Justin Vaïsse in Pierre Hassner, Roland Marchal (ed.), Guerres et sociétés: Etats et violence après la guerre froide, Karthala, Paris, 2003, 615 pages.
(texte
de mai 2000)
"Je ne savais pas les Américains un peuple si
guerrier" :
Les Etats-Unis entre zéro mort, jacksonisme et
maintien de l'ordre[1]
"[...] je ne savais pas les Américains
un peuple si guerrier. Pour se battre, il faut recevoir des coups ; et
j'ai vu peut-être beaucoup d'Américains à la guerre, mais ils avaient toujours
devant eux d'incommensurables armées de tanks, d'avions, de cuirassés qui leur
servaient de bouclier. J'ai vu beaucoup se battre des machines, mais je n'ai vu
qu'à l'infini derrière les hommes qui les conduisaient."[2]
Dans ces lignes d'Antonin d'Artaud en 1948, se trouvent déjà quelques-uns des éléments du débat actuel: l'interrogation sur les vertus guerrières des Américains ; leur penchant pour la technologie et les machines ; le goût pour les boucliers qui permettent d'épargner la vie des soldats. En un sens, cette citation pose la question de la culture de guerre propre aux Etats-Unis, à la croisée de plusieurs dimensions de son expérience historique, de ses cultures politiques[3] et de sa culture stratégique.
Il ne s’agit pas de tenter de saisir ici une sorte de culture intemporelle qui commanderait - de la guerre d'indépendance jusqu'au Kosovo - l'attitude des Américains face à l'emploi de la violence. D'abord parce qu'il faut faire la part du changement et de la nouveauté. Ensuite et surtout parce que l’articulation de ce facteur culturel avec d'autres déterminants, qu'ils soient politiques, sociaux, démographiques ou systémiques, est complexe.
Les Américains sont-ils plus ou moins qu'avant un peuple guerrier ? Vers quel type de guerre les évolutions récentes les portent-elles ? Assiste-t-on à une "débellecisation" de la société américaine ? Toutes ces questions soulèvent des contradictions si fortes, appellent à leur tour de nouvelles questions en si grand nombre, qu'il est nécessaire de choisir un fil conducteur pour parcourir ces débats.
Ce fil conducteur pourrait être le suivant : quels sont les besoins
des dirigeants américains pour assurer leurs responsabilités
globales ? Et quels sont les moyens que la société américaine est prête à
leur donner ? Que résulte-t-il, finalement, de cette transaction ?
C'est sous cet angle, semble-t-il, qu'on peut le plus facilement entrer dans
ces débats.
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Contrairement aux années 1920 et 1930, l'Amérique assume pleinement, depuis les années 1940, ses responsabilités de première puissance et garantit un certain ordre dans le monde avec l'assentiment plus ou moins affirmé et actif de ses alliés et, souvent, la légitimation plus ou moins explicite de l'ONU ou d'autres instances multilatérales. Tout le problème, dans une société démocratique comme celle des Etats-Unis, est celui du prix en soldats et en dollars que l'opinion accepte de payer pour ce rôle de garant de l'ordre mondial, dont l'intérêt direct n'apparaît pas toujours clairement. Pendant la Guerre froide, la société américaine a accepté de payer ce prix en raison de la crainte du communisme : on se souvient du mot du sénateur Vandenberg à Truman, "Il va falloir leur fiche une sacrée trouille pour qu'ils nous soutiennent" ; on se souvient de la réussite mais aussi des excès de cette politique délibérée de mobilisation par la "peur du rouge".
Avec la disparition de l'URSS, le problème se pose sous un jour nouveau. L'ennemi le plus menaçant a disparu, mais les dirigeants américains savent bien qu'ils ne peuvent retourner à une forme quelconque d'isolationnisme, que la perception d'un vide de pouvoir laisserait le champ libre à des désordres régionaux qui pourraient menacer à terme l'ordre mondial nécessaire à leur prospérité. Il faut donc faire face aux puissances révisionnistes, les contrôler (inutile de les conquérir[4]) et pour cela se résoudre parfois à des démonstrations de force et des interventions militaires, donc à des guerres limitées et à des morts au combat. C'est sur ces deux points que le bât blesse.
D'abord parce que la culture américaine de la guerre est considérée comme hostile aux guerres limitées ; ensuite parce que la débellicisation a fait quelque progrès au sein de le population, même si celle-ci y semble moins sensible que les Européens ; enfin parce que la doctrine du zéro mort a récemment acquis le rang - très largement trompeur - d'impératif catégorique.
1/ Quelques généralités d’abord sur la culture américaine de la guerre et sur les facteurs qui l'ont conditionnée[5]. Côté géographie : l'Amérique est un pays vaste, protégé par deux océans et dénué de voisins dangereux ; un pays riche en ressources naturelles. Côté histoire : c'est un pays qui s'est libéré de son joug colonial par la mobilisation des citoyens en armes ; c'est un peuple qui a conquis son territoire, vers le Grand Ouest, grâce à sa supériorité technique et logistique. Côté culture : son héritage anglo-saxon, renforcé par l'épisode de la lutte pour l'indépendance,[6] l'a amené à se méfier instinctivement des militaires[7] et des armées permanentes, et à refuser la conscription en temps de paix au nom des droits et libertés individuelles. Côté politique : c'est une démocratie, et sa préférence instinctive va à la résolution pacifique et négociée des différends ; seuls les méchants sont dès lors la cause possible des guerres. Enfin, du côté de l'expérience militaire, outre la guerre de Sécession qui démontre entre autres la préférence pour l'offensive, ce sont la première et surtout la seconde Guerre Mondiale qui fournissent le modèle, le paradigme de la guerre telle que l'Amérique la souhaite : une guerre morale, claire, où la nation démocratique s'engage avec toutes ses forces, et un soutien populaire sans faille, pour défendre la liberté.
Quelle culture stratégique a résulté de ces différents facteurs ? On tranche ici des débats très savants pour parvenir à des conclusions volontairement limitées (on exclut notamment les questions nucléaires) sur lesquelles la plupart des protagonistes s'accordent. Les Américains ont une vision clausewitzienne et morale de la guerre ; l'ennemi doit plier devant une volonté politique, être totalement vaincu puis démocratisé[8]. De ce point de vue, "Rien ne remplace la victoire", comme l'énonçait MacArthur. Newt Gingrich l'a rappelé en 1995 : lorsqu'une intervention extérieure ne peut être évitée, il faut s'inspirer de la vieille formule romaine: “ Nous n'intervenons que si nous y sommes vraiment acculés, et si tel est le cas, rien ne peut nous arrêter. ”[9] La préparation est lente, le soutien de l'opinion publique doit être impérativement acquis ; mais une fois en guerre, l'offensive est brève et très violente, les moyens sont concentrés et la puissance massivement projetée ; la technologie y occupe une place de choix ; épargner la vie des soldats américains est un objectif très importante, mais non catégorique.
