L'Amérique est encore en
guerre, par Justin Vaïsse
LE
MONDE | 02.06.03 | 13h39 • MIS A JOUR LE 03.06.03
| 09h29
Depuis le
11 septembre 2001, l'Amérique a changé. Elle est en guerre. Si ces deux
constats ont été dressés à maintes reprises, la nature exacte et l'ampleur des
évolutions survenues depuis les attentats contre le World Trade Center et le
Pentagone n'ont pas toujours été bien comprises en France.
Un Européen qui rendrait
visite à ses amis américains ne trouverait pas ces derniers fondamentalement
changés. L'individu est le même ; c'est plutôt le fonctionnement de la
société politique qui s'est modifié. Les contre-pouvoirs traditionnels, si
importants pour la définition même de la démocratie américaine, si puissants et
visibles au cours des trente dernières années, semblent avoir été subjugués par
le président. Le Congrès vote dans le sens souhaité par la Maison Blanche et
laisse une "présidence impériale" s'édifier ; le parti
d'opposition ne peut critiquer le président sans être accusé de manquer de
patriotisme ; les médias reprennent complaisamment les informations
fournies par l'administration ; les intellectuels et la société civile
font rarement entendre une voix dissonante ; etc.
Bref, le débat n'a pas
disparu, mais l'administration peut conduire ses politiques avec une liberté
considérable.
Au cœur de ce changement
se trouve l'opinion publique, la peur et la détermination dont elle est saisie.
Dire que les Américains sont en guerre ne signifie pas que tous sont devenus
bellicistes, mais que chacun accorde au président une marge de manœuvre
beaucoup plus grande qu'auparavant, et une confiance dont on ne trouve
d'équivalent qu'à d'autres périodes de guerre.
L'opinion américaine est
devenue beaucoup plus malléable depuis le 11 septembre 2001 car le
sentiment d'insécurité a joint ses effets à ceux de la traditionnelle "union
sacrée" qui accompagne les périodes de guerre. Et George W. Bush
a joué à fond de ces deux forces politiques - sentiment d'être en guerre et
nationalisme - pour assurer sa domination politique intérieure et conduire la
guerre de libération de l'Irak.
D'où des croyances,
travaillées habilement par l'administration, qui peuvent sembler étonnantes.
Ainsi, juste avant la guerre, entre 42 % et 55 % des Américains
croyaient que Saddam Hussein était directement impliqué dans les attentats du
11 septembre 2001. Et, début mai, 75 % d'entre eux estimaient que la
victoire en Irak allait rendre la guerre contre le terrorisme plus facile.
Traditionnellement, pour
répondre au défi de l'isolationnisme, ou plutôt de l'apathie de l'opinion
publique, et obtenir le soutien de cette dernière pour toute entreprise
internationale, le président américain a joué sur trois ressorts.
Le premier est
l'idéalisme - la défense de la liberté et de la démocratie.
Le deuxième est le sens
de l'honneur, ce que Walter Russell Mead a appelé le "jacksonisme"
des Américains. Une fois provoquée, l'Amérique, généralement pacifique, devient
terrible. D'où l'importance des événements et menaces, réels ou fabriqués, qui
précipitent l'entrée en guerre : la prétendue attaque par les Espagnols du
Maine, en rade de La Havane, en 1898 ; le télégramme
Zimmermann en 1917 ; Pearl Harbor ; les attaques sans doute imaginaires
des Nord-Vietnamiens contre les destroyers américains dans le golfe du Tonkin
en 1964 ; etc.
Le troisième ressort est
la peur. "Il va falloir ficher une
", conseillait le sénateur Vandenberg au président Truman en
1947, à l'aube d'un nouveau combat difficile à vendre à l'opinion : la
guerre froide. Mais le problème de ce troisième ressort, c'est l'emballement
qu'il peut susciter, ce que les Américains nomment "overselling".
Plusieurs groupes ont fait les frais de la fièvre nationaliste et de la psychose
d'une cinquième colonne mises en branle par le pouvoir :
Allemands-Américains pendant la première guerre mondiale, Japonais-Américains
pendant la seconde, communistes ou "compagnons de route" pendant le
maccarthysme, au début de la guerre froide.
Ces trois éléments -
idéalisme, sens de l'honneur, peur - sont facilement identifiables dans les
événements récents autour de l'Irak, et caractérisent bien une période de
guerre. A cette situation correspond non pas la disparition des "balances et contrepoids" (checks
and balances) qui définissent l'Amérique, mais leur affaiblissement temporaire,
comme pendant les autres guerres. L'administration Bush a trouvé, avec la lutte
contre le terrorisme, une véritable panacée pour amollir les différents
contre-pouvoirs inhérents à la société américaine.
Cette évolution entraîne
plusieurs conséquences. D'abord, si les "balances
et contrepoids" finiront par se manifester avec le temps, il
ne faut pas attendre de revirement de sitôt - les Etats-Unis sont encore en
guerre, et le président peut relancer ce thème à loisir, y compris pour la
campagne de réélection de 2004, comme le conseiller politique du président,
Karl Rove, l'a d'ailleurs déjà promis.
La haute main que
M. Bush peut conserver sur ses oppositions intérieures signifie que
l'antagonisme avec une partie de l'Europe risque de continuer, notamment au
sujet du Moyen-Orient ; l'opinion publique suivra généralement son
président, et les voix discordantes seront peu nombreuses.
Quant à la vague de
francophobie actuelle, elle doit également être replacée dans le contexte de
cette société en guerre. L'opinion américaine, travaillée par l'administration
Bush, a considéré, comme le montrent les sondages cités plus haut, que sa
propre sécurité était en jeu, et que l'invasion de l'Irak faisait partie
intégrante de la guerre contre le terrorisme, qu'il s'agissait en somme d'un
enjeu vital pour la sécurité nationale.
Il n'est donc pas
étonnant que les oppositions à la guerre aient été considérées non pas comme
des désaccords acceptables sur un dossier de politique étrangère, mais comme de
véritables trahisons.
Cette différence de
perception explique la réaction contrastée des deux opinions : les
Français étaient majoritairement anti-Bush ou antiguerre, pas
antiaméricains ; les Américains n'étaient pas anti-Chirac, mais
antifrançais. Si l'on veut renouer durablement le dialogue avec l'Amérique, il
faudra d'abord s'efforcer de mieux la connaître, et de mieux la comprendre.
Justin Vaïsse est historien, chercheur au
Center on the United States and France à la Brookings Institution (Washington).
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.06.03