Un rejet de la Constitution européenne renforcerait durablement les partisans de l'unilatéralisme américain.
Europe vassale ou Europe égale
Par Justin VAISSE
lundi 02 mai 2005
Justin Vaisse, historien et enseignant à l'Institut d'études politiques de Paris. Ne nous y trompons pas : un rejet du
traité serait accueilli avec un grand ricanement et un sentiment de victoire
par les cercles conservateurs et néoconservateurs de Washington, surtout
si ce rejet vient du peuple français. De Paul Wolfowitz à Dick Cheney, de
John Bolton à Donald Rumsfeld, il renforcerait les unilatéralistes et affaiblirait
durablement les multilatéralistes dans les équilibres politiques et intellectuels
qui décident de la politique étrangère américaine. Car le véritable axe du
débat n'oppose pas l'Europe aux Etats-Unis. Il est décalé et traverse chacune
des rives de l'Atlantique. Il oppose en réalité deux conceptions du
système international, deux visions pour l'avenir qui s'affrontent en Europe
comme aux Etats-Unis. La première école, qui domine actuellement à Washington
mais aussi chez nombre de conservateurs de Grande-Bretagne ou d'Europe de
l'Est qui appellent à voter non, est celle d'un monde dominé par l'Amérique,
«empire bienveillant» que ses alliés doivent aider et suivre sans poser de
questions, de la guerre en Irak aux questions d'environnement en passant
par la Cour pénale internationale. Un monde où les relations bilatérales
entre l'Amérique et les autres pays du monde supplantent l'ONU, où les «coalitions
à la carte» font office de multilatéralisme. Cette vision-là assigne à l'Europe
un rôle de réservoir de troupes et d'argent (pour «faire la vaisselle» quand
les Américains ont «préparé le dîner»), mais en aucun cas un rôle politique
autonome. La seconde école, dont on trouve encore des représentants
chez certains républicains du courant réaliste, et qui est plus répandue
chez les démocrates, considère qu'on ne peut régler les problèmes de notre
monde globalisé, du terrorisme aux trafics de drogue, sans coopération institutionnalisée,
c'est-à-dire sans des mécanismes stables de type ONU qui permettent de se
concerter, d'agir en commun avec un minimum de transparence et, surtout,
un maximum de légitimité. Les tenants américains de cette approche ne sont
pas tous des inconditionnels des Nations unies, de la Cour pénale ou du protocole
de Kyoto, mais ils considèrent que l'unilatéralisme est dangereux à terme
et que l'Amérique doit écouter et prendre en compte les avis de ses alliés
et savoir parfois transiger. Or cette seconde école, plus proche des idéaux
partagés par la plupart des Européens, a besoin d'une Union européenne qui
fasse entendre sa voix sur la scène internationale pour peser dans les débats
internes aux Etats-Unis et orienter l'Amérique vers la coopération plutôt
que vers l'hégémonie. En d'autres termes, le rapport de force interne
à Washington reflète l'état du système international : une Europe affaiblie
et divisée prive les multilatéralistes de point d'appui et de partenaire.
Un rejet de la Constitution renforcerait les unilatéralistes de la première
école : ils vont y lire une validation de leur souverainisme (le peuple a
rejeté le monstre bureaucratique et multilatéral bruxellois) et l'assurance
d'une crise prolongée de l'Union européenne, qui ne pourra pas espérer peser
sur les affaires du monde avant un bon bout de temps. L'Amérique va donc
pouvoir continuer à encourager la construction européenne là où ça l'arrange
(marché unifié, intégration de la Turquie, etc.), tout en divisant pour mieux
régner là où ses objectifs ne coïncident pas avec la vision des Européens. Une
adoption de la Constitution ne serait certes pas une baguette magique qui
nous doterait soudainement d'une politique unifiée et cohérente. Mais elle
apporterait des progrès tangibles pour affirmer nos idéaux et nos intérêts
propres, notre vision du monde : président de l'Union, ministre des Affaires
étrangères, service d'action extérieure commun, etc. Une Europe cohérente
et puissante est capable de construire un monde meilleur en partenariat égal
avec les Etats-Unis. Une Europe abaissée et divisée n'est capable que de
la revanche passive des impuissants : l'antiaméricanisme.
ertes,
il faut juger le traité constitutionnel sur ses mérites propres, sur la possibilité,
à laquelle certains semblent croire, de négocier un meilleur projet avec
nos vingt-quatre partenaires, et sur l'impact qu'une adoption ou un rejet
aurait sur l'élan de la construction européenne. Mais on peut aussi avoir
à l'esprit la position des partenaires extérieurs de l'Europe, en particulier
celle des Etats-Unis : cela permet de mieux comprendre, en creux, ce que
représente cette Constitution.
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