Bref, ces tendances à la Cincinnatus - qui sont, répétons-le, sujettes à débat - dessinent une guerre qui ressemble beaucoup au second conflit mondial, assez bien à la guerre du Golfe, très mal à la Corée et au Vietnam, et quasiment pas à la Somalie, à la Bosnie et au Kosovo. Cet "ethos" américain de la guerre est, en un mot, foncièrement opposé aux guerres limitées, calculées, de contrôle, de basse intensité. Or, ce sont précisément ces guerres que l'Amérique doit affronter du point de vue de ses responsabilités mondiales, des guerres qu'elle doit mener si elle ne veut pas risquer sa crédibilité politique sur laquelle bien des équilibres régionaux reposent.
2/ Second problème structurel : la question de la débellicisation des Américains. Tocqueville entrevoyait une tendance structurelle de la démocratie américaine à la débellicisation : "Le nombre toujours croissant des propriétaires amis de la paix, le développement de la richesse mobilière, que la guerre dévore si rapidement, cette mansuétude des mœurs, cette mollesse de cœur, cette disposition à la pitié que l'égalité inspire, cette froideur de raison qui rend peu sensible aux poétiques et violentes émotions qui naissent parmi les armes, toutes ces causes s'unissent pour éteindre l'esprit militaire."[10]
Si l'on cherche du côté des cultures politiques américaines, il existe assurément plusieurs segments de cette société où la répugnance à employer la violence, ou bien le pacifisme pur et simple, domine ; mais ces segments sont limités. On pense dans le premier cas à la culture puritaine de Nouvelle-Angleterre, et dans le second cas à certaines confessions protestantes telles que les quakers, les memnonites, et certains anabaptistes. Il arrive que ces tendances acquièrent une audience plus large à l'occasion de "mouvements pour la paix" ponctuels : Vietnam, désarmement nucléaire dans les années 1980, etc. Au cours des années 1990, faute d'événements mobilisateurs, cette tendance n'a pas connu d'évolution notable ; les campagnes en faveur d'un désarmement accéléré ou de l'abandon pur et simple des armes nucléaires, menées par des groupes de pression comportant souvent des militaires prestigieux[11], n'ont pas atteint ni mobilisé le grand public.
En revanche, la question d'un éloignement relatif de ce public d'avec les questions militaires peut être posée. On se souvient en effet que la conscription, qui a toujours été temporaire, limitée aux courtes périodes de guerre, avait connu une prolongation inaccoutumée depuis 1948, et a pris fin en 1973[12] en laissant d'ailleurs, dans le contexte du Vietnam, un souvenir effroyable - celui d'un système qui a d'abord avantagé les jeunes des classes moyennes et supérieures tandis que les moins favorisés étaient envoyés dans les unités combattantes, avant d'être corrigé par une loterie un peu plus égalitaire socialement. Bref, les moins de cinquante ans d'aujourd'hui n'ont pas connu la conscription ni l'armée, et si quelques-uns servent dans les réserves ou la Garde nationale, très peu sont d'anciens combattants. A la Chambre des représentants, les anciens combattants étaient plus de 75% en 1971, contre 25% à présent. Paradoxalement, cette tendance rend la Chambre plus susceptible d'engager des actions guerrières à l'extérieur, si l'on en croit les corrélations historiques mises à jour récemment[13].
Mais dans le grand public, on ne peut nier un certain effet d'éloignement dont rend compte le fossé culturel et politique croissant qu'on observe entre militaires et civils, fossé étudié en détail par le Triangle Institute[14]. Ainsi, 64% des officiers supérieurs se disent républicains et 8% démocrates, contre 33% et 12% en 1976, et grosso modo 50 - 50 dans la population. 10% de ces officiers seraient favorables à un moratoire sur la peine de mort contre 37% des civils de rang équivalent ; et 74% soutiennent la réintroduction des prières dans les écoles publiques contre 46% des civils. Parallèlement, la confiance des civils dans l'institution militaire décroît au même rythme que la confiance dans les institutions gouvernementales en général. Le phénomène que l'on craint tant en France, celui d'un fossé profond entre l'armée et la nation avec la fin du service national, est un sujet de préoccupation de plus en plus grand aux Etats-Unis, et ajoute ses effets à ceux d'une indéniable mais très lente débellicisation de la société.
Pour les tenants de cette thèse de la débellicisation des sociétés occidentales[15], d'autres facteurs comptent tout autant, à commencer par le facteur démographique. Avec de moins en moins d'enfants par famille, sur la longue durée, le "prix" de chaque enfant augmente ; la perte d'un soldat n'en est ressentie par tous que plus violemment[16]. Il est évidemment difficile de se prononcer sur l'évolution d'une variable de ce type, qui joue sur la longue durée ou plutôt sur la comparaison entre périodes historiques. En revanche, on doit sans doute s'intéresser au rôle sans cesse mieux affirmé des femmes dans la société, notamment dans l'économie et dans les élections. La répétition des tueries dans les lycées, collèges et même les écoles a fait basculer un nombre significatif de mères de famille dans l'opposition au laissez-faire en matière d'armes à feu (73% d'entre elles déclarent à présent que les lois sur la vente des armes à feu devraient être plus strictes contre 56% des hommes). Ces "soccer moms" de la classe moyenne, qu'on a vu défiler en mai 2000 à Washington, ont eu un effet sur le parti républicain, dans le contexte des élections présidentielles, et l'on peut penser à bon droit qu'elles sont un élément d'affaiblissement ou du moins d'équilibre de la "culture jacksonienne", notamment celle dans Sud (cf. infra), qui est le pilier du droit à porter des armes et des interventions militaires extérieures. Plus généralement, il faut reconnaître la réticence croissante des Américains au sang versé, quel qu'il soit, du moment qu'il est médiatisé[17].
L'une des fondations du paradigme de la paix démocratique[18], qui joue sur la première et la seconde image de K. Waltz[19], est l'idée selon laquelle l'homo democraticus préfère s'enrichir plutôt que guerroyer. Là, assurément, on touche une caractéristique essentielle de la société américaine, un trait qui traverse les âges, de Tocqueville[20] au président Coolidge qui déclarait "La grande affaire de l'Amérique, c'est de faire des affaires"[21]. Cette tendance est profondément ancrée aux Etats-Unis, depuis longtemps, et assurément elle n'a pas faibli ; on peut la lire notamment, en ces temps de boom économique, dans les difficultés croissantes qu'ont les différentes armées pour recruter des personnels. Sur le long terme, les progrès de la sphère privée sur la sphère publique[22] concourent à pacifier les enjeux des existences individuelles, et sont confortés par les progrès des réseaux, notamment Internet, qui permettent d'accroître l'univers personnel de chaque individu en le reliant plus qu'auparavant à ceux qui partagent et cultivent ses centres d'intérêt et ses passions.
Bref, "l'embourgeoisement" de la société américaine, pour reprendre là encore la thèse de Pierre Hassner, paraît être en progrès, à l'instar de ce que l'on observe dans les autres sociétés développées. Pourtant, par rapport à celles-ci, la société américaine semble présenter de nombreux traits "déviants" sur lesquels il convient de s'interroger.
