Les Etats-Unis, tueurs de
traités, par Philip H. Gordon et Julien Vaïsse
• LE MONDE | 07.09.01 |
Si George W.
Bush maintient son rythme moyen d'un traité par mois, il pourrait bien finir
son mandat actuel avec plus d'une quarantaine d'accords internationaux tués ou
vidés de leur substance : le traité ABM, déjà "une relique du
passé"; le traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE),
qui languit au Sénat sans que le président puisse le tuer; le traité sur les
armes légères, rendu insignifiant; le protocole sur les armes biologiques; la
Cour pénale internationale ; le protocole de Kyoto sur le réchauffement
climatique et les initiatives de l'OCDE contre le blanchiment et les paradis
fiscaux.
Le retrait de
la délégation américaine de la Conférence des Nations unies sur le racisme,
bien que compréhensible, vient confirmer cette tendance.
Plusieurs de
ces accords, y compris celui sur les mines antipersonnel, avaient déjà été
rejetés du temps de Bill Clinton, ce qui montre bien que des facteurs
structurels, et non pas seulement politiques, sont à l'œuvre dans ce désamour
de l'Amérique pour le multilatéralisme.
On peut même
avancer que, sur le long terme, l'Amérique n'a pas vraiment changé. Au fond,
elle n'a jamais été multilatérale au sens européen, elle n'a jamais cédé des
pans significatifs de sa liberté de manœuvre ou de sa souveraineté et a
toujours dominé les enceintes collectives - ou du moins gardé
un droit de veto. Mais le reste du monde a changé. La fin de la guerre froide
et l'émergence d'une société civile internationale ont entraîné une
prolifération sans précédent des initiatives visant à imposer un règlement
multilatéral de tel ou tel problème.
Au cours des
derniers mois, de nombreux observateurs européens ont conclu que
l'administration Bush était irrémédiablement unilatéraliste, hostile à toute
coopération internationale par principe. Mais si l'idéologie de certains
républicains a sa place parmi les facteurs de rejet, on ne peut cependant pas
nier la logique de la nouvelle administration. Il est irresponsable, et parfois
dangereux, d'accepter un mauvais traité. Signer un document inefficace ou
insignifiant au seul prétexte que des dizaines de pays ont réussi à se mettre
d'accord, au prix, souvent, des objectifs initiaux et du simple bon sens,
affaiblit sur le long terme la légitimité des accords multilatéraux.
La question
devient donc : pris un par un, ces traités sont-ils bons ? La réponse
est mitigée. Prenons le cas du protocole sur les armes biologiques : ses
dispositions étaient insuffisantes pour empêcher une fraude massive par
certains Etats, mais suffisamment sérieuses pour inquiéter certains secrets
industriels. Faut-il rappeler que les découvertes de l'UNSCOM en Irak ont mis
au jour les insuffisances flagrantes des traités anti-prolifération, y compris
ceux comportant des volets de vérification ?
A l'heure où
les Européens mettent en avant le multilatéralisme comme moyen principal de
lutte contre la prolifération, plutôt que les systèmes antimissiles, il ne faut
en aucun cas s'en remettre à des critères au rabais sous prétexte d'obtenir un
accord large à tout prix.
Le traité sur
les mines antipersonnel : c'est l'armée américaine qui assure la sécurité
de la Corée du Sud, et personne ne souhaite voir cette garantie disparaître. Or
les mines représentent une sécurité indispensable pour ces troupes, qu'elles
permettent également d'économiser. Ne fallait-il pas offrir ici aux Etats-Unis
le statut dérogatoire provisoire qu'ils demandaient ?
Le cas du
traité ABM : La France n'est aucunement opposée par principe aux systèmes
antimissiles en tant que tels. Elle développe d'ailleurs des projets de défense
de théâtre. Pour des pays comme le Japon, ces systèmes sont largement
préférables à l'option nucléaire. Or le traité ABM interdit l'essai en vol de
certains systèmes prometteurs, notamment en phase de propulsion, les moins
déstabilisateurs. Bush n'a t-il pas raison de chercher à lever les contraintes
de ce traité vieux de trente ans ?
Le problème
est double, en réalité. D'un côté, si l'Amérique a souvent raison de pointer
les insuffisances du multilatéralisme, elle a tort de le faire de manière
cavalière et brutale comme c'est le cas depuis l'arrivée de Bush. Le rejet du
protocole de Kyoto est un parfait exemple : manque de concertation,
justification par des facteurs essentiellement intérieurs, absence totale
d'alternative. En agissant ainsi, l'administration Bush abdique son leadership
et se résigne à l'isolement au lieu de conduire la communauté internationale
vers un monde plus coopératif.
D'autre part,
l'Amérique s'obstine à opposer par principe certains traités qui ne lui posent
pas de réels dangers ou qui, avec sa participation, pourraient au moins être
améliorés : TICE, Cour pénale internationale, Kyoto, armes légères. Elle a
tort, en somme, de profiter de sa position de prééminence pour faire passer des
considérations intérieures (soutien de la National Rifle Association, pressions
des industriels) avant sa mission d'exemple extérieur (freiner le trafic des
armes légères en Afrique).
A long terme,
cette évolution est inquiétante, pour deux raisons au moins. En agissant ainsi,
les Etats-Unis paient un prix moral de plus en plus élevé,
comme l'échec à la Commission des droits de l'homme de l'ONU en mai dernier le
montre. Son "soft power" s'étiole. Ensuite, le système
international, au diapason de sa première puissance, risque de s'orienter vers
moins de normes et de contraintes, moins de prévisibilité et donc moins de
sécurité.
L'ironie de
l'histoire est que le pays qui a le plus d'intérêt à voir se développer le
droit au niveau international est celui qui refuse le plus, pour le moment, d'y
contribuer.
Philip
H. Gordon est directeur du Centre sur les Etats-Unis et la France à
la Brookings Institution (Washington).
Justin Vaïsse est historien.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.09.01