© L’Expansion, 2005-2007
S'il est un domaine où les différences entre Nicolas Sarkozy, Ségolène Royale et François Bayrou sont difficiles à percevoir, c'est bien la politique étrangère. Leur vision du monde respective, leur approche des grands problèmes internationaux et les solutions qu'ils proposent frappent par leur ressemblance et non par leur singularité. Il n'est pas jusqu'à leurs oublis qui ne reflètent, inconsciemment, le large consensus français en matière d'action extérieure : on trouvera très peu de choses dans leur programme sur des sujets tels que l'Asie, les Balkans, les questions humanitaires ou encore l'outil diplomatique français.
On constate non seulement la reprise de l'essentiel du bagage diplomatique français traditionnel (maintien de la dissuasion nucléaire et d'un outil militaire de projection ; deux Etats viables vivant en sécurité l'un à côté de l'autre au Proche-Orient ; défense du protocole de Kyoto ; etc.), mais aussi des projets de réforme similaires. Ainsi, tous trois souhaitent revaloriser le rôle du Parlement dans l'action extérieure de la France ; chacun propose aussi, peu ou prou, une politique de co-développement renouvelée avec l'Afrique.
Bref, on est bien loin du modèle offert par la campagne de Gerhard Schröder en 2002, lorsque le chancelier a pu s'appuyer sur un thème de politique étrangère porteur, l'opposition à une éventuelle intervention américaine en Irak, pour se démarquer de ses opposants. On est plus loin encore du modèle américain où les différences sont plus tranchées – mais dans ce dernier cas, la diversité des politiques possibles pour une superpuissance constitue une sorte d'incitation naturelle au débat.
Il n'y aurait donc aucune ligne de partage entre nos candidats ? A y regarder de plus près, il existe bien quelques divergences, qui sont souvent le prolongement des désaccords de politique intérieure. Imaginons des cercles concentriques : à mesure que l'on se rapproche de la France, le degré de consensus en politique étrangère tend à diminuer. Maximal sur les questions lointaines comme la Russie, la Chine ou le siège français au Conseil de Sécurité des Nations unies, ce consensus se rompt lorsqu'on aborde les questions qui touchent directement la vie des Français, comme l'immigration ou surtout l'Europe.
C'est là que peuvent jouer tout à la fois la coupure droite - gauche et les divergences de vues sur l'identité nationale : une Europe plus intégrée (François Bayrou) ; plus sociale (Ségolène Royale) ; ou plus pragmatique et intergouvernementale (Nicolas Sarkozy).
Mais, objectera-t-on, qu'en est-il de l'atlantisme de Nicolas Sarkozy, n'est-il pas « le caniche de Bush » (Laurent Fabius), n'y a-t-il pas là une claire divergence ? Cette hypothèse est tentante, mais elle ne résiste pas à l'examen. Le ton du candidat UMP vis-à-vis des Etats-Unis, comme d'Israël d'ailleurs, est certes différent, et cela peut compter, mais il ne s'écarte guère, en pratique, de la ligne française traditionnelle : Washington est critiqué sur son unilatéralisme, sur le réchauffement climatique, sur sa politique vis-à-vis de l'intégration européenne. Quant à l'intervention d'Israël au Liban, elle a été « maladroite et disproportionnée » . Sans oublier la touche personnelle de N. Sarkozy : le refus de l'entrée de la Turquie dans l'UE, dossier cher au cœur de Washington ! Non, décidément, c'est le consensus qui l'emporte, mais est-ce vraiment dommage ?
Lors
d’une réunion restée célèbre, le Président Abraham Lincoln demanda aux
membres de son gouvernement leur avis sur une décision qu’il devait
prendre : tous étaient d’un avis opposé au sien. Faisant un rapide
tour de table, il conclut : « Sept oui, un non. Le non l’emporte. »
Il
en va ainsi du président américain : à la fois chef d’Etat et chef
de gouvernement, il est à lui seul l’Exécutif, et tout procède de lui de
ce côté de la séparation des pouvoirs. Tous les quatre ans, en votant pour leur
candidat préféré, les Américains opèrent une délégation intégrale de leur
souveraineté – tout au plus le
président peut-il être mis en jugement pour fautes graves par la procédure d’impeachment
puis éventuellement destitué.