On peut citer en premier lieu la forte violence endogène et le goût des armes, puisque la proportion d'homicides y est quatre fois plus élevé qu'en France et que le droit de porter des armes, protégé par le second amendement, est utilisé par un lobby, la NRA (National Rifle Association), puissamment soutenu par des millions d'Américains en dépit des fréquents dommages collatéraux que cette pratique occasionne. L'idée selon laquelle rien ne remplace l'autodéfense pour assurer sa sécurité est incomparablement plus forte qu'ailleurs ; la morale de la NRA, c'est précisément qu'il faut préparer la guerre pour avoir la paix, y compris dans son quartier. Autre trait qui distingue l'Amérique : l'assentiment donné à un outil militaire puissant et donc à un budget de défense élevé – plus de 3,3 % du PIB contre 2,7 % en Grande-Bretagne, 1,6% en Allemagne et 1,3% au Canada (1997). D'ailleurs, cet outil est utilisé bien plus que dans les autres pays : outre les stationnements permanents, on peut distinguer pas moins de 65 déploiements de troupes à l'étranger entre mai 1989 et mai 1999, depuis la guerre du Golfe jusqu'à la simple sécurisation d'ambassade, en passant par la gesticulation destinée à intimider[23]. En voyageant aux Etats-Unis, on ne peut qu'être étonné de la vigueur d'un patriotisme souvent démonstratif, notamment du nombre de drapeaux devant les maisons. La popularité du candidat John McCain en 1999 – 2000 rappelle l'attachement ancien des Américains aux militaires, notamment les généraux vainqueurs (Washington, Grant, Eisenhower, MacArthur, Powell entre autres).
Ces éléments constituent autant de traits discordants par rapport à la tendance générale des sociétés développées à l'apaisement, à la pacification, à la débellicisation. Y aurait-il une exception américaine à l'embourgeoisement ? Quel serait son impact sur les guerres extérieures ?
Pour répondre, il nous faut revenir aux facteurs culturels et tenter d'affiner quelque peu l'outil grossier -en dépit de son utilité - que constitue le concept de culture américaine de la guerre. En fait, comme c'est le cas ailleurs, il n'y a pas une culture politique mais plusieurs, et deux articles récents ont souligné l'importance de ces différences culturelles. Ces articles permettent de formaliser l'impression que peuvent avoir des observateurs étrangers face à des discours américains sur la violence et la guerre, où le passé de la Frontière transparaît par des métaphores, des réflexes, des raccourcis intellectuels parfois surprenants.[24]
Le premier, celui de Michael Lind,[25] revient sur les différences régionales qui existent aux Etats-Unis quant à l'emploi de la force à l'extérieur, et qui transcendent les coupures politiques traditionnelles ainsi que les origines ethniques, partant du principe que la culture du premier groupe de colons s'attache en quelque sorte à une terre et offre une plus grande résistance au temps que, par exemple, la culture ou la religion d'origine d'un nouveau groupe d'immigrants. La culture particulière de la Nouvelle-Angleterre (agrandie pour l'occasion - par une opération d'ailleurs contestable - aux Etats voisins et à ceux que les premiers colons de Nouvelle-Angleterre ont investis : Grands Lacs, Nord Pacifique) a déjà été mentionnée ; Lind montre qu'elle a souvent fourni les gros bataillons des représentants et sénateurs opposés à toutes les interventions extérieures - y compris les deux guerres mondiales, mais non compris la guerre contre l'Espagne et le Kosovo - et à la croissance de l'outil militaire. A l'inverse, le Sud côtier et dans une moindre mesure, le Sud montagneux, colonisés par les Ecossais-Irlandais (protestants d'Ulster) notamment, ont été les bastions du bellicisme et les principales régions pourvoyeuses de soldats et d'officiers, comme c'est encore le cas aujourd'hui. L'identification croissante des républicains avec ce nouveau "Sud solide" coïncide avec l'image de plus en plus guerrière du GOP après le passage de Reagan, Bush et Gingrich.[26] D'ailleurs, les "Reagan" ou "Jackson Democrats" venaient largement de cette région, ainsi les représentants et sénateurs qui ont permis l'assentiment du Congrès à la guerre contre l'Irak en janvier 1991. Comme pour établir un lien entre violence extérieure et violence intérieure, c'est dans ces régions du Sud, notamment le Sud côtier, que l'on trouve les taux d'homicides les plus élevés, la pratique la plus courante de la peine de mort, alors que le Nord se distingue par des tendances inverses et par le nombre de lois qui obligent le citoyen à se sauver lorsqu'il est attaqué ou cambriolé plutôt que d'attaquer à son tour.
Ces remarques ne sont pas nouvelles : il n'est pas jusqu'à Tocqueville qui n'ait séparé, dans ses analyses, la Nouvelle-Angleterre des régions où l'esclavage existe[27] ; et c'était plutôt dans "l'institution particulière", et non dans des origines ethniques différentes, qu'il voyait l'origine des disparités de caractères, de culture, entre les hommes du Nord et ceux du Sud.
Le second article, celui de Walter Russell Mead,[28] apporte de l'eau aux analyses culturelles de la politique étrangère américaine, et ses conclusions convergent largement avec celles de Lind.[29] Mais il remplace un déterminisme géographique trop strict par une catégorisation plus politique et plus fluide. Il propose de redonner sa place à une catégorie oubliée dans la classification des opinions de politique étrangère, et suggère de nommer cette culture politique le jacksonisme, aux côtés du jeffersonisme, de l'hamiltonisme et du wilsonisme – qu'il ne définit que très vaguement).
Le président Andrew Jackson, père du suffrage universel américain et de l'organisation des partis politiques démocratiques de masse, pourrait donc selon Mead donner son nom à une tradition politique dont les traits conjuguent la méfiance vis-à-vis d'un Etat fédéral trop intrusif mais en même temps l'attachement aux programmes d'assurances destinés aux classes moyennes (Social Security, Medicare… après le Homestead), l'importance d'un individualisme forcené, de l'égalité des droits, et un populisme latent - qui explique largement leur absence des médias dominés par les "Jeffersoniens" et les "Hamiltoniens". Les Jacksoniens ont été démocrates jusqu'à Truman, puis surtout républicains depuis Nixon ; ils ont peuplé les tiers partis. Tandis que les Jeffersoniens ne jurent que par le 1er amendement qui défend la liberté d'expression, les Jacksoniens vénèrent le 2nd amendement qui est le garant de leur droit à porter des armes à feu, armes avec lesquelles ils vivent une véritable histoire d'amour, au désespoir de leurs concitoyens ; si l'on veut une image, pour défendre leurs libertés, les premiers adhèrent à l'ACLU[30], les seconds à la NRA. Enfin et surtout, outre le goût immodéré pour l'indépendance qui dérive de l'individualisme, le sens de l'honneur et le courage seraient chez eux des traits essentiels.
