Justin Vaïsse pour Le Figaro Magazine, 8 février 2003.

 

 

Des clichés qui font mal

 

 

L'antiaméricanisme français existe, tout le monde l'a rencontré. Il se nourrit de clichés sur les Etats-Unis, cette société inégalitaire d'obèses simplistes qui ont la gâchette facile et qui ne demandent pas l'avis de l'Europe pour mettre la main sur le pétrole irakien. Ce qui est plus nouveau, c'est la fixation d'un sentiment parrallèle aux Etats-Unis, qu'on appelle francophobie faute de mieux – même s'il s'agit plus de mépris et de préjugés sur la France que d'une "phobie" à proprement parler.

Cette francophobie est véritablement le double inversé de l'antiaméricanisme : comme lui, elle consiste en une opposition épidermique et souvent haineuse à l'autre pays ; comme lui, elle le juge a priori pour ce qu'il est, ou ce qu'elle croit qu'il est, plus que pour ce qu'il fait. Comme lui, elle procède d'une méconnaissance frappante de l'autre pays, et fonctionne par stéréotypes inusables : la France est sale, bureaucratique, élitiste, arrogante, immorale, paresseuse, rétive à la modernité, antisémite, vénale, insignifiante, nostalgique de sa gloire passée, lâche…. et antiaméricaine.

Surtout, elle fait autant de dégâts dans le débat américain et transatlantique que l'antiaméricanisme en fait en France, car elle n'est pas une critique raisonnée de la société ou de la diplomatie française – tout à fait légitime, comme l'est la critique argumentée des Etats-Unis – mais un parti-pris de dénigrement systématique, un refus d'accepter l'autre comme interlocuteur valide. Le but n'est plus d'avoir raison face à lui, mais d'avoir raison de lui. L'antiaméricain refuse à Bush le droit de parler parce que l'Amérique applique la peine de mort. Le francophobe dénie à Chirac le droit de répondre parce que la France est antisémite.

La francophobie a connu une montée en puissance inquiétante au cours des deux dernières années aux Etats-Unis, et revient en force dans le débat actuel sur l'Irak. Auparavant, les poussées de fièvre francophobes étaient relativement espacées : on se souvient de celle de 1986, suite à l'interdiction de survol de la France aux bombardiers américains en route pour la Libye, ou de celle de 1995, suite à l'expulsion d'agents de la CIA par Paris.

Mais les crises se sont multipliées depuis l'année 2000 : suite aux attaques antijuives perpétrées en France, notamment en mars – avril 2001, qui ont ravivé le cliché d'un pays antisémite renouant avec la tradition de l'affaire Dreyfus et de Vichy ; suite aux critiques adressées au discours sur "l'axe du mal" voici un an ; suite aux négociations difficiles de la résolution 1441 à l'ONU en octobre dernier ; et en ce moment même, suite aux expressions de divergence française sur l'opportunité d'attaquer l'Irak à ce stade.

"Les prétentions françaises à jouer les grandes puissances sont devenues douteuses depuis la guerre contre la Prusse, écrit très sérieusement l'éditorialiste George Will. Aujourd'hui elle essaie d'utiliser son siège anachronique au Conseil de Sécurité pour compenser son manque de poids géopolitique."[i] Voilà les clichés de la gloire perdue et de la vanité comme mobiles de la diplomatie française, et celui de son inexistence militaire, qui ressortent. Disqualifier ainsi la France offre un avantage formidable : cela permet de ne pas avoir à répondre à ses objections de fond sur la stabilité régionale ou l'impact sur la guerre contre le terrorisme.

"C'est bien sûr 'simpliste' d'aller combattre des régimes malfaisants au seul motif que ces régimes voudraient vous réduire en esclavage et vous forcer à collaborer à leur perversion, alors qu'il est beaucoup plus simple et plus rentable de hausser les épaules de cette manière séduisante typiquement gauloise et d'envoyer ses Juifs dans les camps comme le demande le nouveau maître"[ii]. En une seule phrase, l'éditorialiste Michael Kelly aligne pas moins de six clichés francophobes : dans l'ordre, l'arrogance intellectuelle, l'immoralité fondamentale de la diplomatie française, la vénalité, la frivolité, l'antisimétisme et la lâcheté. Que dire de raisonnable après un tel tir de barrage idéologique ?

Il n'est pas jusqu'au journaliste du New York Times Tom Friedman, généralement modéré, qui ne succombe au débordement francophobe typique qui consiste à refuser explicitement de prendre en compte les arguments contre la guerre lorsqu'ils viennent de la France, mais à accepter les mêmes arguments lorsqu'ils sont avancés par des Américains. Pour lui, ce sont les clichés francophobes habituels de la gloire perdue et de l'antiaméricanisme systématique qui expliquent l'action de la France, et non une combinaison d'intérêts nationaux et de principes abstraits : "Etre faible après avoir été puissant est une chose terrible. Cela peut vous rendre stupide. Cela peut vous conduire à rejeter les politiques américaines simplement pour vous démarquer de la seule superpuissance."[iii]

Faut-il s'inquiéter de cette francophobie ? D'un côté, il est certain qu'elle est moins prégnante que l'antiaméricanisme en France. C'est un phénomène d'élite, non de masse. L'image d'un pays s'inscrit dans la longue durée, et celle de la France reste positive dans l'opinion publique américaine. Pourtant, la virulence et la quasi permanence des attaques francophobes par les éditorialistes conservateurs de Washington et New York ont de quoi inquiéter, car elles polluent le dialogue transatlantique, modifient les perceptions des décideurs et peuvent produire, au bout du compte, des effets diplomatiques négatifs. C'est ce qu'on guettera au cours des prochaines semaines.

Enfin, au-delà de la francophobie qui n'est pas entièrement nouvelle, et dont la responsabilité repose en partie sur les choix de la France, Washington est de plus en plus atteint par l'europhobie : ce sont les Européens dans leur ensemble qui sont lâches, antisémites, antiaméricains, immoraux, insignifiants, etc.[iv] Une bonne nouvelle pour la France ? Pas si sûr. La francophobie, l'europhobie comme l'antiaméricanisme autant de défaites de la pensée, de régressions du débat démocratique et de la compréhension transatlantique. Or, de ce jeu-là, personne ne sortira gagnant.

 

Justin Vaïsse est historien, spécialiste des Etats-Unis, et chercheur au Center on the US and France à la Brookings Institution (Washington).



[i] George Will, "Fowl Cries From the U.N.", The Washington Post, 29 octobre 2002.

[ii] Michael Kelly, "As Good as Doctrine Gets", The Washington Post, 13 février 2002.

[iii] Thomas Friedman, "Ah, Those Principled Europeans", The New York Times, 2 février 2003.

[iv] Cf. Timothy Garton Ash, "Anti-Europeanism in America", The New York Review of Books, 13 février 2003.