L'enfer des bonnes intentions, par Justin Vaïsse
LE MONDE | 17.04.04
Du 5 au 11 avril 1968, 356 militaires américains ont été
tués au Vietnam, contre 65 en Irak pour la même semaine de 2004,
marquée par la double insurrection des sunnites et chiites radicaux.
Et le mois de février 1968 enregistra près de 80 morts par
jour côté américain, contre une amplitude de 0,8 à
8 morts par jour depuis un an en Irak. C'est dire si l'on reste loin,
en apparence, du bourbier vietnamien.
Comparaison n'est pas raison, et les différences entre les deux conflits
sont innombrables. Pourtant, l'on ne peut s'empêcher de trouver des
échos de la guerre du Vietnam dans la situation présente.
Même dose d'unilatéralisme. Même protestation des opinions
publiques étrangères.
Même péché originel de l'exagération des causes
qui précipitent l'autorisation d'entrer en guerre (l'agression sans
doute imaginaire du golfe du Tonkin pour le Vietnam; les armes de destruction
massive pour l'Irak).
Même théorie des dominos qui postule dans un cas que le basculement
d'un pays dans le camp communiste entraînera ses voisins, et dans l'autre
que l'instauration de la démocratie en Irak déclenchera une
vague de liberté dans toute la région.
Même logique d'escalade où l'appel à renforcer les troupes
américaines ne semble accompagné d'aucun progrès de
la prise en charge politique et militaire des "locaux" par eux-mêmes.
Même impression qu'il faut commencer par détruire les villes
et les villages pour pouvoir les sauver, qu'il faut soumettre la population
pour pouvoir la démocratiser.
Plus troublant encore est le cocktail d'optimisme, de bonnes intentions et
d'aveuglement ethnocentrique qui a pareillement présidé aux
deux interventions. Comme l'écrivait Stanley Hoffmann au temps du
Vietnam (Gulliver empêtré, 1971), "les Américains, dont
l'histoire est le récit d'une réussite, sont portés
à croire que les valeurs qu'ils ont tirées de leur propre expérience
ont une application universelle. Ils refusent d'admettre que ces valeurs
sont liées aux conditions particulières qui ont rendu possible
le succès américain". Hoffmann relève aussi le fantasme
du consensus et de l'harmonie spontanée, qu'il suffirait d'aider à
advenir, de sorte que "les obstacles à la félicité sont
sûrement dus à un méchant" (le Vietcong, le chiite radical,
l'ancien partisan de Saddam...).
Du fait de cet optimisme ethnocentrique, les Américains n'arrivent
pas à croire qu'on puisse, au Vietnam ou en Irak, faire le mauvais
choix, le choix immoral de préférer le nationalisme à
la démocratie, le sectarisme chauvin à la vraie liberté,
qu'on tue des soldats qui viennent en libérateurs, qu'on enlève
des membres d'ONG qui ne sont là que pour aider.
Ce chaos apparemment absurde ébranle profondément le credo
américain. De ce point de vue, la guerre en Irak, conçue à
l'origine comme éminemment morale, marque plus encore que le 11 septembre
2001 la redécouverte du mal, de l'insoluble ou bien des solutions
de compromis piteuses, bref de la politique et de ses limites, mais aussi
de l'épaisseur historique des sociétés étrangères
- un autre oubli récurrent pointé par Stanley Hoffmann dans
la culture politique américaine.
Cette redécouverte pourrait bien marquer également dans les
prochaines années la fin d'une bulle de confiance voire d'hubris qui
s'est incarnée dans l'ascendant acquis par les néoconservateurs
et leurs alliés et qui trouve sa triple origine dans la chute du mur
de Berlin, la croissance économique des années 1990 et la construction,
depuis Ronald Reagan notamment, d'un formidable outil de défense qui
a nourri une illusion d'omnipotence.
Or, c'est une bulle comparable qui marque l'humeur nationale américaine
au début des années 1960, et que le Vietnam a crevée.
Fort de la croissance industrielle américaine, des recettes économiques
du keynésianisme et de son avance militaire et technologique, il n'est
rien que le gouvernement fédéral ne pense pouvoir réaliser
: promotion des droits civiques, guerre à la pauvreté, endiguement
du communisme, défense et développement économique du
Sud-Vietnam...
A moyen terme, on peut craindre d'un éventuel enlisement américain,
ou d'un retrait déguisé, des répercussions plus profondes
encore sur le système international. Il n'est pas exclu que l'intervention
d'Irak aboutisse finalement à l'inverse de ce que ses promoteurs recherchaient
: la projection par les Etats-Unis d'une image de faiblesse et d'irrésolution
qui enhardisse ses ennemis, renforcée par une humeur néo-isolationniste
comme celle des années 1970 ; un renforcement des recrutements terroristes
; et une plus grande difficulté des Etats de la région à
se réformer.
On ne choisit pas la puissance dominante du système international,
et on l'influence rarement. La France, partie prenante d'un ordre mondial
garanti en dernier recours par les Etats-Unis, et qui avait soutenu les interventions
au Kosovo et en Afghanistan, avait critiqué celle en Irak, comme elle
l'avait fait pour le Vietnam.
Mais sa prescience, si par malheur elle devait être confirmée,
ne la protégerait nullement des conséquences d'un affaiblissement
de l'Amérique et des réactions en chaîne qui pourraient
s'ensuivre, comme à tout moment de remise en cause de l'hégémonie
d'une puissance dominante : affirmation de puissances régionales hostiles,
reprise de la course aux armements, désordres prolongés. A
ces périls, la construction européenne et la coopération
multilatérale n'apportent qu'une part de la réponse.
Il lui reste finalement à espérer que l'Irak, où ses
capacités d'influence sont limitées, ne sera pas un nouveau
Vietnam, mais un coup de semonce ramenant les Etats-Unis vers davantage de
coopération et d'écoute, et à attendre que les contrepoids
naturels à la société américaine fassent sentir
leur effet.
Il lui reste aussi à appuyer par tous les moyens possibles, notamment
par l'influence dont elle peut disposer sur les pays de la région,
le processus de transition politique irakien qu'elle appelle de ses vœux
depuis longtemps, et à maintenir le contact avec l'Amérique
qui change, rappelant et confirmant que son opposition à l'intervention
était le fruit d'un conseil amical et nullement l'expression d'une
malveillance contraire à ses propres intérêts de long
terme.
Justin Vaïsse, historien spécialiste des etats-unis, enseigne
à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 18.04.04