Pierre Hassner, Justin Vaïsse

 

Washington et le monde :

 dilemmes d’une superpuissance

 

Autrement – CERI, Paris, 2003, 174 pages

 

 

 

 

 

Avant-propos : Ideas Have consequences 

 

                "Ideas Have consequences" : les idées comptent. Ce titre d'un ouvrage ancien du conservateur Richard Weaver (University of Chicago Press, 1948) résume bien la raison d'être du présent livre – décrire et expliquer les débats qui président à la politique étrangère américaine.

                Cette proposition ne va pas de soi : la littérature antiaméricaine a toujours considéré que l'action extérieure des Etats-Unis était avant tout déterminée par des intérêts économiques ou électoraux, ou encore de classe, et que les idées n'y jouaient qu'un rôle illusoire.

Or, cette thèse d'une surdétermination de la politique étrangère américaine par tel ou tel facteur, ou par tel ou tel intérêt particulier, est inapte à rendre compte de la réalité historique. L'habitude bien française de rationalisation à outrance, la volonté de trouver à chaque phénomène une cause première, une logique centrale et unique – habitude dont la forme extrême est la théorie du complot – fausse la perspective à mesure qu'elle procure de la satisfaction intellectuelle. Toute étude de cas dans ce domaine démontre au contraire combien le processus de décision de Washington est complexe, et procède du jeu de forces innombrables et variées – intérieures et extérieures, économiques et électorales, idéologiques et intellectuelles. Pour compliquer les choses un peu plus, les études de cas montrent également la diversité des causalités et des temporalités à l'œuvre. Le schéma logique "cause-effet" fonctionne très bien pour rendre compte, par exemple, du jeu des forces diplomatiques ou électorales ; mais il faut souvent recourir à des schémas plus élaborés pour expliquer comment les idées, les idéologies, les structures de pensée, ou encore les préjugés collectifs, pèsent sur les choix des décideurs, les rendent pensables, admissibles, familiers, et finalement politiquement possibles ou impossibles.

                 Notre ambition n'est pas de tenter le décryptage de toutes ces strates de causalité, mais de nous concentrer sur le débat intellectuel en tant que facteur essentiel de formulation de la politique étrangère américaine. A titre d'exemple, depuis son arrivée au pouvoir début 2001, George W. Bush est fortement influencé dans son action extérieure par un groupe de penseurs, les néoconservateurs, qui avaient eu voix au chapitre sous Ronald Reagan, mais dont les thèses étaient considérées comme excessives et marginales depuis la fin de la Guerre froide. Cette école de pensée n'est pas l'expression d'intérêts économiques particuliers ; elle ne représente même pas une portion significative de l'opinion publique américaine. C'est bien le pouvoir de leurs idées, et leur accès au président et à ses principaux conseillers, qui forment la base de leur influence. Contrairement à bien des idées reçues.

                Il ne faudrait pourtant pas tomber dans le travers inverse à celui d'une sorte de matérialisme historique excessif, et considérer que les idées suffisent à expliquer la politique étrangère américaine. En matière d'action politique, la tradition du pragmatisme est une véritable marque de fabrique de l'Amérique ; la pensée est mobile, malléable, instrumentale, et comme partout ailleurs les idées et les discours peuvent servir d'habillage à des entreprises aux motifs sordides, ou bien de rationalisation a posteriori pour justifier et embellir des initiatives pragmatiques prises dans l'urgence.

De surcroît, on trouvera aux Etats-Unis une grande variété d'opinions en matière de politique étrangère, même les plus excessives – reflet de la marge de manœuvre d'une hyperpuissance. Mais dans le système américain, aucune ne peut prétendre dominer les décisions d'une administration dans son ensemble, encore moins du Congrès. Les centres de pouvoir multiples qui se concurrencent à Washington – Conseil de sécurité nationale (NSC), Département d'Etat, Pentagone, CIA, Sénat et Chambre des représentants notamment – sont d'ailleurs structurellement incapables de suivre tous, durablement, une stratégie unique et cohérente, une seule ligne de conduite élaborée par une unique école de pensée. Veut-on même généraliser, et évoquer par exemple "la vision du Pentagone" ? Il faudra alors non seulement étudier les conceptions prévalant chez les civils (le Secrétaire à la Défense et ses conseillers), chez les militaires (l'Etat-major), mais aussi distinguer la vision géopolitique dominante de l'Armée de terre (Army), de celle, très différente, pour des raisons historiques, de la Marine (Navy), laquelle à son tour se distingue nettement de celle de l'Armée de l'air (Air Force) et de celle des Marines.

Bref : une compréhension en profondeur de la politique étrangère américaine ne saurait se passer d'une bonne connaissance des courants de pensée qui l'animent. C'est à une présentation de ces courants de pensée que nous convions à présent le lecteur. A celui-ci, nous demandons simplement, lorsqu'il entreprend de se former un jugement sur ces conceptions et ces idées, de se mettre dans la peau d'un décideur américain, et d'imaginer jusqu'au bout les implications d'un tel rôle. Ce que les Français tendent parfois à oublier lorsqu'ils évoquent la politique étrangère américaine, c'est que la puissance ne vient pas seule : elle vient avec des responsabilités, au premier chef celle de maintenir l'équilibre dans plusieurs régions du monde – l'Asie du Sud-Est, le Golfe persique, l'Europe notamment. Certes, cette responsabilité peut être interprétée extensivement, et donc dangereusement, comme un mandat pour intervenir de manière abusive ; tout empire se construit par mouvements défensifs plutôt qu'offensifs. Mais ce point de vue nécessairement global, cette présence mondiale des troupes américaines entraîne des contraintes puissantes sur l'art de gouverner, contraintes dont nul ne peut faire abstraction lorsqu'il tente d'imaginer un meilleur cours pour la politique étrangère américaine.

 

 

Table des matières

 

I. Décor de bataille : le débat de politique étrangère à Washington

Chapitre 1 – Sociologie du débat à Washington

Chapitre 2 - Classer les écoles de pensée américaines en politique étrangère

Chapitre 3 – Washington aujourd'hui, de gauche à droite

 

II. L’Amérique et le monde : débats stratégiques

Chapitre 4 - Visions du monde contemporain

Chapitre 5 - Un système international unipolaire ?

Chapitre 6 - Institutions multilatérales ou action unilatérale ?

Chapitre 7- Empire et impérialisme

Chapitre 8 – Puissance et morale

Chapitre 9 – L'intervention militaire extérieure et son coût

Chapitre 10 – La guerre contre le terrorisme, une nouvelle "grande stratégie" ?

 

III. L'Amérique et le monde : débats tactiques

Chapitre 11 – Armements et désarmement

Chapitre 12 – Destins géopolitiques I – le chassé-croisé de la Russie et de la Chine

Chapitre 13 – Destins géopolitiques II - visions du Moyen Orient

Chapitre 14 – Destins géopolitiques III – l'avenir des relations transatlantiques et franco-américaines