En politique étrangère, cette "sub-culture" est bien plus belliqueuse que le jeffersonisme et ses palabres diplomatiques teintés d'isolationnisme, le wilsonisme et ses vastes desseins fumeux, ou encore le hamiltonisme réaliste et ses calculs d'intérêt commerciaux[31]. C'est l'école unilatéraliste de Ronald Reagan et de Jesse Helms, celle qui transpose le plus l'expérience intérieure en guide pour l'extérieur, c'est celle de la force, de la "diplomatie du cow-boy" conjuguant ignorance, pulsions isolationnistes et brusques foucades. C'est celle que les Français n'aiment pas beaucoup, en général. C'est celle qui soutient le plus activement un outil militaire puissant et l'usage de la force à l'extérieur, à condition qu'il ne s'agisse pas d'opérations humanitaires - ce serait insulter l'institution militaire qu'ils vénèrent et qu'ils peuplent en quasi-exclusivité. Prenons l'exemple du Kosovo : les Jacksoniens y étaient farouchement opposés, car l'Amérique ni son honneur n'étaient menacés… mais une fois engagée, l'opération devait être gagnée : "c'est une mauvaise chose que de faire une guerre inutile, mais c'est inexcusable et contraire à l'honneur de la perdre une fois qu'elle a commencé"[32]. La guerre du Golfe, elle, était d'emblée populaire : peu importe que le droit international fût bafoué, peu importe que Saddam fût bon ou mauvais, il menaçait les lignes d'approvisionnement en pétrole et donc jouait sur la dépendance des Etats-Unis, insupportable aux yeux des Jacksoniens pour qui les crises de 1973 puis 1979 avaient été un traumatisme. L'idée d'un honneur national à défendre est essentiel, et c'est ce trait qui, dans l'opinion, justifierait par exemple le déclenchement d'hostilités pour se porter au secours de Taiwan ou d'Israël envers qui l'on s'est engagé.
Une réflexion épistémologique est nécessaire ici : si l'Amérique reste "un peuple si guerrier", si la débellicisation y connaît des résistances plus fortes qu'en Europe, c'est que certains traits culturels de certains segments de sa population comporteraient le goût pour la chose militaire, pour les rapports de force, et une perception aiguë de l'honneur national. On peut évidemment s'interroger longtemps sur de telles catégories d'analyse, notamment l'ethno-régionalisme. L'idée d'une culture de l'honneur et de la violence des premiers colons - les Ecossais-Irlandais - ou d'une culture puritaine et capitaliste pacifique - les Britanniques d'Angleterre avec des apports germaniques et hollandais - qui prendrait racine dans un territoire jusqu'au point de pouvoir acculturer les nouveaux arrivants quelle que soit leur origine fait trop penser à "l'esprit des peuples" que Barthes reprochait au Guide bleu ou à une géographie humaine à l'ancienne mode pour être prise sérieusement. L'idée d'un lien fixe entre un territoire, un peuple et ses tendances politiques est marquée au sceau du culturalisme.
On voudrait pourtant sauver quelque chose des observations de Lind et des intuitions de Mead, car elles permettent de mettre un nom sur une réalité que l'on perçoit par le contact intellectuel répété avec l'histoire des Etats-Unis aussi bien que par le contact humain avec certains Américains. Elles permettent également de faire un "passage" entre la persistance et les modalités de la violence intérieure d'un côté, et la violence extérieure de l'autre. C'est d'ailleurs ce que disent en substance les critiques prestigieux de Mead dans la correspondance consacrée à son article (numéro suivant du National Interest[33]) : la référence à Jackson est erronée, Mead n'est pas assez rigoureux, il dresse une allégorie plus qu'il n'établit un paradigme scientifique ; néanmoins, il y a bien là une intuition qui ne se laisse pas facilement réduire, et qui est plus féconde que la simple référence à des catégories idéologiques telles que le conservatisme, le néo-conservatisme et le libéralisme.
Si l'on disqualifie l'idée d'une culture stable dans le temps, définie par ses limites dans l'espace et par sa prégnance sur tous les habitants du territoire considéré, on peut néanmoins se rabattre sur le concept de culture politique tel qu'il a récemment été redéfini par les historiens du politique[34]. La culture politique, écrit en substance S. Berstein, est un système de représentations partagé par un groupe assez large au sein de la société, et qui est porteur de normes et de valeurs, lesquelles constituent l'identité des grandes "familles" politiques, bien au-delà de la notion réductrice de parti politique, chargé de dire le dogme et de veiller à sa pureté. S. Berstein poursuit : "Il reste que l'historien, représentant d'une discipline empirique, n'ayant guère le souci de théoriser, constate l'existence à un moment donné de l'histoire de plusieurs systèmes de représentations cohérents, rivaux entre eux, qui imprègnent la vision que les hommes ont de la société, de la place qu'ils y tiennent, des problèmes de la dévolution du pouvoir, etc., systèmes qui motivent et expliquent leurs comportements politiques.".
S'il faut "filtrer" les tendances déterministes de Lind et surtout de Mead tout en conservant leur intuition de départ, il me semble que le concept de culture politique ainsi défini permet de saisir certaines forces à l'œuvre dans l'histoire américaine sans réifier à l'excès des régularités partielles, fluctuant parfois au gré de stratégies individuelles. Indéniablement, il existe chez certains Américains une propension à l'usage de la force qu'on ne retrouve pas (ou plus) à ce point dans les sociétés européennes, et qui freine les progrès de la débellicisation.
Avant d'en venir à la question du zéro mort, on peut s'aventurer, en suivant les deux auteurs de ces articles, à quelques prévisions. Michael Lind estime que les Etats, souvent très ruraux, de la "Nouvelle-Angleterre élargie" ont été historiquement sur-représentés en raison de leur poids au sénat ; le rééquilibrage constant de la Chambre en faveur du Sud - qu'on va avoir l'occasion d'observer en 2002 notamment - devrait donc continuer à jouer en faveur d'une représentation plus fidèle des tendances interventionnistes (dans les cas spécifiés plus haut) et martiales de la population - au moins dans le Législatif. Par ailleurs, la nouvelle polarisation géographique des partis (républicains au Sud, démocrates au Nord) va de plus en plus recouper l'opposition militarisme / antimilitarisme, au risque de politiser davantage cette question essentielle - à moins qu'une triangulation à la Clinton (cooptation du programme de l'adversaire) ne vienne masquer cette opposition comme c'est le cas, sur les questions militaires, depuis un an. Cependant, en termes de votes, de démographie et d'orientation à long terme des Etats-Unis, on doit s'interroger sur l'impact de la nouvelle immigration asiatique mais surtout latino-américaine des années 1980 et 1990. Lind estime qu'elle va jouer, à terme, en faveur sinon des républicains, du moins des "sudistes" au sens de la culture politique, concernant notamment la chose militaire. L'hypothèse – qui souffre là encore de son manque de scientificité – est moins un mécanisme d'acculturation à un Sud traditionnellement belligène qu'une proximité naturelle avec cette culture de l'honneur, de la famille, de la hiérarchie sociale, bien plus en tout cas qu'avec la culture puritaine du Nord-Est. Ce qui est sûr, c'est que même en ces temps de boom économique, les Latinos comme les Noirs restent sur-représentés dans l'armée qui est pour eux une institution d'intégration importante et un gagne-pain précieux - qu'on se souvienne simplement des patronymes des trois prisonniers américains l'an dernier au Kosovo : Christopher Stone, Andrew Ramirez (de Los Angeles), et Steven Gonzales (du Texas).