Le
dilemme tel qu’il se pose aujourd'hui était déjà présent dans les débats constitutionnels
de la décennie 1780 : il s’agissait, pour les père fondateurs des Etats-Unis,
de mettre en place un Exécutif suffisamment fort pour incarner l’unité de
la nation, lui donner sens et direction, et la conduire avec résolution parmi
les dangers de l’histoire… mais aussi suffisamment faible pour
éviter que le président ne se transforme en tyran, d’où un Congrès puissant
lui aussi, et plus généralement un système de « freins et contrepoids ».
Seulement,
depuis 1787, les pouvoirs du président ont considérablement augmenté dans la pratique,
et cette évolution vers une présidence impériale s’accentue en temps de
guerre. C’est ce qui rend possible l’obstination de Bush aujourd'hui.
Sa décision d’augmenter le nombre de soldats en Iraq fait la
quasi-unanimité contre elle : l’opinion publique y est largement opposée,
tout comme le Congrès, y compris de nombreux républicains ; presque tous les
experts le déconseillent ; les officiers supérieurs y sont majoritairement
hostiles ; et les médias la critiquent.
Seulement,
Bush croit à sa solution pour l’Iraq. Il ne raisonne pas à court terme,
celui des humeurs passagères de l’opinion, mais sur un horizon temporel
de plusieurs décennies. Dans sa perspective, l’Amérique est engagée au
Moyen-Orient pour longtemps, et un retrait d’Iraq la priverait de toute
crédibilité à l’avenir – elle plongerait la région dans le chaos et
assurerait le renforcement de l’Iran. Autrement dit, Bush agit selon sa conscience,
même si sa décision est très impopulaire.
Mais
est-elle pour autant antidémocratique ? Après tout, on a là une situation
extrême dans la délégation de souveraineté : un président agit à l’opposé
de ce que souhaite son peuple. Seulement, c’est à quoi il fallait songer
avant l’élection de 2004. Car à l’inverse, on ne peut souhaiter avoir
des dirigeants dont la position varie avec celle de la majorité de l’opinion,
et qui ne suivent d’autre boussole que les sondages. L’élu doit être
fidèle à ses principes – c’est ce qui, en France, a rendu possible l’abolition
de la peine de mort, mesure fort impopulaire – tout en parvenant à se
faire réélire. Et c’est peut-être là que réside la clé de cette affaire :
l’obstination de Bush est en un sens admirable… mais s’explique
aussi par le fait qu’il ne pourra pas être candidat en 2008.
En Caroline du Nord, les élections de mi-mandat du 7 novembre 2006 ont porté Heath Shuler au pouvoir dans la 11e circonscription. Cet ancien joueur de football américain a bien fait de passer du sport à la politique : lui qui était classé « 17e joueur le plus nul des 25 dernières années » par la chaîne de sport ESPN a battu le représentant sortant, Charles Taylor, avec plus de 54% des voix.
Pourquoi s’intéresser à Heath Shuler ? Parce qu’il est emblématique des « chiens bleus », comme se surnomment, au Congrès, ces démocrates un peu particuliers. Shuler est par exemple un chrétien fervent, opposé à l’avortement et au contrôle des armes à feu : pas tout à fait le pedigree d’un démocrate classique. De fait, lors de ces élections de mi-mandat, de nombreux démocrates conservateurs ont ainsi remporté des sièges, notamment dans le Sud, et contribué à infliger à George Bush une lourde défaite.
Les républicains en ont immédiatement conçu du réconfort : à leurs yeux, cela prouve que les électeurs américains ont simplement voulu exprimer leur mécontentement passager sur la guerre en Iraq, en sanctionnant les sortants républicains, mais qu’ils n’ont pas répudié la vague conservatrice qui balaie le pays depuis les années 1980. Une autre preuve : dans 7 Etats sur les 8 où un référendum sur cette question était organisé, les Américains ont adopté des amendements constitutionnels pour interdire préventivement le mariage homosexuel.
Pas si vite, répliquent les démocrates, non sans raison. Shuler est peut-être conservateur sur le plan social, mais ses idées économiques feraient bondir un républicain : c’est un démocrate populiste, un peu à la Michael Moore, surfant sur la vague de rejet des délocalisations, fervent défenseur des syndicats et du protectionnisme, et qui pourfend Wall Street et les grandes compagnies pétrolières.
