Condoleezza et la démocratie, cinq pistes de
réflexion, par Justin Vaïsse
Con dolcezza :
avec douceur. Mardi 8 février, Condoleezza Rice a placé son discours à Sciences-Po
sous le signe de l'intonation musicale choisie par ses parents pour la
prénommer. Réconciliation transatlantique, coopération, nouveau chapitre dans
les relations franco-américaines, oubli du passé... On est aussi loin que
possible de son ton plus martellato d'avril
2003 : "Pardonner à la Russie, ignorer l'Allemagne, punir la
France" !
Et pourtant, le passé, et les reproches implicites qu'il véhicule, n'était
pas complètement absent d'un discours plus doux que jamais. Car son thème
central - établir, sur la base de nos valeurs communes, un partenariat transatlantique
pour promouvoir la démocratie - sonnait aussi comme un reproche en creux à la
France. Le renversement du tyran Saddam Hussein, puis la mobilisation
démocratique massive des Irakiens bravant les attentats, le 30 janvier, pour
aller voter, est-ce cela que la France a voulu empêcher en 2003 ?
On aurait tort, cependant, de s'arrêter à cet aspect du discours de "Condi". Car la secrétaire d'Etat a soulevé de vraies
questions. Sur le plan des principes, elle a rappelé que les Etats-Unis et la
France, plus que d'autres nations, ont reçu en héritage des Lumières la foi
dans la liberté et l'universalisme de la démocratie. On peut contester les
méthodes de l'administration Bush, mais le credo néoconservateur, selon lequel
la démocratie est faite pour tous les peuples et toutes les religions, est
aussi le nôtre. Et nos ennemis sont les mêmes : "La figure centrale du
terrorisme en Irak, Abou Moussab Al-Zarkaoui,
a qualifié la démocratie de "principe du mal". Aux yeux de nos
ennemis, la liberté, l'égalité et la fraternité sont autant de "principes
du mal"."
Certes, le discours de Condi Rice,
pas plus que celui de Bush, le 20 janvier, pour l'inauguration de son second
mandat, ne constituent des programmes réalistes de politique étrangère. Les
intérêts politiques et stratégiques américains viendront toujours contrarier la
cause de la démocratie. Oui, l'Amérique doit s'appuyer sur des alliés non
démocratiques comme l'Arabie saoudite et le Pakistan, par exemple, pour lutter
contre le terrorisme. Mais ce dilemme est aussi le nôtre : ces alliés douteux
sont aussi ceux de la France, et nous connaissons par cœur ces choix du moindre
mal, ces compromis qu'il est nécessaire de conclure avec certains de nos amis
proches comme la Tunisie ou l'Egypte.
Du coup, la vraie question est plutôt : quelles sont les meilleures
politiques pour promouvoir la liberté ? Condi Rice a exposé la vision américaine. A nous Européens, et
peut-être plus particulièrement à nous Français, d'énoncer plus clairement
notre vision de la promotion de la démocratie, pour être fidèles à nos idéaux
et plus efficaces dans le cadre transatlantique.
Voilà cinq pistes de réflexion pour apporter une pierre au débat.
D'abord, faut-il précipiter la démocratie de l'extérieur, y compris par les
armes, ou favoriser son éclosion de l'intérieur, quitte à attendre très
longtemps ? Condi Rice
souligne que répandre la démocratie est une tâche "urgente" -
et on peut penser que Saddam Hussein serait encore en train de martyriser sa
population sans l'intervention américaine. Mais en même temps elle souligne
elle-même qu'il faut respecter le rythme propre des différentes sociétés, et
que la démocratisation doit venir de l'intérieur. Et elle prend comme exemple
de réussite la guerre froide... où, justement, Europe et Etats-Unis ont
favorisé l'endiguement, donc le statu quo. Les Européens, eux, préfèrent
la politique d'engagement, de pressions et de (souvent timides)
conditionnalités pour transformer les régimes de l'intérieur, au risque que
cette politique patiente n'ait que peu d'effets.
D'autant que cela pose une seconde question : comment éviter que le messager
ne tue le message ? Contrairement à l'époque soviétique, l'appui donné par
l'Amérique aux dissidents d'aujourd'hui au Moyen-Orient, aux défenseurs de la
démocratie ou encore aux musulmans modérés ne les renforce pas mais les
décrédibilise aux yeux de la population, tant l'Amérique est
"radioactive" dans cette région, tant ses intentions sont soupçonnées
et ses méthodes critiquées. Mais, côté européen, faut-il pour autant ignorer
ces dissidents, paraître consentir à leur sort, ranger nos idéaux dans notre
poche et n'indiquer qu'à mi-voix notre préférence pour une évolution
démocratique ?
Troisième piste : faut-il claironner la démocratie sur tous les toits, la
mettre au cœur de nos relations extérieures, comme le font les Américains (Condi Rice veut en faire "le
principe organisateur du XXIe siècle"),
au risque de l'hypocrisie ? Si George Bush et sa secrétaire d'Etat parlent de
liberté mais jamais de "droits de l'homme" dans leurs discours, c'est
que ceux-ci s'appliquent à tous, même à leur administration, qui les a souvent
oubliés (cf. Guantanamo, Abou Ghraib, etc.).
L'Europe insiste au contraire sur la force de notre exemple : elle prend
sérieusement cette "alliance de valeurs" dont a parlé Condi Rice. Les progrès du
multilatéralisme et du droit sur lesquels elle insiste - par la Cour pénale
internationale, par exemple -, la neutralité et la légitimité qu'ils confèrent
font partie d'une politique de promotion de la démocratie.
Quatrième piste : les Américains estiment que la "liberté"
est la "clé" de la stabilité, du développement et de la
justice. Les Européens disent que l'injustice rend la liberté impossible.
Ainsi, au Proche-Orient, chaque avancée du processus de paix renforce les
modérés, et chaque recul renforce les extrémistes, qui n'amèneront jamais la
démocratie. Mais cette justice comme condition de la démocratie est aussi
économique. Pauvreté extrême, inégalités massives et dégradation des
écosystèmes ne font pas bon ménage avec la démocratie - Tony Blair et Jacques
Chirac l'ont rappelé à Davos, le 26 janvier, et les programmes d'aide européens
sont des piliers nécessaires à la promotion de la liberté.
Enfin et surtout, s'ils veulent avoir une action efficace de promotion de la
démocratie, Européens et Américains doivent s'accorder sur la priorité qu'ils
veulent lui donner par rapport à d'autres objectifs politiques. Le changement
de régime en Irak a ainsi marqué un recul dans la lutte contre le terrorisme.
Et pour l'Iran, le refus américain d'appuyer clairement les Européens et de
négocier avec Téhéran pour ne pas paraître légitimer le régime des mollahs
risque d'aboutir à un Iran toujours aussi peu démocratique... mais nucléarisé.
Enfin, jusqu'où Condi Rice
est-elle prête à aller - et jusqu'où sommes-nous, Européens, prêts à aller -
sur le terrain précis de la démocratie vis-à-vis des grands partenaires que
sont la Russie, à l'évolution préoccupante, et surtout la Chine ?
Justin Vaïsse est historien, spécialiste
des Etats-Unis. Il enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION
DU 11.02.05