3/ Après ce bilan mitigé de la débellicisation, il faut considérer le troisième facteur structurel, la question du zéro mort ; c'est ici un véritable écheveau politique et historique qu'il faut démêler. Etre économe de la vie de ses soldats, sans être une tendance universelle, est tout de même une pratique observée depuis longtemps, et la société américaine y est particulièrement attentive. Protégée des atteintes aux civils par sa position géographique, elle n'a eu à déplorer dans l'ensemble des guerres extérieures de son histoire qu'environ 450 000 soldats tués ou disparus[35], ce qui est extraordinairement peu. Au XXe siècle, les civils américains n'ont pas connu la guerre sur leur territoire, ni les bombardements, hormis quelques tentatives marginales sur la côte Ouest[36]. L'attention que l'armée américaine porte depuis longtemps au secours médical de ses soldats (10% des personnels envoyés dans le Golfe en 1990 - 1991 appartenaient au service de santé), à la libération de ses prisonniers, à l'exfiltration de ses pilotes, est reconnue et enviée par toutes les armées du monde ; les armements sont faits, comme le notait déjà Artaud, pour minimiser les pertes américaines[37].Cette pratique de minimiser les pertes, observée depuis les origines, on peut se demander pourquoi elle a été élevée au rang trompeur de dogme ces derniers temps. On peut y voir deux raisons.
La première a trait à la faible légitimité de l'Etat par rapport au citoyen dans la démocratie américaine, elle résulte de la collision entre une culture démocratique individualiste très ancienne et l'engagement des forces armées sur des théâtres où les intérêts vitaux du pays ne sont pas en jeu. Quelle est, en effet, l'image du soldat dans la mémoire collective des Américains ? C'est le citoyen, le "minuteman" de la guerre d'indépendance, qui a sa profession mais s'oblige, par esprit civique, à venir défendre le bien commun. C'est le soldat du débarquement de Normandie ou de la guerre du Pacifique qui offre son sang pour la liberté, parce qu'il le faut. Mais c'est là une chose exceptionnelle, proprement anormale, que le gouvernement doit absolument justifier. Dans la tradition politique américaine où l'Etat fédéral a une légitimité faible, où la raison d'Etat est un piètre argument, et où le citoyen et ses droits ont une légitimité forte, l'accusation de ne pas tout faire pour épargner le sang des individus qui combattent est omniprésente à l'encontre du gouvernement. Dans ces conditions, si les intérêts vitaux du pays ne sont pas en jeu, la mort au combat d'un seul soldat est une faute grave des pouvoirs publics qui ont abusé de la disponibilité des citoyens et les ont trompés (peu importe ici qu'il s'agisse très largement d'une armée professionnelle). Or, les citoyens américains n'ont pas estimé que les intérêts vitaux du pays étaient en jeu en Haïti, en Somalie, en Bosnie et au Kosovo. Le pire scénario a été la Somalie. L'Etat fédéral veut faire de l'humanitaire, du "travail social" en Afrique : pourquoi pas ? Mais on tue 18 soldats américains : comment le gouvernement justifie-t-il ces pertes ? Pourquoi n'a-t-il pas fait en sorte qu'il n'y ait aucun mort ? Dans cette perspective, le dogme du "zéro mort" n'est pas absolu, mais dépend du degré d'engagement de l'intérêt national ; plus celui-ci est engagé, plus le dogme se relâche et vice-versa.
La seconde a trait à des luttes bureaucratiques historiques entre civils et militaires, et à une large instrumentalisation politique.[38] C'est presque une litote de dire que le Vietnam a été un cauchemar pour les forces armées américaines. La responsabilité de la défaite politique a largement été mise sur le dos des militaires, au moment même où ceux-ci s'insurgeaient contre la micro-gestion des opérations par les civils (notamment Johnson pour les bombardements) et contre la "trahison de l'arrière" de la part des civils. Les dernières années de la guerre, au cours desquels, par exemple, les soldats du contingent ont recouru à de nombreuses reprises au "fragging"[39] des officiers ou sous-officiers d'active, ont été marquées par un fossé entre militaires et civils, entre l'armée et la nation, devenu littéralement béant. Comment ne jamais se retrouver dans une telle situation de perte de soutien et de mise en accusation par la nation, se sont alors demandé les chefs militaires ? Comment en jamais revivre le cauchemar du Vietnam ? Comment placer à tous les coups le pouvoir politique devant ses responsabilités ?
C'est là l'origine de ce qu'Etienne de Durand a exposé comme "le jeu de la patate chaude"[40] ("buck-passing") et qui consiste, pour les différentes autorités suprêmes, à toujours pouvoir se défausser sur leurs collègues en cas de morts de soldats américains au combat. Reprenons les étapes de ce "jeu". En 1973 est abolie la conscription, ce qui permet aux décideurs politiques de disposer d'une force professionnelle plus facilement mobilisable que de jeunes conscrits. La parade des autorités militaires ne tarde pas : celles-ci font en sorte[41] qu'aucune opération extérieure d'envergure ne soit possible sans l'appoint des réserves de l'Army[42] et de la Garde nationale[43], c'est-à-dire sans participation significative de la population américaine. Ainsi, jamais les militaires américains ne peuvent combattre seuls, sans l'engagement et donc l'assentiment du peuple américain. Dans les années 1950, les réserves et la Garde n'étaient nécessaires que pour les vraies guerres, comme la Corée. A présent, dès le seuil d'une petite opération extérieure comme la Somalie atteint, il faut envoyer des réservistes, ce qui élève considérablement le coût politique intérieur d'un engagement ; pour la guerre du Golfe, on a ainsi mobilisé 265 000 réservistes. A l'heure actuelle, on dénombre trois mobilisations présidentielles de réservistes pour la Bosnie (plus de réservistes que pendant toute la guerre du Vietnam), le Kosovo et l'endiguement de l'Irak. Etape suivante : les doctrines Weinberger (1983) et Powell (1990 - 91), qui fixent des critères rigoureux à l'emploi des forces américaines à l'extérieur, pour se prémunir contre une érosion du soutien des civils et contre des contraintes politiques trop fortes. Ainsi l'implication forcée des réservistes comme les deux doctrines d'emploi des forces sont les instruments par lesquels les militaires forcent les civils à prendre leurs responsabilités.
Le principe du "zéro mort" est lui aussi instrumentalisé par les opposants aux interventions extérieures qui l'érigent au rang de dogme afin de mettre des bâtons dans les roues des présidents trop enclins à envoyer l'armée se battre à l'extérieur pour des objectifs jugés soit trop idéalistes, soit trop assortis de contraintes politiques. C'est le cas d'une partie de la hiérarchie militaire ; c'est le cas aussi des conservateurs lorsqu'il s'agit d'entreprises "libérales", celles de Clinton par exemple. Ainsi, l'épouvantail des body bags est mis en avant, et repris par la presse, de façon exagérée, ce qui contribue à brouiller les pistes (on pourrait faire une analyse comparable du spectre de l'isolationnisme, manipulé lui aussi à des fins politiques).