Alors que retenir de ces élections ? Qu’en dépit de la victoire de nombreux « chiens bleus » comme Heath Shuler, c’est une vague classiquement démocrate qui a balayé le pays, en particulier dans le Nord-Est et le MidWest. Que cette nouvelle majorité au Congrès va se préoccuper avant tout du sort des travailleurs américains : hausse du salaire minimum, protection du système des retraites, coûts des frais médicaux et protection des emplois contre les délocalisations. Bref, Bush peut dire adieu à la « Trade Promotion Authority », l’ancien « fast track », le mécanisme qui lui permet de négocier de nouveaux accords commerciaux avec une présomption d’accord du Législatif.
Mais au final, les Etats-Unis n’ont pas basculé dans une nouvelle ère électorale qui verrait les démocrates reprendre l’avantage structurel dont ils jouissaient par exemple des années 1930 aux années 1970. L’Amérique reste un pays coupé en deux à peu près équitablement, avec un président désormais affaibli, mais qui ne se représentera pas. Résultat, le jeu s’annonce très ouvert en 2008.
On pourrait appeler ça le retour de la géostratégie. Depuis la fin de la guerre froide, on avait perdu l'habitude de planter des drapeaux sur les cartes pour mesurer les rapports de forces internationaux. De plus en plus, la puissance s'évaluait avec des critères nouveaux : économiques, commerciaux, financiers d'un côté, identitaires (le nationalisme ou les passions religieuses) de l'autre. Surtout, ce qui se passait à l'intérieur des pays - déchirements et guerres civiles, apparition de réseaux terroristes - paraissait désormais plus important que ce qui se passait entre eux. Or, avec la crise qui se rallume au Moyen-Orient, on est brutalement ramené à un schéma européen classique du xixe siècle : l'affirmation d'une puissance montante bouscule tout un équilibre régional.
Il ne saurait être question de simplifier l'« Orient compliqué », ni de nier l'autonomie des multiples crises de la région. Mais il existe un élément central dans la nouvelle carte du Moyen-Orient : la montée en puissance de l'Iran, qui déclenche un mouvement tectonique dont les contre-chocs n'ont pas fini de se faire ressentir. Et, de fait, l'on peut planter des drapeaux iraniens dans toute la zone en suivant la rose des vents.
Sur ses flancs est et ouest, l'Iran paraît encerclé par les forces américaines. Mais c'est Téhéran qui en tire profit, entretenant en Irak le niveau de désordre souhaitable pour saigner les Américains sans les faire partir. Au nord, la république islamique peut jouer sur le problème kurde, comme elle l'a fait en conduisant des opérations militaires conjointes avec la Turquie - un pays de l'Otan ! Au sud, dans le golfe Persique, Téhéran peut menacer le trafic des pétroliers dans le détroit d'Ormuz - une arme redoutable, compte tenu des tensions actuelles sur le marché de l'or noir. Et, tandis que l'Iran ne dissimule pas ses visées sur certains îlots du Golfe, la présence de groupes chiites, notamment en Arabie saoudite et à Bahreïn, lui permet de jouer la carte confessionnelle.
C'est cette même carte que Téhéran utilise plus loin vers l'ouest, au Liban, comme le prouve la guerre entre Israël et le Hezbollah. Tandis que le processus d'Oslo, dans les années 90, avait découplé le conflit israélo-arabe du conflit israélo-palestinien, devenu une sorte de question interne, cette guerre nous fait revenir vers le passé. Mais, cette fois, avec l'Iran comme leader du « front du refus », par son soutien au Hezbollah et dans une certaine mesure au Hamas. Sa posture anti-israélienne et antiaméricaine outrancière (négation de l'Holocauste) lui permet de s'assurer un grand prestige dans l'opinion publique de la région, ce qui prend à contre-pied ses rivaux traditionnels, les régimes arabes, et même les islamistes sunnites de type Al-Qaida.
Tous ces leviers de puissance, manipulés habilement, pourraient permettre à Téhéran d'acquérir, à terme, le sésame du leadership régional : la bombe atomique. Mais ni la communauté internationale ni les pays voisins n'aiment les puissances déstabilisatrices. C'est pourquoi d'autres contre-chocs violents sont à prévoir - dont certains prendront la forme de conflits armés tristement classiques.
Dans les années 50 et 60, la France a acquis la bombe atomique sans demander l'autorisation à personne. Pourquoi l'Iran ne ferait-il pas de même aujourd'hui ? C'est la réponse à cette question qui permet de comprendre le bras de fer qui se joue entre Téhéran et les Occidentaux.
