Les néoconservateurs américains et l'Europe, par Justin Vaïsse

 

• LE MONDE | 22.03.02 | 10h23 | analyse

Dans une tribune publiée récemment (Le Monde du 5 mars), James Woolsey comparait l'Amérique au shérif solitaire de Hadleyville dans le western Le train sifflera trois fois. Les Européens, eux, étaient comparés aux villageois pusillanimes prêts à subir la loi des bandits qui approchent - entendez les terroristes et l'Irak - plutôt que de remettre en question leur confort bourgeois et prêter main forte à Gary Cooper pour les combattre.

Le Monde aurait-il dû s'abstenir de publier un texte aussi grossier ? Sans doute pas. Car cet article truffé de contre-vérités, excessif et injuste, n'est pas pour autant insignifiant, pour deux raisons au moins. D'une part, il exprime de manière crue les idées d'un segment de la classe politique américaine actuellement influent, les néoconservateurs, qu'il importe de mieux connaître et mieux comprendre. D'autre part, si la métaphore cinématographique choisie par cet ancien directeur de la CIA est déplacée, elle met le doigt sur certaines évolutions préoccupantes des relations transatlantiques, et rappelle les efforts qui doivent être faits par la France et l'Europe.

Qui est James Woolsey ? C'est un pur produit du néoconservatisme. L'origine de ce mouvement est à rechercher dans les transformations des Etats-Unis dans les années 1960 et 1970. Sur la scène intérieure, le consensus libéral (au sens américain, c'est-à-dire de centre gauche), cristallisé autour du keynésianisme et de l'Etat-providence, ce "centre vital", se fissure en raison des échecs croissants du gouvernement fédéral à résoudre les problèmes sociaux. Tandis que, par réaction, le mouvement conservateur prend son essor, le Parti démocrate se déchire, l'électorat traditionnel rejetant la politique des quotas pour les minorités et le choix du candidat George McGovern, très à gauche, en 1972. Une aile centriste émerge, mais reste minoritaire dans le parti.

De même, en politique extérieure, la guerre du Vietnam a brisé le consensus national. Elle a conduit certains démocrates, autour de George McGovern, à adopter une posture de repli et de doute, quasi isolationniste, de réduction forte du budget militaire, tandis que d'autres - la même minorité centriste, soutenue par les syndicats - souhaitent poursuivre la tradition d'endiguement de Truman, Kennedy et Johnson : ce sont les néoconservateurs, les "Jackson Democrats", du nom de leur héros, le sénateur Scoop Jackson. Ce groupe, soutenu par les syndicats, favorable à une intervention de l'Etat à la façon du "New Deal", est également partisan d'un anticommunisme intransigeant à l'extérieur. Ennemi de la détente de Kissinger comme de "l'apaisement" de Carter, champion de la démocratie en Amérique centrale et en Israël, il souhaite hisser les couleurs des Etats-Unis et rejeter les doutes sur les valeurs américaines.

Il a tendance à voir le monde en noir et blanc, et en termes moraux, comme le montre l'article de James Woolsey. Il trouve en Reagan la politique étrangère qui lui convient. Certains, désespérant du Parti démocrate, deviennent alors républicains, et achèvent leur migration vers le conservatisme. D'autres, comme James Woolsey, restent démocrates. Nombre d'entre eux sont actuellement des personnalités en vue de Washington - Jeane Kirkpatrick, Charles Krauthammer, Irving et William Kristol, Ben Wattenberg, Carl Gershman - ou des responsables de l'actuelle administration Bush : Paul Wolfowitz, Richard Perle, Edward Luttwak, Elliott Abrams, Douglas Feith.

