Deux scénarios pour demain

 


Libération, 21 septembre 2001

Rebonds. C'est l'équilibre du monde qui est bouleversé, mais il est indispensable que la riposte reste légale.

par Justin Vaïsse


Le président Bush a déclaré que l'objectif des terroristes qui ont perpétré les attaques du 11 septembre 'dépassait l'entendement'; et aux Etats-Unis comme en Europe, beaucoup ont du mal à comprendre les raisons d'un attentat qui excède, par sa démesure, les procédés habituels des terroristes. On a entendu de multiples interprétations quant au mobile des attaques: lutte contre un modèle de société ou contre une hégémonie (les deux faces coutumières de l'antiaméricanisme), conflit Nord-Sud, haine anticapitaliste, fanatisme religieux, lutte contre la présence américaine dans la région du Golfe, conflit israélo-palestinien, etc.

Ce qui est sûr, c'est que les Etats-Unis, le nouvel 'empire du milieu', la nation qui se trouve au coeur du système international actuel, la seule puissance globale, paie infiniment plus que le prix de sa politique étrangère: elle paie pour l'ordre mondial présent dont nous sommes tous partie prenante, celui qui a rendu la globalisation possible; elle est le paratonnerre naturel de toute action visant à changer radicalement cet ordre. C'est en ce sens que les attaques du 11 septembre nous atteignent collectivement. L'Amérique paie physiquement et symboliquement pour des frustrations régionales, pour des évolutions historiques auxquelles elle a participé mais qui dépassent de très loin ce qui fut, ou ce qui est, en son pouvoir, en sa responsabilité. Car c'est bien à une tentative de remise en cause de l'ordre mondial qu'on assiste avec les attaques du World Trade Center.

En effet, l'hypothèse la plus cohérente, pour tenter de comprendre les mobiles des terroristes, paraît celle d'une stratégie de radicalisation des conflits existants: forcer chaque protagoniste à choisir son camp, notamment dans les communautés musulmanes qui se trouvent dans les pays occidentaux, et affaiblir les régimes arabes modérés. Bref, faire advenir le monde rêvé des réactionnaires et des culturalistes, le monde décrit par Samuel Huntington (1), remplacer le paradigme de la guerre froide par celui du choc des civilisations (ou du moins du choc entre Islam et Occident). Après le 11 septembre, tous les modes de coexistence entre peuples différents, entre religions différentes, du multiculturalisme américain à l'intégration républicaine, ont reçu un défi, et plus encore l'idéal de tolérance, de dialogue, qui sous-tend chacun d'entre eux. L'international et l'interne n'ont jamais été aussi mêlés.

On peut critiquer pour de multiples raisons la thèse du choc des civilisations développée par Samuel Huntington; on ne peut nier qu'elle est chérie de tous les réactionnaires de la planète: nationalistes hindous ou chinois, islamistes, extrême droite russe et européenne, etc. Par leurs discours et par leur violence, ces acteurs lui donnent vie, se citant mutuellement en référence - une idée fausse est un fait vrai. On ne peut nier non plus qu'elle ait reçu un sérieux coup de pouce le 11 septembre, dans l'esprit de millions de gens.

La question est donc: comment va réagir l'Amérique, clef de voûte du système international, va-t-elle jouer le jeu pervers des terroristes et leur permettre indirectement une sorte de seconde victoire - celle qu'ils espèrent le plus - ou va-t-elle leur faire subir une défaite politique? A ce stade, et en faisant abstraction des stratégies des autres acteurs, deux scénarios sont possibles.

Le premier scénario, pessimiste, est celui d'une victoire politique des terroristes, celui d'un cercle vicieux pour le système international. A l'intérieur, l'opinion publique américaine se laisse aller à des amalgames, les groupes arabes-américains et musulmans-américains sont visés, les libertés publiques régressent pour faciliter la lutte contre le terrorisme. La peur obsidionale des attaques se traduit par une augmentation du budget du Pentagone sans précédent, par un bouclier antimissiles tous azimuts (dont la perspective est de toute façon renforcée, et non diminuée, par les attaques du 11 septembre), et l'Amérique ressemble de plus en plus aux 'gated communities', ces villes nouvelles américaines ceintes de murs, îlots de sécurité isolés d'un monde dangereux.

A l'extérieur, l'Amérique suit le penchant observé depuis le début de l'administration Bush: elle renâcle à se laisser entraver par les exigences d'une coalition - sans parler de l'ONU, ne convainc que quelques pays, lance une action meurtrière, transformée par ses détracteurs en une lutte contre l'Islam. Dans le même temps, Washington renforce son soutien au gouvernement Sharon, en profite pour frapper l'Irak sans faire chuter Saddam Hussein, fragilise par ces opérations les gouvernements arabes modérés, suscitant dès lors de nouvelles vocations terroristes... Bref, les Etats-Unis accentuent l'ensemble des contradictions d'où sont sortis les attentats du 11 septembre, et le système international s'enfonce dans un cercle vicieux qui aboutit à une régression des valeurs universalistes.

Le second scénario, optimiste celui-là, est celui d'une défaite politique des terroristes, et plusieurs signes aux Etats-Unis nous permettent d'espérer ce scénario. A l'intérieur, George W. Bush et Robert Mueller (chef du FBI) accentuent leurs vigoureuses mises en garde de ces derniers jours contre les amalgames; la population, meurtrie physiquement et psychologiquement, retrouve le meilleur de l'expérience américaine; l'outil du renseignement est renforcé sans atteinte aux libertés publiques; des formes de défense adaptées aux nouveaux défis du terrorisme sont mises en place.

A l'extérieur, les éléments les plus ouverts de l'administration (le département d'Etat de Colin Powell) prennent le dessus, parviennent à monter une coalition large - ce qui s'est produit dès mercredi dernier - et, par leur modération dans la riposte, à ménager les gouvernements des pays musulmans vis-à-vis de leur opinion publique. Ils profitent des événements pour s'impliquer plus largement dans le conflit israélo-palestinien et font pression sur le gouvernement Sharon - ce qu'on a observé au cours des derniers jours. Ils tentent éventuellement de profiter de cette dynamique pour traiter d'autres problèmes latents (Cachemire, Irak). Réalisant que leur sécurité face au terrorisme, dans un monde ouvert, dépend de la coopération des autres pays, ils retrouvent un leadership éclairé, c'est-à-dire fondé sur le multilatéralisme.

L'Europe a, dans cette affaire, reçu un message: la force reste à la racine du système international. Les menaces existent, et l'Europe a trop souvent minimisé les mises en garde américaines. Une Europe adulte, qui pèse sur les orientations de l'ordre mondial, est aussi une Europe plus forte militairement, qui se préoccupe autant de sécurité que de sécurité alimentaire. Mais l'Europe a aussi un message à délivrer: la coopération compte, le dialogue est indispensable, et la sécurité, en cette période de globalisation, est indivisible. C'est sur ces points qu'elle peut engager un dialogue solidaire avec les Etats-Unis, sur les meilleurs outils (développement, lutte contre le financement du terrorisme...), les meilleures postures (coopération, dialogue, multilatéralisme) et les meilleures politiques (Israël, Irak...) pour lutter non seulement contre les sources du terrorisme, mais également contre l'avènement d'un paradigme qui menace nos idéaux communs - et qui signerait la victoire ultime des terroristes.

(1) 'Le choc des civilisations', Samuel Huntington, Odile Jacob, 2000.

 

© Libération, 2001