Pour l'instant, en développant l'arme nucléaire, l'Iran viole les engagements pris dans le cadre du traité de non-prolifération de 1968 (TNP), Concrètement, l'attitude iranienne signifie que tous les pays qui se sont engagés à ne pas développer la bombe en échange d'une garantie que leurs voisins feraient de même se voient floués, particulièrement ceux de la région (Arabie saoudite, Turquie, Egypte). Cela pourrait les inciter à acquérir la bombe à leur tour.
Or, si les soixante premières années de l'ère nucléaire ont été marquées par une certaine stabilité - le fameux équilibre de la terreur - et si les relations Inde-Pakistan peuvent, jusqu'à présent, nous rassurer à cet égard, rien ne garantit que la retenue et le non-emploi des armes nucléaires constituent des lois de l'histoire, en particulier dans un contexte régional aussi volatil. Avec l'arme atomique, l'Etat iranien pourra « dissuader la dissuasion » des autres pays et conduire une politique étrangère offensive (soutien au terrorisme, domination du golfe Persique et des pays voisins, par exemple), protégé par sa bombe, avec un territoire sanctuarisé et inattaquable.
L'un des enjeux est donc de savoir si l'on peut faire confiance au régime des mollahs pour manifester de la retenue. Mais les dernières décennies ne sont guère encourageantes et les déclarations récurrentes de l'ultraconservateur président iranien Ahmadinejad, notamment sur la destruction d'Israël, n'ont rien pour rassurer.
Dans ce bras de fer, qui va l'emporter ? Sans doute la partie qui sera prête à payer le prix politique le plus élevé. Du côté de l'Occident, les coûts à attendre sont le risque d'attentats terroristes téléguidés par Téhéran, une hausse du prix du pétrole consécutive à des actions offensives de l'Iran dans le Golfe, la possibilité d'une détérioration de la situation en Irak et en Afghanistan, enfin des concessions, sur d'autres dossiers, à la Chine et à la Russie, acteurs importants de cette partie.
Du côté de l'Iran, le prix à payer sera, par ordre de gravité, l'isolement diplomatique par l'ONU, un embargo économique, non seulement sur les investissements pétroliers - c'est déjà le cas - mais aussi sur la vente de pétrole dont dépend la santé économique du pays, et même sur l'achat de produits pétroliers raffinés (l'Iran importe près de la moitié de l'essence qu'il consomme) ; enfin, des frappes militaires unilatérales par les Etats-Unis ou par Israël, dont la possibilité a été agitée au cours des dernières semaines.
Téhéran clame haut et fort qu'il est prêt à acquérir la bombe à n'importe quel prix, mais le fait est que, jusqu'à présent, il a pu avancer son programme nucléaire sans coût significatif. Le moment de vérité va donc venir quand des sanctions lui seront imposées par la communauté internationale... à condition que celle-ci soit elle-même décidée à payer pour continuer ce dangereux poker.
Le cliché de la "guerre pour le pétrole" est si répandu qu'on oublie que c'est la relation inverse qui se vérifie le plus souvent : le pétrole et le gaz sont utilisés comme des armes politiques. Et dans ce petit jeu politico-économique, le plus fort n'est pas toujours le même. La répartition de la puissance dépend avant tout du niveau mondial des prix.
Paradoxalement, la principale application de l'arme pétrolière ne tient plus la route. L'embargo d'un pays consommateur de pétrole n'est pas possible : il existe un marché mondial unifié avec des fournisseurs multiples et un seul prix, de sorte qu'un pays visé trouvera toujours à s'approvisionner – Israël roule au pétrole arabe, et le brut iraquien coulait à flot vers les Etats- Unis du temps de Saddam Hussein. Le seul résultat d'un embargo sélectif, c'est d'augmenter les prix pour tout le monde. Ainsi, malgré ses ressources en mer du Nord, la Grande-Bretagne a autant pâti de la hausse des prix du pétrole que les autres pays européens lors du choc de 1979 (hormis, bien sûr, en ce qui concerne sa balance commerciale).
Le seul embargo qui vaille, c'est celui du gaz, car ce marché n'est pas unifié – les méthaniers transportant du gaz naturel liquéfié ne sont pas encore assez nombreux pour assurer le rôle égalisateur que jouent les pétroliers. Du coup, les consommateurs – surtout les plus petits – dépendent de leur fournisseur : c'est ainsi que Vladimir Poutine est en mesure d'exercer des pressions politiques sur ses voisins (Ukraine, pays baltes, Géorgie, etc.) souvent ravitaillés par les seuls gazoducs russes… et il ne s'en prive pas.