Il convient, pour conclure sur ce point, de faire tomber le dogme du "zéro mort" de son piédestal et de le ramener à sa juste place, celle d'un objectif permanent dans la culture de guerre américaine, et dont l'importance varie fort logiquement avec le niveau des intérêts américains en jeu comme avec le niveau du consensus politique. Il apparaît d'ailleurs, selon l'étude du Triangle Institute citée plus haut, que les officiers sont (de deux à quatre fois) plus soucieux de la vie de leurs soldats que la population en général[44]. Ainsi de la seule opération de maintien ou de rétablissement de la paix qui ait entraîné des victimes américaines au combat dans l'après-Guerre froide : la Somalie. L'ouvrage de Steven Kull et I.M. Destler[45] montre bien que les élites (journalistes, Congressmen, membres de l'Exécutif) sont persuadées que l'opinion publique, à l'annonce de la mort des 18 Rangers le 3 octobre 1993 et à la diffusion des images humiliantes de leurs corps traînés à Mogadiscio, a souhaité un retrait immédiat. Or, c'est faux. Quelques heures après la diffusion des images, et dans la semaine qui a suivi, seuls 37 à 43% des Américains ont souhaité le retrait, tandis qu'une majorité de 55 à 61%, au moins à court terme, a souhaité augmenter les troupes et 75% ont souhaité procéder à des représailles contre le chef de guerre Aydid si les prisonniers américains n'étaient pas relâchés à court terme ; on lit ici une réaction typiquement jacksonienne. Un dernier exemple : les victimes imaginaires. En février - mars 1998, pas moins de 63% des Américains croyaient que des soldats américains avaient été tués en Bosnie au cours de l'année écoulée, et donnaient un chiffre moyen de 25 morts. Le même sondage donnait un soutien à l'opération en Bosnie de 65%… Autrement dit, tout comme le spectre de l'isolationnisme, le principe du "zéro mort" est instrumentalisé et exagéré à dessein par les adversaires des opérations extérieures.
Donc pour résumer, la culture américaine de la guerre est rétive aux opérations de contrôle, de basse intensité, aux guerres limitées ; la débellicisation de la société américaine est en progrès, mais les Américains restent un peuple guerrier, prêt à employer la force dans certaines conditions. Le "zéro mort", sans être un dogme, est une donnée essentielle pour l'acceptabilité des opérations extérieures. Que résulte-t-il alors de cette tension entre, d'un côté, la nécessité systémique d'interventions militaires limitées, marginales, et cette réticence de l'opinion publique à payer le prix du sang pour des intérêts non vitaux ? Quelle guerre cette contradiction dessine-t-elle ?
En quelques mots, la réponse serait : une guerre toujours plus technologique, toujours plus sous-traitée ou délocalisée, toujours moins dangereuse, toujours plus ambiguë du point de vue du droit international. Le défi en effet est de relever le seuil d'acceptabilité des opérations extérieures auxquelles l'Amérique est contrainte de procéder - sous peine de déroger. Pour ce faire, Washington a trouvé plusieurs moyens.
La technologie est le plus traditionnel : remplacer le soldat par la machine pour lui éviter d'être exposé au danger est la quête permanente d'une nation où la passion de la technologie est un trait essentiel de la culture politique. Mener une guerre entièrement aérienne, avec un plancher tellement élevé que les pilotes ne risquent rien : voilà une guerre peu glorieuse, mais bien plus acceptable pour l'opinion publique. De même, une fois la vie des Américains protégée, il faut se soucier de ménager la réticence de l'opinion publique aux dommages collatéraux, d'où la multiplication des bombes dites intelligentes sur lesquelles on insistera énormément dans les médias, même si elles ne constituent qu'une petite fraction du total des bombes employées.
L'un des sujets de débat des années 1990 au sein des forces armées américaines, la "révolution dans les affaires militaires" ou RMA, est largement la résultante de cette contradiction et dessine les tendances des interventions futures des Etats-Unis à l'extérieur. Parmi les chapitres de la RMA, ceux qui concernent les armes non létales, la maîtrise des réseaux de communication, la guerre psychologique, le développement des drones et des robots et le tir à distance (augmentation sans précédent de la portée et de la précision) s'accordent particulièrement bien avec les nécessités d'un maintien de l'ordre qui garde le soutien de l'opinion.
Cette exigence d'acceptabilité explique aussi le développement des systèmes antimissiles de théâtre ou nationaux. Les premiers visent à protéger les troupes américaines lorsqu'elles opèrent à l'extérieur ; l'augmentation des capacités balistiques de nombreux Etats remet en effet en cause l'acceptation par l'opinion publique des opérations extérieures : comment appeler des réservistes pour servir dans des bases logistiques d'Arabie saoudite si celles-ci sont vulnérables à une frappe irakienne venue de quelques centaines de km de là ? L'idée d'un parapluie s'accorde parfaitement à l'exigence de ne pas risquer la vie de citoyens américains pour des intérêts non-vitaux. La logique est identique pour le projet de bouclier national, le NMD (National Missile Defense). Ce n'est pas que l'Amérique craigne une attaque-surprise de la Corée du Nord, de l'Irak ou de l'Iran : ce qu'elle souhaite, c'est préserver ses capacités d'intervention, de maintien de l'ordre dans ces régions et pour cela ne jamais faire l'objet d'une dissuasion qui s'appuierait essentiellement sur l'opinion publique. Là encore, c'est un moyen pour préserver la capacité d'intervention à l'extérieur, instrument important du maintien de l'ordre mondial, sans que l'opinion s'y oppose.
Le seul problème de cette guerre technologique dont le Kosovo a fourni l'exemple, c'est qu'elle nécessite malgré tout quelques opérations au sol : soit en appui de l'arme aérienne, soit pour des opérations spéciales ponctuelles. Pour cette raison, l'Amérique continuera de recourir à des alliés et à des sous-traitants (outsourcing). Un exemple de la première catégorie est fourni par l'UCK lors de l'opération au Kosovo, lorsque celle-ci servait d'observateur des cibles serbes pour l'aviation de l'OTAN. Un exemple de la seconde catégorie est fourni par les sociétés de mercenaires plus ou moins sous le contrôle du Pentagone ou du Département d'Etat, telles que MPRI, qui a entraîné les Croates avant la reconquête de la Krajina, ou DynCorp, qui a fourni les observateurs de l'OSCE : ces firmes donnent davantage de latitude politique à l'Exécutif américain, qui ne craint ainsi ni les pertes, ni l'implication officielle en cas d'échec.
