conquiert pas de territoires de manière permanente et s'efforce généralement d'apporter la démocratie et la prospérité aux pays qu'elle occupe ou qu'elle libère : Japon, Allemagne, Corée, Iraq, etc. Les nécessités du maintien de l'ordre mondial impliquent qu'elle exerce son empire de temps à autre, ce qu'elle fait d'autant plus facilement qu'elle se trouve au cœur du système international, seul maillon commun aux différentes régions stratégiques, véritable "empire du milieu" dont la multitude de liens bilatéraux avec de plus faibles puissances assure la prééminence et la centralité, comme un moyeu d'où partent des rayons.[3] Cette Pax Americana, contrairement à la Pax Romana, ne s'appuie pas sur un empire formel mais sur un empire informel… c'est ce qui explique aussi qu'il n'y ait pas d'Edit de Caracalla.

Derrière la question de l'impérialisme, y compris de l'impérialisme informel, se cachent donc deux autres débats : celui de la légitimité de l'exercice de la puissance internationale, et celui des origines de l'empire.

 

La question de la légitimité

           

            Les "Etats-Unis" sont par nature un empire, mais un empire démocratique, fondé sur l'assentiment. Toute la question est de savoir si au-delà de la sphère nord-américaine, par-delà les frontières du pays où l'équilibre et les règles démocratiques prévalent, l'empire de l'Amérique sur le monde s'exerce différemment de ce que l'humanité a connu dans le passé. Après tout, la démocratie athénienne exerçait un empire pesant sur ses cités satellites : la question est donc celle du mode d'exercice de l'imperium et des fondements de sa légitimité. Après tout, la notion d'impérialisme est connotée négativement, pour désigner un pouvoir illégitime, abusif, condamnable. Du débat sur l'empire, on aboutit donc à un débat sur la légitimité internationale, sur le multilatéralisme et le soft power.

Il n'est pas anodin que l'Amérique ait, en tout cas depuis la fin du XIXe siècle, toujours évacué les pays qu'elle envahissait ou libérait, et qu'elle ait généralement beaucoup fait pour les enrichir (Allemagne, Japon, Corée, Iraq…). Un bon test pour l'exercice de l'empire est la manière dont les petits pays sont traités, la marge de manœuvre dont ils disposent. Ainsi, la différence entre l'Alliance atlantique et la Pacte de Varsovie réside dans la liberté d'adhésion. A l'inverse de la règle formalisée par la "doctrine Brejnev", lorsque De Gaulle souhaite quitter l'organisation militaire de l'OTAN en 1966, et voir celle-ci évacuer le sol français, Johnson ne menace même pas la France de "révisions déchirantes" (comme Dulles en 1954); il grommelle: "When a man asks you to leave… you take your hat and go". Même situation aux Philippines en 1990 (évacuation de la gigantesque base militaire de Subic Bay). Plus récemment, avant la guerre en Iraq de 2003, la Turquie a subi d'énormes pressions pour ouvrir son territoire aux forces américaines allant attaquer l'Iraq, mais elle n'a pas cédé (on lit d'ailleurs là l'une des contradictions de cet "empire de la liberté" prôné par les néoconservateurs: les pays démocratiques deviennent parfois très antiaméricains, bien plus que les régimes autoritaires ou semi-autoritaires qui les précédaient).

Seuls les empires informels résistent au temps: les trois premières catégories de notre typologie ont toujours été minées par leur manque de légitimité. Après tout, voici un siècle, on comptait sept empires dans le monde dont quatre en Europe et deux démocraties avec de vastes possessions coloniales… tous ces empires ont disparu, sous les coups de boutoir du nationalisme et de la démocratie, deux forces qui se sont manifestées à la périphérie de ces empires et les ont emportés.[4] La Grande-Bretagne a su abandonner les formes d'empire les plus manifestes et les moins légitimes afin d'assurer une retraite en bon ordre. C'est le même problème avec les Etats-Unis : lorsqu'une forme d'empire traditionnelle semble refaire surface, comme en Iraq récemment, de surcroît sans légitimité internationale forte, les accusations d'impérialisme se multiplient.