Mais l'arme pétrolière est aussi aux mains des pays industrialisés, qui possèdent un monopole de fait des technologies de prospection et de forage les plus modernes. Ainsi, dans les années 1990, la communauté internationale a imposé à la Libye des sanctions interdisant les investissements étrangers pour la punir de son soutien au terrorisme et de sa quête d'armes nucléaires. Ces sanctions ont abouti à étrangler sa production et à réduire ses revenus, menaçant finalement l'assise du pouvoir autoritaire de M. Kadhafi et conduisant ce dernier, en 2004, à renoncer à sa conduite hostile à l'Occident.
Seulement, c'était au temps béni d'un marché abondant dominé par les acheteurs, où la communauté internationale pouvait se permettre de retirer du pétrole du marché. Depuis lors, la rapide croissance de nouveaux consommateurs comme la Chine et surtout l'anémie des investissements au cours de la dernière décennie (car les prix étaient bas) ont retendu le marché et fait monter les prix, renforçant le pouvoir politique – et la richesse – des pays producteurs.
Ainsi, dans le bras de fer actuel avec l'Iran sur la question du nucléaire, la communauté internationale doit prendre en compte son potentiel de nuisance énergétique. Téhéran peut faire monter, dans une certaine mesure, les prix mondiaux en diminuant ses exportations (même si le marché, lors du cyclone Katrina qui a détruit de nombreuses plate-formes, a démontré sa résilience) ; il peut surtout menacer de bloquer le Détroit d'Ormuz par lequel transite un tiers du pétrole mondial.
Certes, les producteurs ont besoin de vendre leur pétrole. Mais le pouvoir politique qu'ils tirent de cette ressource s'accroît avec les tensions sur le marché mondial. Inversement, notre rapport de force avec les régimes pétroliers (Soudan, Iran, etc.) se dégrade avec chaque hausse des prix. Il est donc dans l'intérêt de l'Union européenne comme des Etats-Unis, du Japon et même de la Chine, de favoriser une politique de prospection et d'investissement pétroliers tous azimuts, pour rétablir un rapport de force qui nous soit moins défavorable.
La croissance de la Chine est tellement captivante qu'on tend à lui prêter une puissance qu'elle n'a pas. C'est particulièrement net vis-à-vis des Etats-Unis, qui sont censés être tombés sous la dépendance chinoise et n'en avoir plus que pour quelques années de domination en Asie. En réalité, la visite de Bush à Pékin a été l'occasion de rappeler quelque vérités sur les rapports réels entre les deux empires.
Sur le plan économique, d'abord, les travaux de Patrick Allard, économiste au Centre d'Analyse et de Prévision, ont rappelé le chemin qui restait à parcourir et l'exagération de la "dépendance" américaine. Certes, la Chine est en passe de retrouver sa place d'antan dans l'économie mondiale (4,5% du PIB mondial en 1960, 4% aujourd'hui), mais ce rythme de rattrapage de l'Occident reste modeste en comparaison historique avec d'autres pays comme le Japon ou Taiwan. Rien ne permet, d'ailleurs, de prolonger indéfiniment la croissance chinoise actuelle dans le futur en faisant fi des crises financières, et surtout politiques et sociales, voire écologiques, qui pourraient surgir. C'est leur absence qui serait inattendue. Tout cela n'ôte rien au formidable dynamisme exportateur d'une partie de la Chine ou à sa population gigantesque.
Mais là encore, la comparaison avec les Etats-Unis permet de remettre les choses en perspective : une étude de Goldman Sachs (2003) projetait un PIB chinois par habitant à 35% de celui de l'Amérique à l'horizon 2050. Et sur le plan démographique, la Chine est une puissance vieillissante, dont l'âge médian et la proportion de seniors seront à cette date plus importants que ceux des Etats-Unis. Enfin et surtout, il lui reste à se doter d'un système légal solide, de règles de transparence reconnues par les marchés, d'un système universitaire créatif, tout cela dans un cadre non démocratique. Or, ces atouts, les Etats-Unis les ont déjà.
Quant à l'idée d'une dépendance américaine à l'égard de la Chine, elle n'est pas très sérieuse. Mettons de côté l'hypothèse fantaisiste d'une dépendance en biens de consommation courante (jouets, literie, etc.), qui est en réalité une dépendance chinoise vis-à-vis du marché américain. La crainte couramment exprimée est celle de "la Chine qui peut dire non", refuser de financer les déficits américains. Certes, Pékin peut envoyer un signal négatif aux marchés, mais outre qu'elle n'y a pas intérêt (elle verrait ses avoirs se dévaluer soudain avec la baisse du dollar, et ses exportations se vendraient moins bien), sa contribution au financement de l'économie américaine reste modeste : 1% de tous les titres américains et 4,5% des titres publics l'an dernier.