Plus généralement, ce que dessine la contradiction structurelle qui hante les interventions extérieures américaines du futur, c'est une priorité toujours plus affirmée aux facteurs intérieurs, à l'acceptabilité par l'opinion publique, au détriment des considérations d'acceptabilité extérieure, par les alliés et l'opinion mondiale. La résultante en est simple : de moins en moins de droit international, de plus en plus de vision ethnocentrique et "morale" des problèmes du monde. Pour faire accepter une opération de maintien de l'ordre à l'opinion publique, notamment aux Jacksoniens, l'argument de légitimité ne peut provenir des institutions multilatérales, tenues en faible estime, mais du sentiment d'être dans son bon droit, de combattre pour "les bonnes valeurs", pour le bien et la sécurité, contre les nouveaux Hitler. Le coût de la violation du droit international positif est, pour un président américain, moins élevé que le coût d'une hostilité de son opinion publique ou le coût d'une inaction lorsqu'une puissance révisionniste menace un équilibre régional. Bien évidemment, cette articulation entre une population donnée - celle des Etats-Unis, qui bénéficie d'une véritable attention démocratique - et le reste de la planète - qui passe ensuite, par la force des choses - est préoccupante, dans la mesure où elle dessine une partition du monde politiquement inacceptable. L'attention portée aux victimes le révèle amplement : certes, comme nous l'avons écrit, les Américains s'efforcent de minimiser les pertes dans le camp adverse, surtout quand ces pertes sont médiatisées et paraissent proches. Mais l'arbre ne doit pas cacher la forêt : en une nuit, celle du 9 au 10 mars 1945, plus de 80 000 Japonais ont trouvé la mort sous les bombardements américains[46] ; l'opération de la Delta Force américaine en Somalie, le 3 octobre 1993, a probablement fait un millier de victimes côté somalien ; les attentats qui ont frappé les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie ont fait 12 victimes américaines, mais aussi 212 victimes africaines, et pourtant, dans tous ces cas de figure, seules les victimes américaines ont compté… le syndrome du double standard, "deux poids, deux mesures", cette hiérarchisation des victimes et donc des vivants, manifeste une perte de l'universalisme qui est pourtant l'un des héritages de la révolution américaine et l'un des messages de ce modèle démocratique.
CONCLUSION
Cette contradiction entre, d'une part, des responsabilités globales qui conduisent à des opérations de maintien de l'ordre (mondial) fréquentes et, d'autre part, une réticence croissante de l'opinion publique américaine à en assumer les coûts conduit à des formes de guerre qui dessinent un monde ségrégué, profondément divisé en zones de sécurité inégales. Dans les nouvelles formes de guerre pratiquées par les Etats-Unis, la "sécession des nantis" qu'évoque Pierre Hassner apparaît de manière éclatante. Ainsi, dans de nombreuses régions du monde, les bases américaines sont de mieux en mieux protégées, de plus en plus retranchées et confortables, ce sont des îlots d'Amérique qui jouissent de ses privilèges[47].
Pour le territoire américain lui-même, le projet de bouclier antimissiles NMD (ou l'idée de "parapluie informationnel" développé par Nye et Owens[48]) fait irrémédiablement penser - à une autre échelle - à l'enthousiasme croissant des catégories aisées de la population pour les "gated communities"[49], cette forme d'habitat en pavillons individuels groupés derrière des murs de protection et gardés par des vigiles ; l'Amérique, ainsi, s'émancipe du sort commun, celui de la vulnérabilité à une frappe balistique. L'imaginaire de la RMA est le complément de cette sécession : il conviendrait de pouvoir contrôler le reste du monde depuis le territoire américain, grâce à des armes à longue portée et à une domination absolue en matière d'information à distance ; la capacité des bombardiers américains B-2 à frapper le Kosovo par un vol aller-retour depuis le Missouri en serait la préfiguration ; mais il y a loin de ces rêves à la réalité[50].
Ce qui est en jeu à travers ces nouvelles formes de guerre, c'est finalement la définition politique du monde globalisé, le type de vivre-ensemble qui se dessine. Vivre sous des menaces inégales, ne plus avoir de contact avec l'adversaire, de champ de bataille disputé à l'ennemi, c'est aussi s'extraire de la condition politique commune ; pour le leader des seules alliances militaires puissantes de ce temps, c'est aussi montrer un détachement qui s'apparente à la forme technologique de l'isolationnisme ou de l'indifférence à l'autre. Alain Joxe[51] a d'ailleurs fait remarquer que cette tendance au refus de la guerre traditionnelle clausewitzienne entrait en contradiction avec l'objectif plus général d'élargissement du cercle des démocraties de marché, parce que les nouvelles formes de guerre, avec leur logique de contrôle, n'étaient plus à même d'imposer une volonté politique sur le terrain - puisqu'on n'y met plus de fantassins au contact des ennemis de la démocratie.
Finalement, ces formes nouvelles de la violence et de l'intervention extérieure dessinent, au-delà des discours, une vision politique du monde fort éloignée de l'universalisme démocratique de la révolution américaine. Incontestablement, dans l'une de ses dimensions, celle de la sécurité, l'ordre mondial a bien le visage de l'Amérique urbaine avec ses zones résidentielles ou productives, sécurisées et fréquentables, d'un côté, ses ghettos pauvres et dangereux de l'autre, ses zones grises au milieu. Les stratégies d'assistance économique et de maintien de l'ordre y sont étonnamment semblables à celles employées à l'extérieur ("empowerment", "trade, not aid", domination de l'information, emploi d'armes non létales pour la répression, etc.). Le Los Angeles des émeutes, Pierre Hassner a raison de le souligner[52], n'est pas Sarajevo ou Kigali ; pourtant, on ne peut s'empêcher de craindre que la polis américaine dans ce qu'elle a de pire ne soit une métaphore politique de la planète actuelle. Reste donc à savoir si ces stratégies de contrôle et de maintien de l'ordre à distance suffiront, sur le long terme, à contenir "les chaos grandissants, les soudaines ruptures d'équilibre et les désordres qui pourraient bien atteindre, un jour ou l'autre, les rivages des suffisants, des nantis et des indifférents."[53]
Justin Vaïsse, Mai 2000
[1] Je tiens à remercier pour tous ses conseils Etienne de Durand, ainsi que Pierre Hassner pour ses remarques critiques.
[2] A. Artaud, "Pour en finir avec le jugement de Dieu", Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, tome XIII, 1974 (texte radiophonique de 1947 - 48). La ponctuation est rajoutée.
[3] Le terme de "culture politique" réfère à l’usage de l'histoire politique française, et non au sens des politologues : S. Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, Seuil,1999.
[4] Il est significatif que les régimes de Corée du Nord, Vietnam, Libye, Cuba, Irak et Serbie (RFY) soient toujours en place (ce n'est plus vrai de la RFY depuis l'automne 2000) respectivement 47, 27, 9, 5 ou 1 an(s) après les interventions américaines sous forme de guerres régionales, limitées, menées contre eux. Mais leur pouvoir de nuisance a été rogné et ils ne menacent plus l'ordre mondial. Bien sûr, il n'entrait pas dans les calculs américains de les ménager de la sorte ; et une autre issue plus victorieuse aurait été préférable.
[5] Ce paragraphe est synthétisé à partir de la littérature consacrée à la culture stratégique. Notamment C. Gray, "Geography and Grand Strategy", Comparative Strategy, vol. 10, 1991. Ou encore "La culture stratégique américaine" sur le site de l'Observatoire Stratégique (http://www.ceic.com/obses/culture.htm) et D. Snow, National security : defense policy in a changed international order, 4e édition, New York, St Martin's Press, 1998.
[6] Le stationnement des soldats britanniques chez les citoyens est l'une des causes de la révolte des colonies. Voir d'ailleurs le 3e amendement compris dans le Bill of Rights.
[7] Héritage britannique depuis Cromwell notamment.