Bref, "empire" n'est pas forcément un gros mot, même s'il est employé comme tel par les critiques de l'Amérique ; c'est un mot polémique qui désigne le déficit de légitimité de son empire informel. C'est précisément la raison pour laquelle les grandes puissances, et avant tout les Etats-Unis, tentent de passer par l'ONU, qui permet effectivement d'exercer un empire, mais en commun, de lui conférer de la légitimité, celui de la "communauté internationale", qui n'en est pas moins un empire… D'ailleurs les ONG et les agences des organisations internationales (HCR, UNRWA, etc.) participent bien d'un travail impérial (gestion de territoire pour l'établissement ou le rétablissement de l'ordre) pour la communauté internationale, et parfois pour certaines puissances (les agences qui viennent en aide aux populations palestiniennes dans les camps de réfugiés depuis 1967 peuvent être considérées comme participant au fardeau impérial de l'Etat d'Israël).

 

            L'empire américain : trois origines et une contradiction

 

            Deuxième question : quels sont les origines et les mécanismes de l'empire américain ? On peut sans doute distinguer trois origines, trois mécanismes historiques.

            D'abord l'impérialisme classique, mélange de motivations économiques et commerciales, lorsque les marchands entraînent dans leur sillage les diplomates et les militaires qui doivent sécuriser des pays ou des régions pour eux, et de motivations religieuses et morales (les missionnaires). Dans le cas de l'Amérique, cette vocation à transformer le monde aboutit parfois, comme le disait Reinhold Niebuhr, à une vision des leaders américains par eux-mêmes comme "les tuteurs du genre humain dans son pèlerinage vers la perfection"[5]; Walter Russel Mead a montré comment le wilsonisme – non religieux – se nourrissait de la tradition des missionnaires protestants du XIXe siècle, transformée en croisade pour la démocratie.

            Il existe aussi des "appels d'empire", une demande qui émane des zones qui veulent bénéficier de la protection d'une grande puissance ; on appelle aussi ce mécanisme "l'empire par invitation" (Geir Lundestad[6]), qui peut simplement venir de la nécessité de maintenir l'ordre. Il est clair que les motivations des Américains pour intervenir en Bosnie et au Kosovo n'étaient pas d'ordre économique ni "missionnaire" : c'est la demande d'ordre qui a motivé l'exercice de l'imperium militaire. Le désordre, et les dangers qu'il comporte, expliquent souvent les menées impériales (quand ils ne leur servent pas d'excuse) : ainsi les interventions en Sierra Leone, en RDC ou en Côte d'Ivoire de la France et de la Grande-Bretagne s'expliquent par cette demande d'ordre, cet appel à pourvoir en sécurité.

            Allons un peu plus loin : l'intervention aux frontières de l'empire pour garantir l'ordre et la sécurité conduit à intervenir de plus en plus, car elle amène naturellement de nouvelles frontières d'insécurité, et risque de nourrir, par réaction, l'opposition qu'elle est censée combattre. C'est ainsi que le choix d'une défense de l'avant (guerre en Afghanistan, en Iraq) plutôt que d'une défense du territoire national uniquement (Homeland Security), qui est le choix de G.W. Bush dans la guerre contre le terrorisme, le conduit à mener des guerres préemptives voire préventives qui à leur tour modifient les contours et les frontières de l'empire, et donc les exigences qu'il entraîne, et entretient les difficultés à produire la légitimité dont se nourrit l'empire. La logique d'ordre conduit à la dispersion et à l'épuisement, si elle n'est pas contrebalancée par une logique de retenue et de compromis avec un ordre imparfait.