James Woolsey, pourtant avocat et médiateur de profession, est un homme rigide quand il s'agit de politique étrangère. Nommé par Carter sous-secrétaire de la Navy en 1977, il démissionne en 1979, jugeant les crédits consacrés à la défense insuffisants. Nommé par Clinton chef de la CIA en 1993, il démissionne à nouveau, deux ans plus tard - il ne voit presque jamais le président et condamne ses tergiversations. Cela fait plusieurs années que conservateurs et néoconservateurs, autour de revues comme le Weekly Standard et de centres de recherche comme l'American Enterprise Institute, demandent une action militaire radicale contre Saddam Hussein. Le 11 septembre a rendu leur cauchemar plus plausible : l'efficacité et la détermination d'Al-Qaida, multipliées par les armes de destruction massive de Bagdad. Quand cette connexion se fera, il sera trop tard. Il faut agir préventivement - c'est le thème du discours sur l'état de l'Union de Bush.

Plus que tout autre, James Woolsey s'est fait le champion du "Get Saddam party" (le parti de ceux qui veulent "avoir" Saddam), dans un style typiquement néoconservateur, sans états d'âme sur l'utilisation de la puissance militaire américaine ni son bon droit. Et avec un mépris de l'Europe, et de la France en particulier, proverbial. Il serait fastidieux de relever toutes les erreurs de son article. La principale est qu'à l'inverse du film c'est le shérif qui, jusqu'à tout récemment et après une longue insistance des "villageois" (les Européens), a repoussé de façon dédaigneuse leur aide pour intervenir en Afghanistan... tout en étant très content qu'ils ne "rentrent pas chez eux" et acceptent de peupler et d'assurer l'efficacité de la force de maintien de l'ordre installée sur place, car lui-même se juge indigne d'une telle tâche, pourtant indispensable pour gagner la paix.

Que dire du bandit qui approche ? James Woolsey est particulièrement bien placé pour savoir que son arrivée n'est pas imminente. Au grand dam du département d'Etat, le Pentagone lui a payé une mission semi-officielle à Londres cet automne, pour tenter de démontrer la connexion éventuelle entre Saddam et les terroristes du 11 septembre : James Woolsey est revenu bredouille. Est-ce à dire que le danger est imaginaire ? Certainement pas, et c'est là qu'en refusant les manières grossières et les contre-vérités de Woolsey, il faut accepter de réfléchir à certaines implications de ses propos et de ses accusations.

J'en vois deux principales. D'abord, c'est à nouveau, comme pour le bouclier antimissile, l'appréciation de la menace qui nous sépare des Etats-Unis. Il entre dans ce fossé une position différente sur l'échiquier international, une part de sous-information de notre côté, et une part d'exagération du leur. Mais même si Saddam est endigué, on ne peut pas prendre le problème irakien à la légère - ce serait, outre faire fi de notre propre sécurité, renforcer la main des anti-Européens de Washington qui pointent, comme James Woolsey, notre prétendue irresponsabilité. On oublie trop facilement, en France, l'emploi d'armes chimiques à grande échelle contre les Kurdes en mars 1988 et les découvertes des programmes d'armement, notamment nucléaire, après la guerre du Golfe. Cela n'implique évidemment pas de souscrire aux méthodes de cow-boy suggérées par James Woolsey, mais de refuser d'écarter le problème au prétexte que les Américains comme lui sont des illuminés.

Deuxième point : en ces temps de campagne électorale, il faut savoir si nous, Européens, souhaitons nous doter des moyens financiers et militaires d'une politique étrangère complète, qui ne fasse pas systématiquement de nous les seconds couteaux, les simples bailleurs de fonds de l'ordre international - ou les gardiens d'une paix gagnée par d'autres. Il ne s'agit pas de singer les excès budgétaires américains en matière de défense, qui engendrent une vraie préoccupation - c'est un autre sujet -, mais de nous donner les moyens de peser dans une coalition, et seuls s'il le faut. La chute concomitante des budgets français de la défense et de l'aide au développement au cours des dernières années de même que la dégradation de notre outil militaire sont préoccupantes. La France ni l'Europe ne pourront jouer un rôle sérieux pour le système international, un rôle différent de celui des Etats-Unis, qu'en augmentant leurs capacités militaires et leurs budgets d'action internationale. Ce jour-là, on pourra rire sans états d'âme des propos histrioniques de James Woolsey, fond et forme.

Justin Vaïsse, historien, enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.03.02

© Le Monde, 2002