Une victoire franco-américaine

 

Le Monde, 13 Novembre 2002

 

Par Phil Gordon et Justin Vaïsse



ON ne peut que se réjouir de l'accord intervenu entre la France et les Etats-Unis qui a ouvert la voie à l'adoption de la résolution 1441. Il faut saluer le remarquable travail effectué par les ambassadeurs Jean-David Lévitte et John Negroponte et leurs délégations pour parvenir à un texte équilibré et acceptable par tous. Cet épisode démontre une nouvelle fois que la France et les Etats-Unis, quand ils travaillent ensemble, peuvent parvenir à une solution meilleure pour tous, et forte d'une plus grande légitimité, que celle défendue au départ par chaque pays.

Quelles leçons peut-on tirer de cet accord, et quels sont les scénarios pour demain?

Il est bon de rappeler quels équilibres sous-tendent le texte final de la résolution 1441. D'un côté, une partie de l'administration Bush souhaitait obtenir une résolution tellement dure dans ses demandes à l'Irak que Bagdad l'aurait rejetée à coup sûr, fournissant ainsi un prétexte d'intervention militaire automatique.

De l'autre, les Français tendaient à adoucir le régime des inspections à un point tel que celles-ci risquaient de fournir à Saddam Hussein une quasi-couverture pour poursuivre ses programmes nucléaires et biologiques, et à rendre la menace par trop ambigu].

Le texte finalement adopté donne une vraie chance aux inspections, en instaurant un régime dénué de provocation gratuite vis-à-vis de Saddam Hussein, et cependant suffisamment sévère pour être efficace.

Enfin, la France a préservé l'autorité du Conseil de sécurité (pas plus d'automaticité de l'action militaire qu'auparavant) sans diluer les effets de la menace.

Si Paris peut se réjouir de ce succès diplomatique, il faut bien voir que sa position au Conseil de sécurité n'était tenable qu'en raison de sa proximité avec la position d'un grand nombre de pays du monde, dont la France s'était habilement fait le porte-parole. La fronde allemande contre Washington a également servi ses intérêts, en la faisant apparaître comme modérée, tout au moins ouverte au dialogue. Par ailleurs, plusieurs alliés des Etats- Unis, dont certains points d'appui régionaux, avaient déclaré qu'ils ne prêteraient leur concours à une opération militaire - ou ne concéderaient leur soutien silencieux - que si les Etats-Unis obtenaient un mandat multilatéral et tentaient d'abord sérieusement la voie des inspections.

Car la principale gagnante dans l'affaire est l'ONU, qui se voit confortée dans son rôle d'instance de légitimation internationale, en dépit de ses défauts, et même si elle ne reflète qu'imparfaitement les rapports de forces internationaux. De ce point de vue, la France a joué un rôle essentiel - mais qui lui bénéficie aussi au premier chef - en laissant entendre, en juillet dernier, qu'un accord était envisageable et que les positions européenne et américaine étaient conciliables, pour peu que cette conciliation prît place à New York.

Ce faisant, elle a renforcé ceux qui, dans l'administration Bush, refusaient le contournement de l'ONU et l'ont finalement emporté, conduisant le président américain à engager les négociations par son discours du 12 septembre plutôt que de choisir la voie de l'unilatéralisme.

Après tout - même les diplomates français en conviennent - Bush aurait pu se passer d'un nouveau cycle de négociations à l'ONU; il aurait disposé pour cela d'une base juridique (fondée sur les résolutions 687 et suivantes) plus ferme, par exemple, que celle dont la communauté internationale s'est prévalue pour bombarder la Serbie en 1999. La résolution 1441 renforce donc également l'aile la plus multilatéraliste de l'administration américaine.

Paradoxalement, si l'on veut être honnête, c'est pourtant à l'aile unilatéraliste - les Rumsfeld, Cheney, Wolfowitz - que l'on doit la mobilisation de la communauté internationale. Ce sont leurs menaces d'agir sans consulter les Nations unies qui ont rendu possible un accord sur les inspections, de même que ce sont leurs menaces d'entrer en guerre qui rendent aujourd'hui ces inspections crédibles.

Sans cette épée de Damoclès, Saddam Hussein n'acceptera jamais de respecter ses engagements internationaux. C'était, au fond, l'explication de vote de nombreux sénateurs démocrates au Congrès le 11 octobre: voter en faveur des pouvoirs de guerre demandés par Bush, avançaient-ils, est la meilleure façon de garantir les inspections, et donc éventuellement la paix.

On ne peut cependant prédire que ce scénario soit le plus probable. Saddam Hussein a maintes fois démontré l'importance qu'il attache à ses programmes nucléaire et biologique. Plutôt que de les abandonner et d'obtenir la levée des sanctions, il a préféré se priver - et priver son peuple - des revenus du pétrole (équivalents depuis 1991 à plus de 150 milliards de dollars), et il sait que son pouvoir serait peu à peu miné par ces inspections intrusives. Le deuxième scénario, celui d'un rejet clair de la résolution, est donc également possible.

Mais c'est le troisième scénario, celui d'une demi-acceptation par Saddam Hussein des inspections, celui d'un double jeu, qui est le plus probable. C'est aussi celui qui mettra le plus à l'épreuve la communauté internationale, dont la crédibilité - celle de l'ONU, en fait - a été engagée par la résolution 1441. Car les Etats-Unis n'auront certainement pas le même seuil de tolérance vis-à-vis des manoeuvres dilatoires du dictateur irakien que la France ou d'autres pays. Si Bagdad refuse de laisser les inspecteurs interroger un scientifique, ou ne déclare, par exemple, que quinze laboratoires d'armes biologiques alors que les services de renseignement occidentaux en connaissent dix-huit, le Conseil de sécurité déclenchera-t-il la guerre pour un scientifique ou trois laboratoires ?

Bref, si un grand pas a été accompli à New York le 8 novembre, et si la balle est désormais dans le camp de Saddam Hussein, les mois à venir vont sûrement se révèler difficiles. Les Etats-Unis et la France devront impérativement retrouver l'esprit de coopération démontré à l'ONU jusqu'ici pour permettre à la communauté internationale d'avancer plus unie, et plus forte.

 

© Le Monde, 2002