            C'est d'autant plus vrai que les Etats-Unis sont mal équipés pour exercer un empire de type classique, avec administration directe de territoires. D'une part parce qu'ils ont peu d'expérience coloniale, et pas d'histoire coloniale récente. Ensuite parce que leurs forces armées sont rétives à l'occupation prolongée de contrées étrangères – souvenir du Vietnam, expérience traumatisante après laquelle elles se sont juré qu'on ne les y reprendrait plus. Du coup, elles sont taillées pour le combat, particulièrement le combat de haute intensité, mais refusent ne serait-ce que de se réformer pour devenir plus aptes au nation building, car elles savent que cette capacité nouvelle inciterait les autorités politiques à les employer sans cesse davantage à cette fin.

Une autre raison tient au manque total d'appétit pour la conquête ou la possession de territoires nouveaux : les Américains, contrairement aux Britanniques du XIXe siècle, se voient comme un peuple anticolonialiste, et sont rétifs à dépenser "l'argent du contribuable" pour des aventures qui ne paraissent pas nécessaires (cf. la difficulté de faire voter au Congrès l'argent de la reconstruction de l'Iraq, 87 milliards de dollars, à l'automne 2004). Ce manque d'engagement est ce qu'on appelé le "leadership on the cheap" (ou le "leadership à temps partiel, d'après la formule de Pierre Melandri). Enfin, plus généralement, la croyance très forte dans les droits individuels et collectifs les empêche d'être un empire colonial (catégorie 2), d'autant que l'administration d'un empire pourrait avoir des répercussions à l'intérieur des Etats-Unis, sur l'équilibre des pouvoirs.

            Ce qui résulte de tout ceci est une dénégation permanente de l'existence d'un empire (Niall Ferguson évoque un "empire in denial"), passage rhétorique obligé qui fait fi des formes plus subtiles d'empire. Ainsi Sandy Berger, le conseiller de sécurité de B. Clinton, parlait-il de l'Amérique comme de "la première puissance d'envergure mondiale de l'histoire qui ne soit pas un empire" ; et George W. Bush, quand il était candidat, affirmait pour sa part que "l'Amérique n'a jamais été un empire… nous sommes sans doute la seule grand puissance de l'histoire qui a eu l'occasion de le devenir, et ait refusé".

            Pour conclure, on peut pointer le danger que créent ces impulsions contradictoires : d'un côté la nécessité de maintenir l'ordre mondial, d'assurer la sécurité, et donc d'intervenir et parfois d'occuper des territoires, avec de surcroît cette impulsion de multiplier les démocraties par une attitude proactive ; de l'autre la tentation de dénégation de tout fardeau impérial, et surtout la réticence et les limitations matérielles dans la capacité à gérer le désordre, notamment à administrer directement des territoires, à redresser des pays...[7] C'est dans cette contradiction, bien plus que dans la crainte d'un excès d'impérialisme américain, que je vois pour demain les périls les plus grands.

 



[1] Cf. Philippe Burrin, Fascisme, nazisme, autoritarisme, Seuil, 2000.

[2] La distinction est faite par les Britanniques au moins depuis le XIXe siècle ; cf. Niall Ferguson, Empire : The Rise and Demise of the British World Order and the Lessons for Global Power, Basic Books, New York, 2003.

[3] Cf. Pierre Melandri, Justin Vaïsse, L'empire du milieu : les Etats-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Odile Jacob, 2001.

[4] Je m'inspire là d'un texte de Gilles Andréani à paraître.

[5] cité par Brian Urquhart, "World Order and Mr. Bush", The New York Review of Books, Vol. 50 n°15, 9 octobre 2003.

[6] Cf. Geir Lundestad, The American empire : and other studies of US foreign policy in a comparative perspective, Oxford, Oxford University Press, 1990.

[7] Andrew Bacevich, American Empire : The Realities and Consequences of US Diplomacy, Harvard University Press, Cambridge, 2002.