Sur le plan stratégique enfin, Bush conduit à présent une politique étrangère plus avisée que, par exemple, celle qu'il mène au Moyen Orient. Revenu de ses errements belliqueux de 2001, lorsque la Chine était traitée de "concurrente stratégique", Bush parvient tout à la fois à intégrer Pékin dans le concert des nations et à la responsabiliser (il lui confie les négociations sur la Corée du Nord), tout en mettant en place un endiguement naturel de long terme de son expansionnisme. Celui-ci passe par un rapprochement marqué avec l'Inde (accord de coopération nucléaire en juillet 2005) et par un resserrement des liens avec le Japon. Ces deux puissances régionales préféreront toujours Washington à Pékin. Incontestablement, les Etats-Unis ont encore de belles décennies devant eux en tant que première économie mondiale, et que première puissance asiatique.
Ce n'est pas facile d'être la première puissance mondiale. D'un côté, on vous accuse de ne pas agir quand il le faudrait alors que vous en avez les moyens, d'être indifférent ou égoïste face aux drames de la Bosnie, du Rwanda ou du Libéria. De l'autre, on vous taxe d'impérialisme et d'arrogance quand vous décidez d'intervenir – au Kosovo, en Afghanistan ou en Iraq. Et l'on vous fait le même procès en matière économique : vos déficits, vous dit-on, sont insoutenables, ils mettent en péril l'économie mondiale… mais vous reprendrez bien un peu de nos exportations – ce serait utile pour notre croissance ?
Les Etats-Unis sont ainsi dans une position unique. Avec la puissance vient la responsabilité de maintenir l'ordre du monde, d'assurer sa paix et sa stabilité. De fournir, en somme, des biens collectifs comme la sécurité des voies de communication, la protection des petits pays contre les gros (Koweït, Taiwan, etc.) ou l'endiguement des crises financières (Mexique, Asie). Autant de raisons, aux yeux des autres puissances, d'accepter l'ordre mondial que vous proposez, puisqu'il leur profite. Toute la difficulté, c'est d'assurer ces "services" sans trop les contrarier… et de persuader par surcroît le peuple américain qu'on agit dans son intérêt.
Or, avec la guerre d'Iraq, la foi en la capacité de l'Amérique à assurer ses fonctions de garante de l'ordre mondial a été ébranlée. Les Etats-Unis ont-ils amené davantage de stabilité au Moyen Orient ou ont-ils allumé la mèche d'une poudrière ? Ont-ils avancé la cause de la guerre contre le terrorisme ou celle du département "recrutement" d'al Qaeda ? Enfin, ont-ils arraché des armes de destruction massive des griffes de Saddam Hussein ou ont-ils déconsidéré la cause de la non-prolifération tout en renforçant finalement l'Iran, authentique Etat proliférant ?
C'est donc – par-delà les manifestations habituelles d'antiaméricanisme – la légitimité même des Etats-Unis en tant que puissance dominante qui est remise en cause avec les impasses de la guerre d'Iraq. Si Washington n'apporte pas l'ordre mais le désordre, pourquoi en accepter le leadership ? Cette érosion de légitimité est renforcée par le refus de l'Amérique d'assumer ses responsabilités dans le réchauffement climatique et par sa "douce négligence" quant à ses déficits budgétaire et commercial. L'unilatéralisme américain ne serait pas si critiqué s'il obtenait de bons résultats, mais le bilan politique à ce jour n'est tout simplement pas bon.
Le vrai problème, c'est qu'il n'y a pas de solution de rechange – ou alors elles sont pires. On peut rêver d'un monde multilatéral régi par l'ONU, mais aucun pays n'est prêt à lui céder suffisamment de souveraineté pour que cela fonctionne. Et il est difficile d'imaginer que la Chine ferait une meilleure puissance hégémonique que les Etats-Unis. La voie de l'avenir, c'est que l'Amérique retrouve le chemin de la retenue stratégique et qu'elle se remette à écouter les alliés. En tout cas, personne ne devrait souhaiter sa chute. Si la facture de ses erreurs nous paraît salée, celle de son affaiblissement prolongé ou de son repli soudain pourrait se révéler exorbitante.
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