America is still at war
Le Monde, June 03, 2003
Justin Vaisse, Visiting Fellow, Center for the United States and France
Depuis
le 11 septembre 2001, l'Amérique a changé. Elle est en guerre. Si ces deux
constats ont été dressés à maintes reprises, la nature exacte et l'ampleur des
évolutions survenues depuis les attentats contre le World Trade Center et le
Pentagone n'ont pas toujours été bien comprises en France.
Un
Européen qui rendrait visite à ses amis américains ne trouverait pas ces
derniers fondamentalement changés. L'individu est le même ; c'est plutôt le
fonctionnement de la société politique qui s'est modifié. Les contre-pouvoirs
traditionnels, si importants pour la définition même de la démocratie américaine,
si puissants et visibles au cours des trente dernières années, semblent avoir
été subjugués par le président. Le Congrès vote dans le sens souhaité par la
Maison Blanche et laisse une "présidence impériale" s'édifier
; le parti d'opposition ne peut critiquer le président sans être accusé de
manquer de patriotisme ; les médias reprennent complaisamment les informations
fournies par l'administration ; les intellectuels et la société civile font
rarement entendre une voix dissonante ; etc.
Bref,
le débat n'a pas disparu, mais l'administration peut conduire ses politiques
avec une liberté considérable.
Au
c'ur de ce changement se trouve l'opinion publique, la peur et la détermination
dont elle est saisie. Dire que les Américains sont en guerre ne signifie pas
que tous sont devenus bellicistes, mais que chacun accorde au président une
marge de man'uvre beaucoup plus grande qu'auparavant, et une confiance dont on
ne trouve d'équivalent qu'à d'autres périodes de guerre.
L'opinion
américaine est devenue beaucoup plus malléable depuis le 11 septembre 2001 car
le sentiment d'insécurité a joint ses effets à ceux de la traditionnelle
"union sacrée" qui accompagne les périodes de guerre. Et George W.
Bush a joué à fond de ces deux forces politiques—sentiment d'être en guerre et
nationalisme—pour assurer sa domination politique intérieure et conduire la
guerre de libération de l'Irak.
D'où
des croyances, travaillées habilement par l'administration, qui peuvent sembler
étonnantes. Ainsi, juste avant la guerre, entre 42 % et 55 % des Américains
croyaient que Saddam Hussein était directement impliqué dans les attentats du
11 septembre 2001. Et, début mai, 75 % d'entre eux estimaient que la victoire
en Irak allait rendre la guerre contre le terrorisme plus facile.
Traditionnellement,
pour répondre au défi de l'isolationnisme, ou plutôt de l'apathie de l'opinion
publique, et obtenir le soutien de cette dernière pour toute entreprise
internationale, le président américain a joué sur trois ressorts.
Le
premier est l'idéalisme—la défense de la liberté et de la démocratie.
Le
deuxième est le sens de l'honneur, ce que Walter Russell Mead a appelé le "jacksonisme"
des Américains. Une fois provoquée, l'Amérique, généralement pacifique, devient
terrible. D'où l'importance des événements et menaces, réels ou fabriqués, qui
précipitent l'entrée en guerre : la prétendue attaque par les Espagnols du Maine,
en rade de La Havane, en 1898 ; le télégramme Zimmermann en 1917 ; Pearl Harbor
; les attaques sans doute imaginaires des Nord-Vietnamiens contre les
destroyers américains dans le golfe du Tonkin en 1964 ; etc.
Le
troisième ressort est la peur. "Il va falloir ficher une sacrée
trouille au pays pour qu'il nous soutienne", conseillait le sénateur
Vandenberg au président Truman en 1947, à l'aube d'un nouveau combat difficile
à vendre à l'opinion : la guerre froide. Mais le problème de ce troisième
ressort, c'est l'emballement qu'il peut susciter, ce que les Américains nomment
"overselling". Plusieurs groupes ont fait les frais de la fièvre
nationaliste et de la psychose d'une cinquième colonne mises en branle par le
pouvoir : Allemands-Américains pendant la première guerre mondiale,
Japonais-Américains pendant la seconde, communistes ou "compagnons de
route" pendant le maccarthysme, au début de la guerre froide.
Ces
trois éléments—idéalisme, sens de l'honneur, peur—sont facilement identifiables
dans les événements récents autour de l'Irak, et caractérisent bien une période
de guerre. A cette situation correspond non pas la disparition des "balances
et contrepoids" (checks and balances) qui définissent l'Amérique, mais
leur affaiblissement temporaire, comme pendant les autres guerres.
L'administration Bush a trouvé, avec la lutte contre le terrorisme, une
véritable panacée pour amollir les différents contre-pouvoirs inhérents à la
société américaine.
Cette
évolution entraîne plusieurs conséquences. D'abord, si les "balances et
contrepoids" finiront par se manifester avec le temps, il ne faut pas
attendre de revirement de sitôt—les Etats-Unis sont encore en guerre, et le
président peut relancer ce thème à loisir, y compris pour la campagne de
réélection de 2004, comme le conseiller politique du président, Karl Rove, l'a
d'ailleurs déjà promis.
La
haute main que M. Bush peut conserver sur ses oppositions intérieures signifie
que l'antagonisme avec une partie de l'Europe risque de continuer, notamment au
sujet du Moyen-Orient ; l'opinion publique suivra généralement son président,
et les voix discordantes seront peu nombreuses.
Quant
à la vague de francophobie actuelle, elle doit également être replacée dans le
contexte de cette société en guerre. L'opinion américaine, travaillée par
l'administration Bush, a considéré, comme le montrent les sondages cités plus
haut, que sa propre sécurité était en jeu, et que l'invasion de l'Irak faisait
partie intégrante de la guerre contre le terrorisme, qu'il s'agissait en somme
d'un enjeu vital pour la sécurité nationale.
Il
n'est donc pas étonnant que les oppositions à la guerre aient été considérées
non pas comme des désaccords acceptables sur un dossier de politique étrangère,
mais comme de véritables trahisons.
Cette
différence de perception explique la réaction contrastée des deux opinions :
les Français étaient majoritairement anti-Bush ou antiguerre, pas
antiaméricains ; les Américains n'étaient pas anti-Chirac, mais antifrançais.
Si l'on veut renouer durablement le dialogue avec l'Amérique, il faudra d'abord
s'efforcer de mieux la connaître, et de mieux la comprendre.
© Le Monde, 2003