[8]
Cf. le Sud, les expériences coloniales "démocratisantes"
(Philippines, Caraïbes, …), le Japon et l'Allemagne… Voir T. Smith, America’s Mission,
[9] Cité in "Uncle Sam Hunkers Down", Time, 17 avril 1995.
[10] A. deTocqueville, De la démocratie en Amérique, Folio Histoire, Paris, Gallimard, 1986 [1835], chapitre XXII, page 362.
[11] Voir par exemple les campagnes menées par le Center for Defense Information ; par le Général Lee Butler ; par la Lawyers Alliance for World Security avec l'appui de R. McNamara ; par la Federation of American Scientists ; par la Union of Concerned Scientists ; par l'entreprise Ben & Jerry et le groupe Council for a Liveable World ; etc.
[12]
En 1980, comme gesticulation contre l'invasion de l'Afghanistan, Carter a
réintroduit le principe du recensement obligatoire (depuis fin 1998, on peut le
faire sur le Web), qui permet de déclencher un mécanisme de loterie afin de
renforcer les forces armées professionnelles en peu de temps. Le taux de
réponse, croit-on, est d'environ 91%. Cf. "Conscription's lively ghost", The Economist, 5 décembre 1998
[13] B. Graham, "Civilians, Military Seen Growing Apart ; Study Finds Partisan Armed Forces 'Elite'", The Washington Post, 18 octobre 1999 ; ces données sont issues de l'étude du Triangle Institute mentionnée ci-dessous.
[14] Cette très vaste enquête du Triangle Institute for Security Studies de fin 98 / début 99 a été coordonnée par R. Kohn et P. Feaver ; elle est disponible à l'adresse http://www.poli.duke.edu/civmil/
[15] M. Mandelbaum,
"Is Major War Obsolete ?", Survival, hiver
1998 – 1999.
[16]
[17] Ce phénomène est toutefois largement instrumentalisé et grossi par les conservateurs opposés aux interventions extérieures, de la même manière que le zéro mort" (cf. infra).
[18] B. Russett
(dir.), Grasping the Democratic Peace : Principles for a Post – Cold War World,
[19] K. Waltz, Man, the Sate and War,
[20] Tocqueville, op.cit., chapitre XVIII, "De l'honneur aux Etats-Unis et dans les sociétés démocratiques"
[21] "The business of
[22] P. Hassner, " Par-delà la guerre et la paix - violence et intervention après la Guerre froide", Etudes, septembre 1996.
[23] R. Grimmett,
"Instances of Use of United States Armed Forces Abroad, 1798 - 1999",
CRS Report for Congress, 12 mai 1999.
[24] Pour le plaisir de l'illustration, mentionnons cette citation de L. B. Johnson trouvée dans A. Kaspi, , Les Américains, Paris, Seuil, 1986 : "Une chose est claire. Qu'il soit communiste, fasciste ou armé d'un pistolet, la seule chose qu'un voyou comprenne c'est la force et la seule chose qu'il craigne, c'est le courage. [...] Je veux la paix. Mais l'expérience humaine m'enseigne que si je prends la rue de derrière pour échapper au voyou de mon village et ne pas me battre avec lui, je ne fais que reporter le jour du drame. Il ne tardera pas à me poursuivre dans ma maison. [...] Si vous laissez le voyou pénétrer dans votre jardin, il entrera chez vous dès le lendemain et le jour suivant, il violera votre femme dans votre lit. Mais si dès le début vous lui dites : "Maintenant ça suffit, attends une minute", il comprendra qu'il a affaire à un homme courageux, à quelqu'un qui va lui résister. C'est alors, et alors seulement, que vous retrouverez un peu de tranquillité."
[25] M. Lind, "Civil War by Other Means",
Foreign Affairs, septembre
- octobre 1999.
[26] Voir le détail dans P. Melandri & J.Vaïsse, L'empire du milieu. Les Etats-Unis et le monde après la Guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001.
[27] Tocqueville, op.cit., chapitre X, page 546.
[28] W. Mead, "The Jacksonian Tradition and American Foreign Policy", The National Interest, hiver 1999 - 2000.
[29] L'étonnante convergence des deux articles va jusqu'à des détails intéressants, ainsi la remarque selon laquelle l'ethos du Sud (Lind) / ou "jacksonien" (Mead) présente des similitudes très grandes avec celui des Noirs-Américains (originaires du Sud, d'ailleurs), notamment pour les questions d'honneur. Voir aussi les causes "d'honneur" de la guerre de 1812, ou le phénomène d'assimilation à la sub-culture politique de la région où l'immigrant arrive.
[30] American Civil Liberties Union, sorte de Ligue des Droits de l'Homme version américaine, née dans les années 1920.
[31] Ces autres écoles de politique étrangère constituent-elles pour autant de cultures politiques ? On peut en douter fortement pour le wilsonisme et le hamiltonisme, qui sont surtout des doctrines politiques ; c'est l'une des ambiguïtés de cette catégorisation et de son statut scientifique.
[32] Mead, op.
cit., page 21.
[33] The National Interest, printemps 2000, pp. 146. Les critiques sont notamment W. A. McDougall et A. Schlesinger, Jr.
[34] Berstein, op. cit.
[35] Et sans doute 650 000
pour la Guerre de Sécession. M.
Clodfelter, Warfare
and Armed Conflicts : A Statistical Reference,
Volume II, Jefferson, NC, McFarland & Co, 1992.
[36] Des bombes incendiaires larguées sur l'Oregon par un avion sorti d'un sous-marin japonais en 1942. Sont exclues bien sûr les attaques sur les territoires du Pacifique, notamment Pearl Harbor, et sur l'Alaska. Les Japonais ont également envoyé des ballons porteurs de bombes incendiaires, poussés par le vent, d'une efficacité quasi nulle.
[37] H. Sapolsky & J. Shapiro, "Casualties, Technology,
and
[38] Sur ces questions, voir E. de Durand,
L'Amérique et l'Alliance,
Note de l'IFRI série transatlantique n°23, octobre
2000 ainsi que R. Kohn,
"Out of Control : The crisis in Civil-military Relations", The National Interest n° 35, printemps 1994; D. Johnson & S. Metz,
"Civil-Military Relations in the United States: The State of the
Debate," The Washington Quarterly,
Vol. 18, No. 1, Winter 1995; E. Luttwak, "From
Vietnam to Desert Fox : Civil-Military Relations in Modern Democracies", Survival, printemps
1999; D. Avant, "Conflicting Indicators of
"Crisis" in American Civil-Military Relations", Armed Forces and Society, vol. 24 n°3, printemps 1998; et enfin W.
Pfaff, "The Praetorian Guard", The
National Interest, hiver 2000 - 2001.
[39] Fait d'envoyer une grenade sur un officier pour l'éliminer "accidentellement" lors d'une opération - ce qui est plus discret qu'utiliser une arme à feu.
[40] De Durand, op.cit.
[41] Par des mesures d'ordre technique et logistique ; ainsi, pour bon nombre de spécialités, l'Army ne peut fournir du personnel compétent, ce qui l'oblige à envoyer sur les théâtres extérieurs des hommes des réserves et de la Garde nationale.
[42] 208 000 hommes.
[43] 362 000 hommes.